‹ On rend l'argent (volume 2)Chapitre 5 sur 23 · V HONNÊTE CRIMINEL · texte numérisé non relu

V HONNÊTE CRIMINEL

comme on dit vulgairement, n'avait pas inventé les pains à cacheter.

Entre parenthèses, cette locution ne vaut rien. Les pains à cacheter» au- Sjourd'hui tombés en désuétude, et que, seules, nos administrations, routinières et fidèles aux usages, s'obstinent à employer, constituent un médiocre bienfait pour l'humanité, et

10 leur invention ne peut être considérée comme un coup de génie.

Quoi qu'il en soit, l'abbé Moulin ne les avait pas inventés et n'avait même rien inventé du tout. Avec sa foi de

15 charbonnier et ses bonnes grosses vertus, ce vieux prêtre était une exception dans le clergé de Paris, en général si avisé, si mondain, — j'allais ajouter, mais je m'en garde bien, — si

20 sceptique. L'abbé Moulin avait longtemps exercé son ministère dans la banlieue, dans les paroisses popu-

laires, près des pauvres, et, là, il avait donné les preuves d'une naïve et délicieuse charité. Son patrimoine — plusieurs milliers de francs de rente, s'il vous plaît, — y av^it passé jus- s qu'au dernier sol.

Il avait même fait quelques dettes, dont il s'acquittait difficilement. Qui l'en blâmerait ? Emprunter pour donner, devenir un peu insolvable lo pour soulager la misère, c'est du socialisme, après tout, et du meilleur.

En haut lieu, on souriait du bonhomme, mais on l'estimait beaucoup 15 tout de même ; et, quand il fut absolument à sec, on eut pitié de lui et on le nomma vicaire dans cette riche paroisse de la Trinité, où, du moins, on était sûr qu'il ne mourrait pas de 20 faim, vu le grand nombre de dîners en ville. Il se laissa faire, courut

VHONl/ÊTE CRIMINEL j

présenter ses humbles remerciements à r Archevêché, eut son couvert mis une fois par semaine chez un agent de change et un commissaire-priseur 5 dont les femmes étaient pieuses, ainsi que chez une ancienne chanteuse d'opérette, retirée du théâtre pour cause d'embonpoint éléphantiasique et tombée dans la dévotion, lo Mais Tabbé n'était pas gastronome, et, dans le fond de son cœur, il regrettait ses derniers paroissiens, ses

chiffonniers de la Butte- aux-Cailles, qu'il allait visiter, naguère, à la nuit

I s tombante, ayant sous son bras, comme une cuisinière, un panier rempli de sucre, de café, de bas de laine, de gilets de tricot, de médicaments et d'autres douceurs. Tous les matins,

20 à son révdl, il regardait avec attendrissement, sur le mur de sa chambre à coucher, au-dessus de son prie-Dieu,

g Otf REND VA RUENT

un souvenir qui lui venait de ses chers chiffonniers, un crucifix tout en coquilles de moules.

Ce prêtre plébéien ne tarda pas à être jugé — est-il besoin de le dire ? — 5 par son curé, superbe ecclésiastique de cinquante-huit ans, très décoratif, aux façons de prélat et de grand seigneur, jadis célèbre pour sa ressemblance frappante avec le comédien Bressant. lo L'abbé Moulin, orateur lourd et filandreux, fut tout de suite éloigné de la chaire, et les corvées pénibles Taccar blèrent : catéchismes, convois funèbres, messes matinales ou très tar- 15 dives. Comme pénitentes, il eut surle-champ le rebut des autres confessionnaux, les folles et les bavardes découragées par ses confrères, et il trouva Toccasion d^exercer sa patience 20 évangélique en écoutant les confidences des bonnes qui se plaignaient

VHONNÈtE C ri Ml ^f EL ^

de leurs maîtresses et des patronnes qui disaient du mal de leurs domestiques. Mais il était un de ces chrétiens candides qui acceptent toutes les S disgrâces et les offrent humblement à Dieu.

Attention, là ! Je vais, je me lance, je parle en bons termes d'un vicaire, d*un ensoutané, et peut-être serai- je

lolu par des francs-maçons, des mangeurs de prêtres, qui vont encore me traiter de calotin. Faisons-leur vite une concession et accordons-leur que l'abbé Moulin n'était qu'un faible

15 d'esprit, puisqu'il croyait, dur comme fer, à rimmaculée Conception et à l'infaillibilité du Pape.

Ce qui est immaculé et ce qui est infaillible, c'est le suffrage universel.

20 Voilà qui est convenu.

Tout en oubliant son bréviaire ouvert sous la lampe et en somnolant

au coin du feu, la soutane un peu relevée, les pieds posés sur la barre

de la cheminée, Tabhé Moulin songeait donc à ses anciens paroissiens, les chiffonniers, qui, là-bas, à la Butte- 5 aux-Cailles, avaient tant de peine à vivre et pullulaient comme des lapins.

L'année dernière, il était encore parmi eux, et il avait vendu son dernier titre de rente quatre et demi pour porter à 10 leurs enfants, à l'occasion de Noël, quelques cadeaux utiles, tels que du linge et des chaussures. Cette année, sa bourse étant vide, il n'aurait pas ce plaisir. 15

Au dernier dîner de la femme du commissaire-priseur, ob flamboyait un si beau buisson d'écrevisses, et chez l'ancienne diva, où l'on ne buvait que du Léoville 74 et où il y avait toujours 20 des truffes sous la serviette, le brave homme avait bien essayé, au moment

L'HONNÊTE CRIMINEL n

du rôti, de faire un appel à la charité en faveur des petits chiffonniers ; mais il s'y était pris maladroitement. Bref, le pauvre abbé n'avait rien obtenu, 5 et, déçu dans son espoir, avait fort mal digéré les truffes et les écrevisses.

C'était fini ! Il ne pouvait plus rien pour ses humbles amis, pour ses an-

lociens pauvres, pas même donner aux cinq orphelins recueillis par leur grand'mère, la marchande de ferraille de la rue Croulebarbe, une des assiettes de petits fours qui ornaient

15 le dessert de la commissaire-priseuse, ni apporter une ou deux bouteilles de vin vieux à la fille du père Jules, le doyen des porteurs de hotte, à cette pauvre petite Céleste qui se mourait

20 d'anémie — à treize ans ! — et qui, certes, avait plus besoin de boire du Léoville 74 que la maflfîue et adi-

12 ON REND VARGEirr

peuse cantatrice, positivement menacée d'éclater de pléthore un de ces quatre matins.

Sans compter qu'il y avait promesse de mariage entre Alexandrine, l'ou- 5 vrière en perles fausses de la rue du Fer-à-Moulin, et Joseph, qui travaillait dans les mottes à brûler, rue de l'Arbalète ; et qu'ils avaient besoin de quelques cents francs pour entrer lo en ménage.

L'abbé Moulin en était là de sa mélancolique rêverie, quand il en lut réveillé par un violent coup de sonnette.

