‹ On rend l'argent (volume 2)Chapitre 6 sur 23 · EXTERNAT DE JEUNES DEMOISELLES · texte numérisé non relu

EXTERNAT DE JEUNES DEMOISELLES

" C'est pourtant vrai," songeait Tabbé Moulin, de nouveau rencogné dans son " sapin " et roulant vers la lointaine rue du Cardinal-Lemoine, s "c'est pourtant vrai que l'argent ne peut donner ni le talent, ni la gloire et que, parfois, il peut empêcher d'y atteindre. . . Qui sait si, en rendant sa fortune à ce jeune poète, Renaudel lo ne prive pas la littérature française d'un chef-d'œuvre ? . . . Mais, attention ! . . . Il ne faudrait pas exprimer tout haut cette pensée. . .

Les saints commandements avant 15 tout. . . "Le bien d'autrui tu ne " prendras. . ." Les voleurs qui resti-

EXTERN A T DE DEMOISELLES 69

tuent le produit de leur larcin sont assez rares. Il serait dangereux de les décourager."

Un peu ragaillardi par le sac

S d'avoine pendu à son museau, durant la visite de Tabbé Moulin chez Louis Dublé, le cheval du fiacre — un ancien militaire, ayant un peu de sang et de bons états de service, au 2* hussards,

10 — ^franchit assez lestement la distance qui sépare la butte Montmartre do la Montagne Sainte-Geneviève ; et il était à peine sept heures quand le vicaire descendit de voiture.

15 A travers le brouillard moins épais et bleuté légèrement par la clarté lunaire, le prêtre distingua, au-dessus d'une muraille, une rondeur énorme et vague qui était le dôme du Panthéon.

20 II put même lire, au-dessus d'une porte grillée, ces mots peints en grosses lettres jaunes sur un écriteau noir ;

yo ON REND V ARGENT

" Externat de jeunes filles^ dirige par Mlle Latournure,^^

C'était bien là qu'il avait affaire.

Il sonna.

Une petite servante accourut, le 5 bougeoir en main, et fut tout de suite impressionnée par la soutane et les cheveux blancs du vicaire.

"Mademoiselle est à table. . .

Mais ça ne fait rien. . . Entrez, 10 monsieur l'abbé.*'

Et, après avoir fait traverser au bonhomme un minuscule jardinet où grelottaient dans la nuit quelques maigres squelettes de lilas, la petite servante 15 ouvrit brusquement une porte d'oU s'échappa, dans une vive clarté, une fusée de rires enfantins.

Ah 1 l'aimable et gracieux spectacle ! 20

C'était dans la classe, — la classe d'une pauvre école, — avec ses murail-

EXTERN A T DE DEMOISELLES y j

les badigeonnées de jaune, sa cathedra noire surmontée du tableau des poids et mesures, ses cartes de France et d'Europe se faisant pendant, ses pla- Scards de ba bê bi ho bu. Mais les tables à pupitres avaient été repoussées dans un coin, les bancs avaient été dressés contre les murs pour faire de la place ; — et, au beau milieu de

lo la vaste pièce, autour d'une nappe oh deux grosses lampes à pétrole faisaient étinceler les verres et les assiettes, étaient attablées une vieille dame et une dizaine de petites filles.

15 La vieille dame avait dû être, dans les environs de la dictature du général Cavaignac, ce que certains vieillards appelaient encore, à cette époque, une brune piquante, et elle

20 avait conservé, malgré les ans, des yeux noirs pleins de vivacité et un teint de pomme de reinette. Seule-

y 2 ON^ REND V ARGENT

ment ses " anglaises " — les dernières "anglaises", en oreilles d'épagneul, — étaient à présent pareilles à de la soie blanche. Mais Tagréable sourire !