Comme il n'avait pas de servante et 15 se contentait d'un lit fait à coups de poings et d'une chambre époussetée par la concierge chaque fois qu'il lui tombait un œil, l'abbé se leva, prit la lampe, alla ouvrir et se trouva en pré- 20 sence d'un grand et solide gaillard, vêtu d'un ulster de voyage à double

V H ON NE TE CRIMINEL i^

pèlerine, coiffé d'un feutre à larges ailes, et remarquable par son air résolu et par sa longue barbe grise, seulement rasée sur la lèvre supé- 5 rieure, à l'américaine.

" C'est bien l'abbé Moulin que j'ai l'honneur de saluer ? " dit le visiteur en se découvrant.

** Ouï, monsieur,'* répondit le

lo prêtre.

"Je me présente donc. . . Adam Harrison, de Chicago, marchand de porc salé, qui désirerait de vous, monsieur l'abbé, la faveur d'un entre-

15 tien. . . Oh! n*ayez pas peur de ma grande barbe et de ma tournure de sauvage," ajouta-t-il comme pour rassurer le vicaire un peu interdit par cette visite inattendue. "Le petit

20 service que j'ai à vous demander, — car je vais m 'adresser à votre obligeance, — vous me le rendrez, je

Tespère, avec empressement ; et je n'oublierai pas vos pauvres."

Par ces derniers mots, l'inconnu s*était déjà concilié les bonnes grâces de Tabbé Moulin, qui se hâta de i*in- 5 troduire dans son petit salon et poussa un fauteuil devant le feu.

** Asseyons-nous donc, monsieur," dit le prêtre avec un sourire de bon accueil, ** et ayez la bonté de me faire 10 savoir comment je puis vous être utile ? "

L'Américain— ou Je soi-disant tel — prit aussitôt séance avec un pariait sans-gêne. Il jeta son feutre sur le 15 tapis, déboutonna son ulster, croisa ses jambes et présenta à la flamme un de ses lourds souliers de cuir fauve à double semelle. Puis, brusquement, et après avoir caressé sa longue barbe : 20

" Me prenez-vous vraiment pour un Yankee ? " demanda-t-i).

V HONNÊTE CRIMINEL i^

Seulement alors, Tabbé Moulin s'avisa de remarquer que son interlocuteur n'avait aucune espèce d'accent étranger.

5 " Mais ? " , . .fit le bonhomme avec embarras.

" C'est que, voyez-vous," reprit Pinconnu, " s'il est vrai que j'habite Chicago, dont j'arrive, ce soir même,

loen droite ligne, par les voies rapides, — tel que me voilà je descends de l'express du Havre, — si je vends, en effet, là-bas, du porc salé, je ne m'appelle pas Adam Harrison. . . Adam

15 Harrison, c'est comme qui dirait mon nom de guerre. . . Tenez ! j'abats tout de suite mon jeu; c'est plus simple. . . Je suis Renaudel, l'ancien banquier de la rue du Faubourg-

20 Saint-Honoré. . . Renaudel qui, en 1886, s'est enfui avec la caisse et qui a été condamné par contumace à vingt

l6 ON REND L'ARGENT

ans de travaux forcés pour faux et abus de confiance."

Stupéfait et par un instinctif mouvement de répugnance, Tabbé Moulin recula son si^e* 5

" Sans m'avoir jamais vu, monsieur l'abbé," poursuivit l'homme, " vous n'ignoriez pas mon existence, puisque vous avez été le confesseur de ma défunte femme. . . Si elle avait vécu, lo peut-être serais-je resté un honnête garçon. J'étais veuf depuis trois ans, lorsque j'ai fait le coup. . . Et, par la suite, vous avez sans doute appris ma faute et ma condamnation ? " 15

Silencieusement, l'abbé fit un signe de tête afïirmatif.

" Et moi aussi, je vous connaissais sans vous avoir vu. . . Ma pauvre Julie m'a assez souvent parlé autre- 20 fois de son abbé Moulin, du prêtre des chiffonniers. . . Donc, vous sa-

V HONNÊTE CRIMINEL ij

chant une bonne pâte d'homme, incapable de me livrer, je suis venu à vous de confiance. . • Ai-je eu tort ? " 5 £t, en posant cette question, le faux Américain, qui n'avait plus du tout l'air d'un banquier, mais bien l'apparence d'un batteur d'estrades prêt à jouer du couteau et du revolver, leva

lo et fixa sur le prêtre deux yeux couleur d'acier et d'une singulière énergie.

La confiance d'un tel personnage, il faut bien le dire, ne semblait pas du tout flatter l'abbé Moulin, et il ne

15 savait trop que répondre.

"Assurément," balbutia-t-il, "vous n'avez rien à craindre de moi. . . Le saint ministère que j'exerce, le caractère dont je suis revêtu ... me font un

20 devoir ... de la plus grande miséricorde. . . Mais en quoi puis-je vous

obliger ? "

l8 ON REND L'ARGENT

Devant l'inquiétude du bonhomme, Renaudel eut un petit rire en dessous.

"Allons, monsieur Tabbé, avouez que ma visite ne vous fait aucun plaisir et que vous me considérez 5 comme une franche canaille.

— Vous riez, monsieur," répondit assez vivement le prêtre, malgré sa timidité naturelle. " Mais n'ai-je pas

le droit de me souvenir que vous avez 10 commis une action très coupable, ruiné plusieurs familles, fait bien du mal ?

— Et si je venais pour le réparer ? " s*écria l'ex-banquier, qui tirant unis portefeuille d'une poche intérieure de ses vêtements, le posa sur la table,

à côté du bréviaire de Tabbé Moulin.

"Il y a ici," continua Renaudel d'une voix forte, "il y a dans ce porte- 20 feijille, en quatre bonnes traites sur les plus solides et les plus honorables

V HONNETE CRIMINEL ja

établissements de crédit, une somme de deux millions deux cent quatrevingt-trois mille cent cinquante-trois francs — je vous épargne les centimes,

S — qui représente exactement, capital et intérêts composés, ce que je reste devoir à ceux à qui j*ai fait tort. Je destine cet argent à mes quatre derniers créanciers, les plus gros ; car j'ai

lo déjà désintéressé, par correspondance, ceux à qui je devais des sommes moindres. Les plus pauvres me paraissaient plus à plaindre que les autres ; ils ont été payés les premiers.

15 . . Maintenant, monsieur Tabbé, voici le service que j'attends de vous.

Vous allez prendre ce portefeuille.

Je vous donnerai la liste de mes quatre créanciers, avec leurs adresses,

20 que je me suis fait récemment télégraphier, à Chicago, par une agence de renseignements. Vous me lais-

20 ON RESD 'va RÙEÎ^T

serez seul ici, à tisoner votre feu, — et, si vous le permettez, à fumer quelques cigares, — ici, où l'on ne viendra certainement pas chercher et arrêter un contumax. — Vous monterez dans 5 le fiacre qui est en bas, — il va bien et le cocher a reçu d'avance un louis de pourboire. — Vous vous ferez conduire aux quatre adresses indiquées. Vous verrez les quatre personnes, — votre lo robe vous permet de pénétrer partout et de forcer bien des consignes. — Vous leur remettrez les traites, sans dire que je suis à Paris ni comment elles sont entre vos mains. Vous 15 vous ferez délivrer des reçus, — ils sont aussi dans le portefeuille, tout prêts, on n'a qu'à signer. — Vous me les rapporterez. Je remonterai dans le même fiacre. Je me ferai conduire 20 à la gare Saint-Lazare, j'y prendrai l'express de minuit pour le Havre, oli

L'HONNÊTE CftlMlNEL 2?

j'ai laissé ma hialle à la consigne.

Demain matin, le transatlantique la Normandie appareillera à neuf heures et demie, emportant définitivement

5 votre serviteur dans le Nouveau- Monde. — £t il y aura mille francs pour vos pauvres. . . Cela vous vat-il ? "

Quelqu'un d'abasourdi, c'était

lo l'abbé Moulin. Il n'avait pas, nous en sommes convenu, une forte tête, et, franchement, les événements qui se passaient chez lui étaient bien faits pour troubler de plus solides

15 caboches que la sienne.

Que de choses surprenantes !

D'abord, un voleur et lui, causant au coin du feu, comme une paire d'amis ; puis cet escroc, ce scélérat, ce con-

20 damné aux travaux forcés, venant rembourser ses créanciers jusqu'au dernier liard et tirant des millions

de sa poche, comme s'il en pleuvait.

Et puis, et puis surtout, mille francs pour ses pauvres, à lui, l'abbé Moulin !

Mille francs, c'est-à-dire de quoi payer un réveillon à tout casser aux chiffon- 5 niers de la Butte-aux-Cailles, de quoi vêtir des pieds à la tête les cinq orphelins de la rue Croulebarbe, avec chacun vingt francs dans la poche du gilet, de quoi faire une rente d'huile 10 de foie de morue et de vin de quinquina à la petite Céleste, de quoi marier, à l'autel de la Vierge et avec le petit orgue, les mottes à brûler de la rue de l'Arbalète et les perles faus- 15 ses de la rue du Fer-à- Moulin ! . . .

Non, c'était à tomber à la renverse !

Un conte de fée tout simplement. Le vieux prêtre se demanda s'il ne rêvait pas, se leva de son fauteuil pour se 20 prouver à lui-même qu'il était bien éveillé. . .

VHONNÈTE CRIMINEL 2%

Mais oui, tout cela était bien réel,

et rhomme à la longue barbe était

toujours là, installé comme chez lui,

les jambes croisées, et lui disait

S encore une fois :

" Cela vous va-t-il ?

— Pouvez-vous me le demander ? " s'écria le bonhomme. " Comment ?

Réparer les malheurs que vous avez

lo causés, rendre leur fortune à de pauvres gens ruinés ! ... Et cet acte de charité si généreux 1 . . . C'est-à-dire que c'est admirable ! ... Et je suis tout prêt. . . "

15 Mais, soudain, un scrupule arrêta le digne prêtre. D'oli venait tout son argent ? Quelle en était la source ?

Impure, sans doute ; peut-être sanglante. Qui sait si cet ancien ban-

20 qûier à tête de brigand n'avait pas — le rifle au poing, suivi d'une bande de Peaux-Rouges avec des plumes d'ai-

gle dans le chignon et des anneaux dans le nez, — dévalisé le "rapide" du Transcontinental et scalpé tous les voyageurs ?

"Mais, excusez-moi. . . Permet* S tez-moi une question indiscrète," dit Tabbé Moulin presque bégayant.

*^Ces deux millions, cette somme énorme. . . Comment vous Têtesvous procurée ? . . . lo

— Très honnêtement," répondit Renaudel sans hésitation. " Oh ! à l'américaine, cela va sans dire. £n d'autres termes, à force de travail, d'audace et de volonté. Ces deux 15 millions, — et quelque petite réserve que j'ai encore là-bas, pour continuer les affaires, — je les dois uniquement au commerce des porcs salés et ils m'appartiennent par les bénéfices les 20 plus légitimes. . . Quand je vous disais tout à Theure que je me suis

L* HONNÊTE CRimNËt 2C

enfui avec ma caisse, je m'exprimais mal. Je n'ai pris la fuite que lorsque ma caisse a été absolument vide.

Comment en suis- je arrivé là ?.. .

5 Imaginez- vous un pauvre homme qui adore sa femme, qui la perd, qui veut s'étourdir, tuer son cliagrin, qui, n'ayant plus un sentiment, tombe dans un vice. . . Vous voyez d*icî

lo la vie à outrance, les dépenses folies.

. . Et puis, quand on a entamé le magot des clients, il y a la Bourse, où l'on joue quitte ou double ... et où j'ai perdu ! . . . Mais peu importe !

1 5 Sachez seulement que, lorsque le paquebot m'a jeté sur les quais de New- York, avec mon petit garçon sur les bras, — car j'ai un enfant de huit ans, monsieur l'abbé, qui a coûté la

20 vie à sa mère, — sachez donc que, le jour de ma première promenade dans Broadway, je n'avais pas vingt francs

sur moi. . . Non ! ce n'est pas avec le produit du vol que j'ai commencé à refaire ma fortune. Il est pur, l'argent qui est dans ce portefeuille, je vous en réponds. . . Mais je lis s encore une hésitation dans vos yeux.

. . Allons, parlez franchement J'ai mérité de tout entendre.

— Eh bien," dit l'abbé Moulin, " encore une fois, pardonnez-moi si je lo vous fais offense. . . Mais vous avez si peu l'attitude d'un pécheur repentant. . . Enfin, je cherche, je me demande comment vous vous êtes décidé à cette restitution. 15

— Vous ne m'offensez nullement," reprit Renaudel, "et votre curiosité est toute naturelle. Pour tout dire, l'année dernière à pareille époque, je ne songeais pas le moins du monde à 20 désintéresser mes créanciers. Je vivais là-bas, sous le nom d'Harrison,

vhonnÈte criminel 27

me faisant passer pour un Anglais élevé à Marseille. J'en avais fini avec la vieille Europe ; le câble était coupé, j'avais changé de peau. La 5 fortune me souriait, je possédais déjà un très gros capital, et je me disais :

" Tout va bien ! Renaudel est mort.

" Vive Harrison 1 . . . " Non ! je n'étais pas un pécheur repentant,

10 comme vous dites, je n'avais que de très vagues remords. C'est même étonnant comme on oublie vite le passé. . . Pourtant, si la probité s'est réveillée en moi, c'est à cause

15 des dernières fêtes de Noël."

Le vieux prêtre eut un sursaut d'étonnement.