Et quel air de santé et de bonne s humeur! Au moment où Tabbé Moulin entra, la vieille dame, sa serviette fixée par deux épingles sur le corsage de sa robe de satin noir, de sa robe de cérémonie, — elle n'en lo avait évidemment pas trente-six, — venait de fendre^ à l'aide d'un grand couteau à découper, le ventre d'une dinde rôtie, d'oli se répandait dans le plat une cascade appétissante et par- '5 fumée de purée de marrons et de chair à saucUse. Et, devant ce beau spectacle, il fallait voir les paires d'yeux et entendre les cris des petites filles, immobiles de joie et d'admiration. 20

Bien sûr, elles n'en mangeaient pas tous les jours, les gamines, de la

ËXTÊRifA T ÙÊ DEMOISELLES y^

dinde rôtie aux marrons. Cela se devinait à la manière dont elles se tenaient en arrêt devant la mirifique volaille, leur couteau dans une main, S leur fourchette dans Tautre, avec Tair de petites ogresses sentant la chair fraîche. Elles n'étaient pourtant pas des fillettes d'ouvriers, comme on en voit sortir de l'école primaire, en

lo tablier noir et les cheveux dans un Rlet de chenille. On se nourrit bien dans le "populo", au moins les samedis de quinzaine. Non, c'étaient des enfants de tout petits bourgeois,

15 de pauvres honteux, des quasi-demoiselles, qui allaient à l'externat "payant", chez Mlle Latournure, pourvue du brevet supérieur, s'il vous plaît. Avant d'envoyer sa fille au

20 dîner de " Mademoiselle ", la maman — ^femme d'un employé gêné ou modeste boutiquière ayant peine à join-

y4 ON REND VARÙENT

dre les deux bouts — avait fait friser la petite, Tavait parée d'un nœud de ruban, d'une collerette fraîchement repassée. Mais, n'importe ! on voyait bien que, pour tout ce monde- là, la 5 dinde aux marrons était un régal extraordinaire et que ça les changeait, les gourmandes, des repas économiques comme on en fait dans les humbles ménages, des "assiettes gar- 10 nies" de chez le charcutier, des restes du bouilli de la veille raccommodés avec de la sauce rousse et des cornichons.

Oh ! la belle dinde! 15

Entre nous, chère madame qui me lisez, cette dinde était d'une médiocre grosseur, et vous l'auriez eue, à la Halle, — en marchandant un peu et sans vous faire traiter de " râleuse ", 20 — ^pour sept à huit francs. Elle aurait même semblé étique si on l'avait

EXTERN A T DE DEMOISELLES ne

comparée aux monstres gonflés de graisse et tuméfiés de trufïes qui trônent dans la vitrine de Chevet ; et Tabbé Moulin en avait vu de bien 5 plus grosses dans ses dîners en ville chez les riches dévotes. Mais ce qu'il n'avait jamais vu, c'étaient tant de bons appétits autour d'une volaille ; et cela lui faisait plaisir, au brave

lo homme.

Ce qui l'étonnait, par exemple, c'était l'air joyeux et bien portant de la vieille dame qui présidait le repas.

Renaudel n'avait-il pas parlé de Mlle

i5Latournure comme d'une personne triste et maladive? Qu'est-ce que cela voulait dire ?

A l'entrée de l'ecclésiastique, les petites filles s'étaient levées, par res-

20 pect. La vieille dame en fit autant, tenant toujours à la main son grand couteau à découper.

y 6 ON REND V ARGENT

" Mademoiselle Latournure ? " demanda le prêtre qui craignait une méprise.

" Pour vous servir, monsieur Tabbé," répondit-elle avec bonne grâce. 5

" Je suis désolé, mademoiselle, d'interrompre votre dîner. . . Mais je vous apporte une importante nouvelle ... oh ! une bonne nouvelle • . .

qui vous surprendra, très agréable- 10 ment ... et je désirerais vous parler un instant en particulier,

— Rien n'est plus facile," dit la vieille fille un peu émue.

Et, s'adressant à la petite bonne : 'S

"Clémence, prenez une de ces lampes et conduisez monsieur Tabbé dans le parloir. . . Je vous suis, monsieur l'abbé."

Puis elle posa son grand couteau 20 sur la table et promena son regard gur les petites filles.