" Vous savez quelle importance elles ont dans les pays anglais ou

20 d'origine anglaise; et, pour le réveillon de l'an dernier, la femme d'un négociant de Chicago, avec qui je

fais beaucoup d'affaires, avait organisé une soirée enfantine, où je conduisis mon petit Victor. Il faut que vous le sachiez : dans la déroute de mes bons sentiments, j'en ai du moins 5 retenu un, l'amour paternel. J'adore mon fils, qui me rappelle ma pauvre Julie et le temps oîi je n'avais rien sur la conscience. Il a huit ans maintenant ; c'est presque un petit 10 homme ; mais je le soigne comme un bébé et, tous les soirs, je le borde dans son lit. . . Donc, je le mène à cette réunion d'enfants ; il s'y régale de pudding, dévalise avec 15 les autres gamins un petit sapin chargé de jouets et de bonbons, et s'amuse comme un dieu. Assis au coin d'une table, devant une tasse de thé, je le regardais et j'étais heureux 20 de sa joie. . . Et, bien que je n'aie pas de religion, je me disais tout de

VBÙNNÊTE CRIMINEL 29

même que c^était quelque chose de délicieux dans la sodétë chrétienne, que cette fête de Noël, que cette fête de Tenfance oh la vue du bonheur 5 des petits semble communiquer, pour un jour, un peu d'innocence et de pureté aux hommes mûrs et aux vieillards qui, tous, les ont plus ou moins perdues. . • Et, pour la pre-

Tomière fois depuis bien longtemps, depuis ma fiévreuse existence de joueur et de débauché, depuis mon crime, depuis ma nouvelle vie de travail, si dure et si âpre, je sentis quel-

15 que chose de doux et d'amer tout ensemble qui m'attendrissait le cœur. , .

C'e^ alors que mon petit Toto, las d'avoir tant joué et d'avoir tant ri, vint s'asseoir sur mes genotix et

20 appuya sa tête contre mon épaule.

Le marchand de sable avait passé, comme disent les mamans, et Toto

jO ON REND V ARGENT

allait s'endormir. J'avais préparé, bien entendu» à son intention, une belle surprise pour le lendemain matin, et je dis à mon fils : " Toto, n'oublie " pas, avant de te coucher, de mettre S '* tes souliers dans la cheminée, ** n'est-ce pas ? '* Il rouvrit ses yeux ensommeillés et me répondit : *' Oh !

" non, bien sûr. . . Et, sais-tu, papa, " ce que je voudrais qu'il m'apporte, lo " le petit Noël ?, . . . Eh bien, c'est " une boîte de soldats de plomb.

'^ Mais, tu sais, des soldats en panta- " Ion rouge, comme il y en avait de " tout vivants dans ce grand jardin 15 " où ma bonne me menait promener, " quand j'étais si petit. . . Tu sais ** bien, le grand jardin devant la rue " aux arcades, rempli de statues et " d'arbres dans des caisses vertes. . . 20 " Tu te souviens, dis ? . . . Quand " je portais encore des jupes, comme

V HONNETE CRIMINEL xi

" une petite fille, et que je m'appelais " Toto Renaudel. . ^ " L'enfant, accablé de fatigue, s'endormit après avoir prononcé ce mot. . . J'étais 5 atterré, et un frisson soudain me glaça des pieds à la tête. Ainsi Victor, qui cependant avait quatre ans à peine au moment de notre fuite, Victor se rappelait sa première

lo enfance. Il se rappelait ce nom de Renaudel, le sien et le mien, que j'avais déshonoré! . . . Ah! cette nuit-là, monsieur l'abbé, }e l'ai passée à veiller auprès du berceau de

15 mon fils et à faire de terribles réflexions. Je me suis dit, dans cette nuit-là, que, moi, le criminel impuni, je jouissais d'un bonheur dont je n'étais pas digne, et qu'un jour ou

20 l'autre, la justice des choses se servirait sans doute de cet enfant pour me châtier ! Je me suis dit que,

J2 ON REND VARGENT

puisque Victor n'avait pas oublié son vrai nom, un hasard suffirait pour lui apprendre que ce nom était celui d'un voleur, d'un forçat en rupture de ban ! . . . Cette pensée que mon 5 fils connaîtrait la vérité, qu'il rougirait de moi, qu'il aurait horreur de moi, m'a été insupportable, m'a bouleversé l'âme. Alors, je me suis juré de restituer tout ce que j'avais dérobé 10 jadis, jusqu'au dernier centime, avec les intérêts des intérêts, et d'en avoir les reçus, les preuves par écrit. Car, si le malheur veut que Victor sache un jour que j'ai volé, j'aurai du moins 15 le droit de lui répondre : " Oui ! mais j'ai tout rendu ! " et l'espoir de lui faire pitié et d'obtenir son pardon ! • . .

Une fois cette résolution prise, j'ai réalisé tout ce que je possédais. 20 Hélas ! le total en était encore notablement inférieur à celui de ma dette.

vhonnête criminel 23

Mais depuis un an, j'ai travaillé — ferme, vous pouvez le croire. — Aujourd'hui j'aî ce qu'il faut pour tout payer, et il me reste même quelques 5 milliers de dollars, dont je te ferai une autre fortune, — ^va ! mon Toto, — une fortune qui ne devra rien à personne I "

L'abbé Moulin n'avait pas un inlo s tant perdu de vue Renaudel qui s'échauiïaît, qui s'emballait, et qui, à la fin de son discours, — c'est étrange, mais c'est comme ça — roulait sous ses paupières deux grosses larmes 15 qui finirent par tomber dans sa grande barbe. Un autre prêtre eût profité de l'occasion pour accabler l'ancien banquier de tartines appropriées à la situation et faire du prêchi- 20 prêcha. Mais l'abbé Moulin, qui n'était pas un aigle, — c'est entendu, — et qui se méfiait du restç de sçs

talents oratoires, se contenta d'agir avec le tact que possèdent seuls les cœurs délicats. Se levant de son fauteuil, il s'approcha de Renaudel et lui tendit les deux mains. 5

" Je suis à vos ordres, monsieur," dit le vieux vicaire, " et tout prêt à me mettre en route. . . Veuillez me donner vos dernières instructions. . .

Seulement, je vous en préviens, il lo faut, de toute façon, que je sois de retour, à la Trinité, pour la messe de minuit."

— C'est l'heure de mon train," riposta Renaudel, — qui avait donné à 15 l'abbé un double hand-shake et dont l'émotion était déjà dissipée, "c'est l'heure de l'express du Havre, et J'entends bien ne pas le manquer plus que vous ne manquerez votre 20 messe. Car l'air de Paris — vous savez pourquoi — ne me vaut rien, et

VfiOI/NÈTE CRIMWêL ^j

je n*y suis venu que pour trouver un sûr intermédiaire, — ce sera vous, merci, — qui m'apporte mes quittances en bonne et due forme. . . Songez 5 qu'il s'agît de plus de deux millions. . . Mais, bah ! tout ira bien.

C'est l'instant du dîner, oli chacun rentre chez soi. . • Vous trouverez tout votre monde, j'en ai le pressenti-

loment, et vous mènerez rondement notre affaire."

Puis, tirant de son gousset un bout de papier plié en quatre :

" Voici la liste," ajouta-t-îl en la

15 dépliant. " Quatre visites à faire. . .

Voyons ça. . . Louis Dublé, homme de lettres, rue des Abbesses. . .

Traite de deux cent cinquante et un mille trois cent quatre-vingt-dix

20 francs. . . Quand je me suis enfui, c'était un très jeune homme— longs cheveux, ongles négligés, — qui réga-

36 Oï^ REt^D L'ARGENT

lait la bohème. Il a eu, depuis lors, quelque succès, parait-il. . . S'il a conservé ses anciennes habitudes, les pompes à bières des cafés littéraires vont verser bien des bocks. . . Mlle 5 Latournure, rue du Cardinal-Leraoine. . , Bigre, c'est loin ! . . . oli elle dirige aujourd'hui un petit externat. . . Vieille fille geignarde, malade imaginaire. . . Traite de trois 10 cent soixante-cinq mille quatre cent quarante-trois francs. . , Voici pour elle, j'espère, de quoi s'acheter des boîtes à pilules et changer, tant qu'elle voudra, d'eau minérale. . . 15 Henri Burtal, architecte, rue de Rennes. . . Je n'ai souvenir que d'un joli garçon, d'un homme qui ne vivait que pour le plaisir. . . Traite de cinq cent soixante-sept mille huit cent 20 quatre-vingt-dix-neuf francs. . . Marié depuis mon départ. Ce sera pour

V HONNÊTE CRIMINEL ^h

doter ses filles, plus tard, s'il en a. . • Enfin, ma victime la plus éprouvée, M. le marquis de Capdecamp, membre du Jockey, boulevard Males- 5 herbes. . . Parfait, monsieur Tabbé.

C'est sur votre chemin pour revenir. . . Bonne noblesse, le marquis. . . Des aïeux à Azincourt, à Pavie, à Malplaquet, à Rosbach. . .

lo C'est étonnant ce qu'on a contribué aux batailles perdues, dans cette famille-là. , . Homme de cheval. . .

Très fané et très vanné. . . Il avait déjà dévoré, il y a cinq ans, une

15 énorme fortune. . . Marié, lui aussi. . .

Mon vol l'aurait décidé, m'écrit-on, à redorer son blason, avec la dot de Mlle Mardock, fille d'un financier véreux. . , N'importe. J'imagine que

20 cette dernière traite, qui s'élève à un million soixante-dix-huit mille quatre cent vingt et un francs lui causera

une agréable surprise. . . Dites à ces gens-là que je n'ai nullement l'intention de purger ma contumace, de me faire acquitter par un jury; que je paie, voilà tout. Dites-leur, si vous s voulez, que Renaudel a changé de nom et de patrie, qu'il n'existe plus ; et exigez seulement les reçus, pour montrer à Victor, en cas de malheur. • . Maintenant, monsieur l'abbé, 10 voici le portefeuille et la liste. Il est cinq heures et demie déjà. Pas de temps à perdre. Je vous renouvelle encore tous mes remerciements . • .

mais je ne vous retiens plus." ' 15

Et Renaudel, qui s'était levé en prononçant ces derniers mots, prit la lampe à son tour, poussa dans l'antichambre l'abbé Moulin, lui donna son chapeau romain, l'aida à revêtir sa 20 douillette, lui ouvrit la porte du palier et la lui referma sur le dos. Puis il

■te m*^^

L'HONnItE criminel ^n

revint s'asseoir au coin du feu, tira

d'une de ses poches un gros étui

et de cet étui un énorme cigare,

l'alluma, se tassa dans son fauteuil, S lança, l'une après l'autre, ses jambes

en l'air, appuya ses lourds souliers de voyage sur le marbre de la cheminée, présenta fort împertinemment les deux semelles boueuses à une statuette lo en plâtre colorié de la Vierge de la Salette, et commença tranquillement à fumer comme un steamer sous pression.

Dehors, le brouillard avait redoublé d'intensité ; il était glacial et puait la suie.

Éclairé par la lanterne du fiacre, Tabbé Moulin, sa liste d'adresses à la 5 main, donna la première au cocher, en lui envoyant trois jets de vapeur par la bouche et par les narines ; et, dès que la portière eut claqué, l'homme au chapeau de cuir lança, dans le 10 triple nuage de son haleine, un vigoureux •* Hue, cocotte I " à son cheval, qui ne se contentait pas, lui, d'expulser deux panaches de volcan par les naseaux, mais dont tout le 15 corps fumait comme une solfatare.

Réveillée par un coup de fouet, la

AI

pauvre rosse se mit en route de son petit trot résigné.

Frissonnant sous les courants d'air, malgré les vitres levées, et installé 5 dans une confortable odeur de paille pourrie, de vieux tabac et de drap mouillé, le bonhomme de prêtre se sentait plein de joie. Il serrait là, contre sa cuisse, dans la poche de sa

lo soutane, ce portefeuille qui contenait

' plusieurs fortunes, et il songeait que

la mission dont il était chargé était,

après tout, bien douce, puisqu'il allait

faire des heureux.

1 S De la rue de Clichy à Montmartre, la course n*est pas longue. Un instant, à travers le brouillard, flamboyèrent les ailes du Moulin-Rouge, puis le fiacre replongea tout de suite dans la

20 buée opaque et cotonneuse, gravit au pas le raidillon de la rue Lepic et s^arréta dans la rue des Abbesses.

42 Olf REND VA RGENT

" M. Louis Dublé ? " demanda Fabbé Moulin, après avoir ouvert la porte d'une loge d'oU s'échappa le délicieux parfum d'un ragoût comme n'en a certainement jamais mangé 5 M. de Rothschild.

" Au " cintième " la porte en face," lui répondit une espèce de sorcière de Macbeth en bonnet de linge, à barbe fourchue de chasseur de Vincennes, lo qui, penchée sur son chaudron, semblait y mêler du foie de juif blasphémateur, du sang de singe et du fiel de truie ayant dévoré ses neuf marcassins. Mais, en réalité, elle faisait 15 simplement mijoter un de ces haricots de mouton comme on n'en savoure que chez les portiers et dont vous vous lécheriez les lèvres, messieurs les habitués du café Anglais, je vous 20 en donne ma parole d'honneur.

L'horrible aspect de la concierge,

le désordre de la loge, la propreté douteuse et Téclairage mesquin de l'escalier remplirent Tabbé de satisfaction. A la bonne heure, c'était

5 sans doute à un pauvre poète qu'il apportait l'argent. Au cinquième étage ! Bravo ! Et le vicaire, qui n'avait d'autres documents sur la vie intime des gens de lettres que de

lo vagues souvenirs classiques, se représentait déjà la mansarde de Malfilâtre, où il allait sans doute surprendre Louis Dublé couché, faute de feu, sur quelque grabat, le papier et le crayon

15 en main, avec les cheveux en désordre, la chemise débraillée et les yeux d'épileptique, signes manifestes et traditionnels de l'inspiration ; car, sur ce point, le naïf abbé s'en rap-

20 portait à quelques portraits gravés du xviii® siècle, aperçus par lui au passage dans les vitrines du quai

44 ON REND VARGENT

Malaquais. Qui sait même si, là-haut, sur le palier, il ne flairerait pas tout à coup une odeur d'acide carbonique et n'aurait pas à enfoncer la porte d'un coup d'épaule et à sauver du S désespoir et de l'asphyxie un nouvel Escousse ?