EXTERN A T DE DE MOÏSE L LES y y

" Vous allez n'attendre un instant, mes enfants, et, n'est-ce pas ? vous serez bien sages ?

— Oui, mademoiselle," répondirent S en chœur les gamines.

Mais c'était un chœur pareil à

celui des tragédies antiques, un chœur

de lamentations contenues et de

larmes étouffées. Comment? la belle

lo dinde toute chaude, qui fumait et qui

sentait si bon, la purée de marrons

nageant dans le jus ! Il fallait rester

là à les regarder sans y toucher, et les

laisser refroidir ! . . . Et il fallait ré-

I S pondre encore : " Oui, mademoiselle,"

par politesse, par obéissance ! . . .

Ah ! le vilain prêtre !

L'abbé Moulin se sentit mal à

l'aise devant tous les yeux chargés

20 de naïve colère qui se tournèrent

alors vers lui, et se hâta de suivrç {a

sçrvantç.

yg ON REND VARGENT

Dans le " parloir '*, grand comme la main, — bureau à cylindre, cartonnier, six chaises de canne, plus, sur le mur, une estampe représentant un arbre très difforme et chargé de fruits bi- 5 zarres qui étaient des têtes de rois de France, — dans le parloir, où il ne faisait fichtre pas chaud, le prêtre et la vieille demoiselle s'assirent.

Comme diplomate, Tabbé Moulin 10 était du dernier ordre. Aucun talent pour les ménagements, les précautions oratoires. De plus, les ecclésiastiques n'allant pas au théâtre, — nîmium fortunatoSy sua si bona norint, 15 — il n'avait jamais vu jouer la/oie fait peur. Il faillit donc être cause d'un malheur par la brusque façon dont il prononça le nom de Renaudel, parla de restitution, et mit sous le nez de 20 Mlle Latournure l'éblouissant papier à vignette oU flamboyait ce chiffre

EXTERN A T DE DEMOISELLES yg

majestueux, écrit en toutes lettres: Trois cent soixante-cinq mille quatre cent quarante-trois francs.

Sur les joues de la vieille fille suf- 5 foquée par la surprise et par la joie, les pommes de reinette de la bonne santé avaient soudain fait place aux tomates de Fapoplexie. Mais, tout de suite, heureusement, elle éclata en

10 sanglots. Puis, à ce déluge de larmes se mêla une cataracte de paroles, fort incohérentes, d'ailleurs, oîi Mlle Latournure, tout pêle-mêle, remerciait infiniment monsieur Tabbé, Dieu, la

15 Vierge et tous les saints du paradis, regrettait qu'on n'eût pas allumé le poêle, appelait les bénédictions du ciel sur ce scélérat . . . non, sur cet excellent homme de Renaudel, et an-

20 nonçait sa résolution d'intimer à Clémence l'ordre immédiat d'aller retirer du Mont-de-Piété la louche et les six

8o ON REND L* Argent

couverts d'argents, sans oublier là pince à âucrcj les cuillers à café et là truelle à poisson, attendu qu'on n'avait plus que trois jours pour renouveler les reconnaissances. S

Tout à coup, uh cri aigre et prolongé, suivi de hoquets et dé pleurs; se

fit entendre dans la chambré voisine, à travers la cloison.

" C'est Ernestihej " s'écria Mlle lo Latournùré en se levant d'un bond.

" . . . A cause de là dinde . . . Vous comprenez, un bébé, pas encore cinq ans. . . Mais ce h'fest pas une raison, parce qu'il m'ârrivé un grandes bonheur, pour que je les oublié; les pauvres petites. . . Au contraire !

. . . Venez-vous, monsieur l'abbé?

Nous causerons aussi bien devant les enfants." 20

Très vive, elle rouvrit la porte, et sa rentrée dans la salle du festin fut

EXTERN A T DE DEMOISELLES g I

saluée par une longue exclamation de toutes les petites filles. Ërnestine, la pleureuse, qui était assise à côté de la place vide de Finstitutrice, et rehaus- 5 sée sur sa chaise par un vieux Bescherelle en deux volumes, cessa de crier, immédiatement.