Excité par ces lugubres imaginations, le bonhomme, au mépris de son asthme, monta vivement l'escalier. lo Mais le "cintième," indiqué par la sorcière àbarbe^ n'était pas le dernier étage ; et l'abbé fut tout surpris, même un peu fâché, en s'arrêtant devant une porte décente et en tirant un cordon 15 de sonnette qui aurait pu tout aussi bien être le cordon de sonnette d'un respectable bourgeois.

Un élégant jeune homme — Louis Dublé lui-même-^vint ouvrir. II était 20 déjà en tenue du soir, habit noir et çravatç bjanche ; car il 4eyait assister

à une r première '' et dîner de bonne heure 'au restaurant.

Quand Tabbé Moulin, toujours étonné, se fut nommé et eut demandé au-

S dience, Louis Dublé Tintroduisit avec politesse dans une vaste pièce, — naguère atelier de peintre, — sans luxe aucun, mais commodément meublée, oh les murailles cachées par des livres,

10 la large table avec la lampe éclairant les paperasses et la chaude et douce atmosphère d'un feu de bois, attestaient une longue séance d'étude attentive et de calme travail.

15 Uabbé Moulin était de plus en plus désorienté. Il fallait renoncer à Gilbert et à Chatterton.

" A quoi dois-je l'honneur 1 , . ." lui demanda Louis Dublé, assis en face de

20 lui, au fond d'un grand fauteuil moyenâgeux, et aussi correct dans son frac qu'un président de çli;b oU l'on trichç,

Dans tout homme, même le ni^eilleur, même le plus simple, il y a u^n fond de cabotin. v

" Après tout," se dit Tabbé, ^ j'apporte à ce monsieur, à ce soi-^disant 5 poète, qui n'est point sur la i^aille, comme il conviendrait, et quû me reçoit avec une courtoisie au-dessous de zéro, plus d'un quart de million." lO

£t, un peu inconsciemment, le digne homme ne résista pas au plaisir de "faire de reffet."

Il plongea la main dans la poche de sa soutane et en retira une tabatière, 15 un chapelet, huit sous, son étui à lunettes et le fameux portefeuille.

Après avoir fait réintégrer le domicile aux huit sous, au chapelet et à la tabatière, il dégaina ses besicles, les 20 mit sur son nez, ouvrit le portefeuille, feuilleta les traites, choisit celle qui

portait le nom de Louis Dublê et la lui présenta dans un geste arrondi.

" Ma visite, monsieur," dit-il avec un sourire plein de bonhomie, qui eût S fait la fortune d'un acteur, " n'a pas d'autre but que de vous remettre ceci. . . . Contre reçu, cela va sans dire.

— Hein ? quoi 1 " s'écria le poète lo après un regard jeté sur le papier.

"Deux cent ' cinquante et un mille trois cent quatre-vingt-dix francs ! . . .

En une traite ? . . . A mon nom ? . . .

Sur le Crédit foncier ? . . . Qu'est-ce 15 que cela signifie? . . . Est-ce une mystification }

— Nullement, monsieur," répondit le prêtre. " Et cela signifie tout simplement que M. Renaudel. . .

20 — Mon ancien banquier ! cet infâme voleur! . , .

— ... A été pris de remords, mon-

sïeur, et qu'il rembourse à ses clients tout ce qu'il leur a dérobé . . . avec les intérêts des intérêts.

— Comment ? Cette somme énorme ? Tout mon patrimoine. . . et même 5 davantage.^ . . .

— Tout cela vous est rendu par Renaudel, qui n*a aucune arrièrepensée, qui veut seulement se réhabiliter devant sa propre conscience et lo qui m*a même défendu de vous rien dire de plus sur son compte.

— Mais. . . Voyons. . . Nous sommes en pleine chimère ! . . . Cette affreuse canaille est donc un honnête 15 homme ? "

Et Louis Dublé éclata d'un rire nerveux.

" C'est un débiteur qui paie ses dettes, voilà tout, monsieur," dit alors 20 Tabbé d'un ton presque sévère.

Car il l'agaçait, à la fin, ce jeune

CHEZ UN POETE 4c

homme tiré à quatre épingles comme un surnuméraire diplomatique des bureaux du quai d'Orsay. Et puis le vicaire avait eu une trop grosse 5 désillusion. Comment ? Pas de mansarde ? Pas de cruche égueulée ?

Pas de lit de sangle ? Pas de chien léchant la main pendante du poète mourant ?

10 Et la tradition ? Qu'est-ce qu'elle devenait, la tradition ?

Cependant Louis Dublé avait mis la main sous le revers de son gilet, et Pavait appuyée contre sa poitrine.

15 Alors, avec un sourire orgueilleux :

" Le cœur ne bat pas trop fort," dit-il. " Je suis content de moi."

Et, s'apercevant enfin de la mine mécontente et déconfite de son visi- 20 teur :

"Vous êtes étonné, monsieur

l'abbé,** s'écria-t-il, " que je ne mani-

jO ON REND V ARGENT

feste pas plus de contentement, que je ne saute pas au plafond. Vous auriez désiré, je le devine, raconter à Renaudel que vous aviez vu un homme fou de joie . • . Mais je mentirais, 5 je vous assure, si je couvrais ce papier timbré de baisers de reconnaissance. . . Il me fait plaisir, soit, mais il m'inquiète un peu aussi.

Grâce à cet argent, je vais avoir un lo peu plus de temps à moi, d'indépendance. Je ne serai plus forcé de bâcler ces deux articles par semaine qui m'assurent la pâtée et la niche, et je pourrai attaquer ce fameux drame 15 moderne en vers, dont le sujet me hante et me réveille la nuit • • Mais, pour cela, il faudra que je sois sage, que je ne me laisse pas glisser dans mon ancien défaut, sur la pente de la 20 flânerie et du rêve. . . Tenez, monsieur l'abbé, vous m'avez l'air d'un

CHEZ UN POÈ TE. j j

excellent homme. Vous avez été touché, j'en suis sûr, par l'action de Renaudel. Eh bien, je puis vous donner le moyen de réjouir ce voleur 5 repentant, de calmer ses remords rétrospectifs. Vous n'aurez qu'à lui dire ceci : c^est qu'en m'enlevant ce qui me restait de bien, en me laissant pauvre comme Job et nu comme ver,

lo il m'a rendu un très grand service.

— Un service ? " fit le vicaire stupéfait.

" Énorme ! . . . Riche, j'étais paresseux et obscur. Pauvre, j'ai travaillé,

15 je me suis découvert un peu de talent et j'ai même déjà reçu un petit bout de rayon, au grand soleil du succès. . .

Tenez ! avez-vousun quart d'heure ? . . .

Je vais vous raconter cela, vivement, et

20 vous pourrez le redire à ce brave escroc, qui m'a été jadis si utile en me dépouillant et dont le scrupule

en retard va peut-être — que sait-on ? — me faire beaucoup de tort. . .