" Clémence, un siège pour monsieur Tabbé," dit la vieille demoiselle

io en reprenant sa présidence et en s'armant de nouveau du grand couteau.

"Mais, j'y songe, monsieur l'abbé, vous n'avez sans doute pas encore dtné« . . Si vous vouliez nous faire

15 le grand honneur? , • ."

Le bonhomme était à jeun et, en toute autre circonstance, il eût accepté avec empressement; mais il lui fallait encore faire, avant minuit, deux

20 autres visites, et puis il se fût reproché dé prendre sa part de la dinde,

qui, nous l'avons dit, n'était déjà pas

84 Oïf REifD Va RGEift

savez, Clémence, je vous annonce une nouvelle agréable. Vous n'aurez plus de discussions, désormais, avec le charbonnier et la laitière; ils seront payés r^'/âf . . . Oui, maintenant, S que j*ai retrouvé mon avoir, je suis capable, monsieur Tabbé, de garder mon externat, rien qu'à cause du dîner des petites. Seulement, je m'offrirai maintenant ce régal à toutes les fêtes caril- lo lonnées, et la volaille sera énorme. . .

Vous entendez, mes enfants ? "

Trois ou quatre fillettes, les plus grandes, levèrent un instant le nez de dessus leur assiette et lancèrent 15 un respectueux : " Oui, mademoiselle." Cependant les belles promesses de l'institutrice firent peu de sensation. L'avenir n'existe pas pour l'enfance. Les gamines étaient alors 20 absorbées par le présent, c'est-à-dire par la dinde.

EXTERN A T DE DEMOISELLES g e

" Maderooisellç," ^t tout à coup Tabbé Moulia, qui avait gobé son biscuit çt posé son verrç sur la table, " mademoiselle, excuspz-rnoi s\ je suis 5 indiscret. Mai$ vous avez devant vous un homme stupéfait, positivement. Je trouve en y pus pqe personne bien portapte, plpinp de gaîté, goûtant ayep cj^lices un plaisir innolo cent qui est en même temps un acte de bonté délicate, et, vous Tavoueraije ? Renaudel m'avait parlé de vous . . .

— Comme d'une égoïste," s'écria 15 Mlle Latournure en éclatant d'un

bon et charmant rire qui I4 rajeunissait. "Eh bien, Renaudel vous a dit la vérité.

— Commeiit ?

20 -r Oui, une vieille fille très ridicule, ne songeant plus qu'à sa santé, s'écoutajfit dlgéreri geignant toujours. . .

Quand Renaudel me connaissait, j'étais ainsi. . • Et voulez-vous Tétonner, ce brave homme de voleur?

Dites-lui donc qu'en me ruinant, il m'a rendu la santé et la bonne hu- 5

meur."

En ce moment, Clémence, la petite bonne, qui avait disparu pendant deux minutes, apporta une large tarte aux pommes que les gamines salué- lo rent d'un long hurrah. La tarte fut placée devant Mlle Latournure, qui avant d'y porter le couteau, inspecta d'un regard circulaire toute la marmaille attablée. 15

" Emilie Charron," dit-elle alors, " tenez-vous droite, à moins que vous ne vouliez absolument devenir bossue. . . Et vous, Sophie Bellanger, que je ne vous surprenne plus à 20 mettre vos coudes sur la table. . . "

Mais la bonne vieille grondait mal.

EXTERNA T DE DEMOISELLES 87

Au milieu de ses élèves, en ce repas de Noël, — son meilleur jour de Tannée, — le contentement éclatait dans ses petits yeux noirs, sur ses joues S vermeilles ; et sa voix, qu'elle essayait vainement de grossir, était indulgente jusqu'à la tendresse.

" Monsieur l'abbé," reprit-elle tout en partageant la tarte selon la plus

10 inflexible justice, " prenez encore un peu de vin et un autre biscuit, et je vous dirai mon histoire en peu de mots. . . Je ne me suis pas mariée, parce que j'avais à soigner mon père,

15 veuf, vieux et malade. Le jour de sa mort, — je n'oublierai jamais qu'au dernier moment, en désespoir de cause, on alla chercher un médecin illustre qui vint, en pelisse fourrée,

20 dit : " Il est mort," et demanda cinq cents francs pour sa visite, — le jour de la mort de mon père était l'anni-

g§ Olf RElfD VARGEIfT

versaire ^e ma naissance. J'avais quarante-cinq ans. J'étais seule au monde, sans aucun intérêt dans la vie, avec un immense besoin de repos ; car mon pauvre père, qui souffrait 5 beaucoup, était devenu, il faut bien le dire, très exigeant et même tyrannique. " C'est à mon tour de me " soigner,'* pensa\-je, et je ne fis plus que cela. Je n'étais que fatiguée, lo je me crus malade, et je le devins pour çje bon, en me droguant. J'ai été la personne qui ne peut entendre prononcer le nom d'une maladie sans s'imaginer que c'est la sienne, 15 pour qui le menu de chaque repas est une affaire d'État, chaque digestion un drame. J'ai fait de la diète lactée pendant trois mois ; j'ai même été végétarienne, et avec des exclusions, 20 encore ; car je m'étais persuadée que certains légumes étaient dangereux,

EXTERN A T DE DEMOISELLES 89

que les épinards, par exemple, les inoffensifs épinards, le balai de Testomac, contenaient un poison lent, et que le macaroni donnait le ver solitaire. . .

5 Oui, monsieur Tabbé, j'ai usé dix médecins ; je changeais tous les ans de station thermale. Les médicaments annoncés à la quatrième page des journaux m*ont tous comptée

lo parmi leurs victimes. J'ai consulté des homéopathes, des somnambules, tous les empiriques, et Ton m'a vue dans des faubourgs lointains, me glisser dans la mystérieuse arrière-

15 boutique des herboristes à demi sorciers, qui vendent des breuvages.

Mon caractère, jadis très doux, s'était aigri. J'exigeais qu'on me plaignît, et quiconque ne me semblait pas

20 prendre un intérêt suffisant à ma santé me devenait odieux. Enfin je me sentais insupportable aux autres et

à moi-même, quand Renaudel m'emporte tout ce que je possédais, sauf quelques milliers de francs. . . Monsieur Tabbé, ce fut le salut pour moi. . . Il me fallait travailler ou 5 mourir de faim. Ce petit externat était à vendre ; je l'achetai avec mes dernières ressources, et, tout de suite, devant mes petites élèves, la flamme de maternité, qui dort sous la cendre lo dans le cœur de toutes les vieilles filles, se ralluma. Si j'avais été jusque-là souffreteuse et égoïste, c'était parce que je n'avais rien à faire, parce que je n'avais personne à aimer. 15 Autrefois, dans ma paresse de malade imaginaire, je ne digérais qu'à coups de peptone mes boulettes de viande crue. Aujourd'hui, mon estomac supporte le bœuf à l'oignon et 20 les pommes de terre au lard. . . Gagner sa vie, quelle excellente hygiène !

EXTERN A r DE DEMOISELLES gj

£t puis, dans les familles de ces enfants-là, j'ai vu tant de pauvreté fière et décente, j'ai pris de si bonnes leçons de résignation et de courage ! . . . Que 5 vous dirai-je, monsieur l'abbé ? J'ai vécu de bien mauvais jours. J'ai peu d'élèves, on me paie mal, mes vieilles nippes n'ont plus que l'âme et le mois du terme est terrible. Mais

lo l'insouciance et la gaîté des enfants, c'est contagieux. J'ai appris à vivre à la grâce de Dieu, au jour le jour, pour la minute présente ... et, tenez, j'ai envoyé hier au Mont-de-Piété

15 mon vieux cachemire pour acheter cette dinde de Noël. , . Vous me rendez ma petite fortune. Tant mieux. Mais, soyez tranquille, je ne vais pas me remettre à enrichir les

20 apothicaires. . . Je ne quitterai pas mon externat. Seulement, comme je deviens tout de même bien vieille, je

prendrai, pour m*aider, quelque pauvre fille à teint pâle et à brevet, à qui je rendrai la vie douce, à qui je referai des joues et dont je serai Tamie. . .