— Je suis un peu pressé," répondit l'abbé. " Mais j'avoue que je serais curieux. . . S

— Soyez tranquille, cela ne sera pas trop long. Imaginez un grand benêt, maître trop tôt de sa fortune, adorant la poésie, fou de lettres, et que Todeur du papier tout frais im lo primé grise mieux que le vin de Champagne. Avec ça, vaniteux et niais comme un cœur. . . C'est moi,

à vingt ans. . . D'abord la période de solitude et de lecture. Je dévore, iS j'admire tout. . . J'ai pris au sérieux les derniers romans de cape et d'épée ; j'ai respecté des vaudevillistes. . .

Quel estomac ! . . . Chaque jour j'entreprends un grand ouvrage, qui res- 20 semble au livre fermé, la veille, sur ma table de nuit, un poème qui ne

CHEZ UN POETE. ç^

dépasse pas le troisième hémistiche, un drame qui s'arrête à la description du premier décor : " Le théâtre représente une forêt. A gauche, un

S arbre.". . . État d'esprit délicieux, après tout. Pas de goût et bon appétit. . . Mais je rencontre un camarade qui a deux ans de plus que moi, beaucoup de cheveux — pour un

lo chauve, — deux ou trois boniments de critique, et qui se rase pour ressembler à Baudelaire. • • Il m'écrase de sa supériorité, m'éblouit et daigne me présenter dans deux brasseries,

15 l'une au quartier Latin et l'autre à Montmartre, où il n'est éreint^ qu'avant son arrivée ou après son départ.

L'autorité avec laquelle il tourne le bec-de-cane de ces deux cénacles si

20 distants l'un de l'autre me fait pressentir en lui l'un des futurs rois de Paris et du monde intellectuel. Dis-

ciple fasciné, je lui emboîte le pas, je Tabreuve de bocks et d'égards, et, par reconnaissance, il me nourrit du pain des forts, il m'enseigne le mépris. . .

Voulez-vous connaître quelles étaient 5 alors ses opinions littéraires, et, par conséquent, les miennes ? . . . Dans le passé, sauf quelques méconnus, — on n'avoue pas qu'ils furent incomplets, — personne. Aujourd'hui, pas lo grand monde. Pourtant, si Ton compte sur ses doigts : lui d'abord, moi peut-être, — par politesse, parce que je fournis l'argent pour fonder une revue, — et un très petit nom- 15 bre d'autres jeunes gens, quand ils sont là. Surtout, au nom des Dieux !

ne jamais songer au public. On n'écrit que pour vingt-cinq personnes, et encore. Quiconque a le moindre 20 succès est un philistin, un bourgeois.

. . Voilà, monsieur l'abbé, les saines et

CHEZ UN POETE, jj

encourageantes doctrines dont je me suis nourri pendant plusieurs années.

. . . Mais j'ai peur de vous parler chinois.

S — Non, non. . . J'essaie de comprendre. . . Je comprends. .' . Allez toujours," dit Tabbé, qui commençait à se réconcilier avec le jeune homme.

" Donc, grâce à ma petite fortune,

lo je fus élevé à la dignité de Mécène.

Notre chef d'école, le chauve absalonien, m'intima l'ordre de fonder un périodique pour défendre ce qu'il appelait nos idées, et je mis au jour

\^V Instantané ^ recueil bimensuel, qu'ornait une vignette représentant une jeune personne en bas noirs à cheval sur un appareil de photographie. Le personnel de la rédaction se réunissait,

20 chaque soir, dans un bar de la rue Cujas, oh je trônais, en ma qualité de Laurent-le-Magnifique de la bohème,

et oU j'avais, tous les mois, une note, longue comme un jour sans pain, de bière de Lœvenbrau, de choucroutejambon, de harengs marines et de salades de museau de bœuf. Deux 5 groupes de jeunes écrivains se partageaient les colonnes de V Instantanée :

d'abord les " Secs," tous prosateurs, qui se réclamaient de Stendhal qui observaient chaque matin leur état 10 d'âme avec la maussade humeur d'un dyspeptique regardant sa langue dans son miroir à barbe, et qui analysaient avec la même minutie leurs infortunes amoureuses et leurs embarras gastri- * 5 ques ; puis les poètes du dernier cri, les " Allégoristes," qui, dégoûtés de la rime riche, accouplaient* des assonances comme " miséricorde " et "hallebarde," et qui raclaient les 20 vieux fonds de dictionnaires du xvi* siècle. L'un d'entre eux, un Chilien

CHEZ UN POÏ: TE, e y

tonitruant, voulait que chaque mot donnât une sensation physique; il assurait qu'en prononçant le mot "mélancolie," il croyait caresser du 5 velours, et que le nom de la ville de Perpignan sentait Tail. . . D'ailleurs, on massacrait toutes les réputations à V Instantané et au Bar Cujas, même les renommées encore à naître des

lo poètes du café d'en face. Seulement,

. par horreur du Romantisme, on avait des bontés pour quelques classiques.

Jamais on ne disait autrement que ** ce pauvre Hugo ; " mais on ac-

15 cordait généreusement le don du style à £ossuet, et Racine, on ne sait trop pourquoi, était sous notre protection spéciale. . . Tout cela était fort disgracieux, sans jeunesse, puisque sans

20 enthousiasme. J'admirais pourtant, et, — par discrétion, n'étant que bailleur de fonds, par fatigue aussi, car je

jg Olf REND V ARGENT

ne me couchais qu'à deux heures du matin, lourd de bière et d'esthétique, — je publiais seulement, de loin en loin, dans mon propre journal, de courts poèmes dont devaient pouffer, der- 5 rière mon dos, les chers collaborateurs. Car mes vers, si mauvais qu'ils fussent, se tenaient à peu près sur leurs pieds et avaient même une espèce de sens et une rime au bout. . . 10 Les choses en étaient là ; V Instantané paraissait depuis trois ans et m'avait déjà valu, pour tout bénéfice, un duel au pistolet — deux balles sans résultat — et un commencement de poursuites 15 en correctionnelle, quand Renaudel, mon banquier, s'enfuit en Amérique avec les débris de ma légitime, qui, sans cet accident, eussent été convertis rapidement en papier noirci et 20 en choucroûte-jambon.

— Et il ne vous restait rien, mal-

heureux enfant?" dit Tabbé Moulin.

" Non, ruiné, nettoyé, rincé, absolument ! . . . £t j'avais, de plus, des

5 habitudes de dépense et de fainéantise. . . Fendant quelques mois, j'ai vécu en vendant mes livres, mes meubles, mes liabits, et j'allais connaître la pire détresse, lorsque je rencontrai un

lo de mes camarades de bohème, qui me sauva. Depuis qu'il signait, avec succès, de jolis et spirituels articles dans un grand journal, nous l'avions traité, à V Instantané^ de traître et de

15 renégat. Mais c'était un bon enfant, sans rancune. Il me fît admettre dans la feuille du soir oii il écrivait, " à la boîte," pour me servir de son expression. Oh ! comme simple uti-

2olîté, comme saute-ruisseau, comme petit reporter, et à l'essai encore ! . . .