Et il y aura toujours dans le buffet S quelque chose de bon pour les gamines qui m'arriveront avec un panier mal garni ; et je n'aurai plus besoin de tourmenter les pauvres mamans en robe fanée qui poussent un si gros lo soupir en tirant de leur vieux portemonnaie les vingt francs pour le mois de la petite. Certes, je veux demeurer, je vous le promets, — et jusqu'à ma mort, si c'est possible, — dans 15 cette atmosphère enfantine, au milieu de ces rires frais et de ces yeux purs.

C'est un trop bon régime pour que j'y renonce. . . Dites cela à Renaudel.

. . Vous avez mon reçu de la gi-osse 20 somme ; remettez-le-lui sans trop de remerciements. . . Après tout, il n'a

EXTERN A T DE DEMOISELLES q^

fait que son devoir. . . Mais c'est grâce à lui, tout de même, que je ne suis plus une vieille patraque^ grognant au coin de son feu, remuant des 5 tisanes et des fioles de pharmacie ; et, pour cela, je suis son obligée,"

Mlle Latournure avait été forcée de dire ces dernières paroles à voiic très hautes, de les crier presque ; car^ la

îo tarte aux pommes ayant disparu jusqu'à la dernière miette, les petites filles, excitées par le bon repas, commençaient à bavarder entre elles ; et c'étaient des jacassements et des ra-

15 mages comme dans un arbre plein de nids, au lever d'un soleil d'avril.

Seule, Ernestine, la gourmande à présent repue, avait laissé tomber sa tête lourde de sommeil sur ses petits bras

20 croisés, à côté de son assiette, et s'était endormie profondément.

Mon Dieu ! t'abbé était ravi^ sans

doute, que la pauvreté eût rendu à cette aimable demoiselle la joîe du corps et de l'âme. Mais cela lui semblait, quand même, extraordinaire et paradoxal. Il se rappelait son 5 peuple de chiffonniers, oîi les choses ne se passaient pas de la même façon, oîi, tout au contraire, faute d'argent, on se portait mal et on mourait comme mouches. lo

"Je vous félicite, mademoiselle," dit-il en se levant, " de votre guérison. Il est certain que Targent ne donne pas la santé, que même — et ce fut votre cas — il peut lui nuire. . . 15 Pourtant j*ai, parmi mes pauvres, une enfant de treize ans qui est anémique à faire pitié. . . Il lui faudrait des viandes saignantes et du vin vieux; et cela coûte cher ... 20

— Je vous comprends^ monsieur Tabbé," interrompit en riant la vieille

EXTERN A T DE DEMOISELLES ge

fille. " C'est pour les anciens riches seulement que les privations sont un bon remède. Envoyez-moi le nom et l'adresse de votre petite protégée.

5 Demain je serai capitaliste, et, soyez tranquille, elle va faire connaissance avec -le vin de Médoc de derrière les fagots et les biftecks de filet . . .

Maintenant, excusez-moi si je ne vous

lo retiens pas davantage; mais j'ai encore à emmitoufler tout ce petit monde et à le reconduire chez papa et maman." Après de grands remerciements,

15 l'abbé Moulin qui, comme on voit, faisait, ce soirlà, d'excellentes affaires, se retira en déployant ses politesses cléricales. Reconduit par la petite bonne, il trouva son cocher descendu

20 de son siège, tapant des pieds sur le trottoir et "battant le vilain" avec fureur ; car le froid pinçait ferme.

q6 on rend V argent

La lune qui, si Ton en croit le proverbe, est une grande mangeuse de nuages, avait décidément pris le dessus, et le brouillard se dissipait lentement en vapeur azurée. 5

" Ah çà ! " se dit Tabbé avec un peu d'impatience, quand la voiture se remit en marche, " est-ce que je ne finirai pas par rencontrer un vrai malheureux, à qui ce coquin d'argent 10 fasse tout à fait plaisir ? "

Page 1