Mais, quoi ? il fallait vivre ; et, pour

6o ON REND VA RGENT \

raconter mes histoires de chiens enragés, ou de vieille dame écrasée au coin de la rue Montmartre, je n'avais pas le temps de me demander, comme le Chilien à la voix de gong, si les 5 mots dont je me servais sentaient la rose ou la fuite de gaz, et s'ils donnaient la sensation du contact d'un reptile ou d'un chat angora. . . J'écrivais mes faits-divers le plus vite que lo je pouvais, du mieux que je pouvais, pour gagner ma pièce de dix francs.

. . Bah ! c'est ainsi qu'on assouplit sa plume, et il n'y a que les pédants qui prétendent que le journalisme gâte le 15 style. Ah ! j'ai eu du mal, dans les premiers temps! . . . Quelle hâte, quelle agitation ! . . . Au sortir d'un bal de charité, je courais place de la Roquette pour voir tomber une tête. 20 Après une moitié de tour de France dans le train présidentiel et vingt

CHEZ UN PotrE 6i

banquets à discours, j'allais bien vite manger le cervelas et boire le " bleu " d'un pique-nique d'anarchistes. . .

Mais c'était la vie, tout cela, la vie S avec ses cris, ses gestes, son grouillement ; et je m'y mêlais, je m'en imprégnais, et j'en venais à aimer mon métier. L'aimer, c'était le bien faire.

J'acquis quelque crédit, quelque auto-

lo rite dans les journaux qui m'employaient. Tout en continuant pendant quelque temps ma besogne de reportage sous un nom d'emprunt, je fis paraître, en les signant, des chroni-

i5ques, des contes, une longue nouvelle. Et je les écrivis — ^j'avoue mon ignominie — en songeant au lecteur, oui, pour lui plaire, pour l'intéresser.

. . Car ils étaient dans le faux, les

20 petits féroces de V Instantané, et il faut travailler pour le public, et Théophile Gautier a eu bien raison de dire qu'il

ne suffit pas d'être un imbécile pour avoir du succès. . . Et j'en ai eu, et j'en ai, monsieur Tabbé, et Ton commence à rechercher ma " copie ". . .

La nécessité m'a contraint au travail ; S le travail m'a donné un peu de talent.

. . Je viens de publier mon premier roman ; les éditions se succèdent, la presse en parle encore. . . Au bout de six semaines 1 Inouï, n'est-ce lo pas ? . . . J'ai même déjà des envieux, et l'on commence à m'aboyer aux jambes. . . Dans les brasseries, où je ne vais plus, je suis excommunié devant les ronds de feutre. Bon 15 signe ! Excellent symptôme ! . . .

J'attends avec impatience l'article où l'on insinuera que je triche aux cartes ou que je suis de la police. Ce jourlà, mon affaire sera faite. . . Car, 20 vous savez, la gloire, ça finit peutêtre par du laurier, mais ça commence

par des pommes cuites. . . Oh ! je ne me grise pas. C'est plein de défauts, mon livre. Son seul mérite est de ne pas sortir des deux ou trois 5 moules à pâtisserie à la mode ; et Ton va bûcher, je vous en réponds, et Ton fera mieux. . . £h bien, si, en cinq ans, j'ai échangé ma paresse contre du courage, ma vanité contre

10 du sens commun, mes prétentions contre de la conscience artistique, si j'ai mordu à cette savoureuse grappe de raisins dont tous les ratés s'éloignent en murmurant : " Ils sont trop

15 verts," je le dois uniquement, monsieur l'abbé, à la perte de ma fortune, au bon régime de la vache enragée I .

. . Rien de tel, voyez-vous, pour un homme qui va tomber, qu'un bon

20 coup de pied au derrière que lui envoie la destinée. . . Vous pouvez dire ou écrire cela à Renaudel. . . Pauvre

diable d'escroc ! . . . Mais je lui dois ma carrière, et il est mon bienfaiteur ! "

A présent, Tabbé Moulin le trouvait tout à fait de son goût, le jeune poète, 5 depuis qu'il s'était dégelé. Bien qu'un peu ébloui par Targot du métier littéraire et par les " mots d'auteur," le bonhomme eût volontiers continué la conversation. Mais il se rappela lo qu'il avait, avant minuit, trois autres visites à faire.

" Monsieur," dit-il à Louis Dublé, " je rapporterai fidèlement à Renaudel le sens de notre entretien. . . Mais, 15 je vous l'ai déjà dit, le temps me presse. . • Seriez-vous assez bon pour me signer le reçu ? "

Le jeune homme signa et rendit le papier à l'abbé ; puis, prenant la 20 ^aite qui était restée sur le bureî^u,

et après l'avoir encore parcourue du regard :

" Sois donc le bienvenu, gros sac ! " murmura-t-il. '* Mais, tu sais, à l'ave- 5 nir, tâche de ne pas m'empêcher de travailler. . . Je m'étais interdit d'aller, ce soir, au réveillon de l'ami Thurel, l'auteur dramatique, oîi doit pourtant assister la petite Margotte, lo la jolie blonde des Variétés. . . Gros sac, gros sac! Tu vas me donner, j'en ai bien peur, de mauvais conseils. . . "

Et comme le prêtre, un peu gêné 15 par ce monologue, se levait pour ^ prendre congé :

" Pardon, monsieur l'abbé," fit le

poète. " Mais. . . j'y songe. . . c'est

Noël qui, par vos mains, me fait ce

20 joli cadeau. Il faut au moins que je

le remercie. Ce soir, les caisses sont

fermées et je ne puis toucherla forte

somme. . . Mais j'ai là cinq cents francs, prix du dernier tirage de mon livre. . . LfCS voici. . . Vous devez bien connaître quelques pauvres enfants. . . 5

— Soyez remercié, monsieur," dit Tabbé en prenant les cinq billets bleus. " J'ai justement votre affaire, dans mon ancienne paroisse, — dans

le quartier des chiffonniers. . . Mes i© cinq orphelins de la rue Croulebarbe.

— N'oublions pas les vieux, non plus," reprit le jeune homme. " J'ai rencontré hier le chansonnier Charlieux, qui, malgré ses soixante-huit 15 ans, s'en allait, par la boue, au fond de Vaugirard, chez un marchand de vin, oîi il devait dîner avec des ouvriers et payer son écot d'une chanson au dessert. . . Passé de mode, le 20 vieux barde, mais il a eu tout de même, trois ou quatre fois dans sa

chèé un pokrÉ 67

vie, un coup de génie à la Pierre Dupont. . . £t bien malade, le pauvre Charlieux ; hier, il crachait ses poumons le long du trottoir. . . Eh 5 bien, puisque me voilà riche, je vais lui payer son dernier Noël et l'envoyer

dans le Midi, au soleil, oh il trouvera peut-être encore une chanson."

Récompensé par le sourire attendri 10 du vieux prêtre, Louis Dublé ajouta gaiement :

" Car, voyez-vous, nous avons aussi nos vieux chiffonniers, dans les lettres." 15 Et c'est avec un charmant rire qu'il

accompagna Tabbé Moulin jusqu'à la iporte.

68 Otf REND Va RÙE^T

Page 1