‹ On rend l'argentChapitre 2 sur 7 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

François Coppée is recognized as having been an eminent and justly popular poet, a dramatist of some merit, and an incomparable writer of short stories, or contes, Bom in Paris in 1842, he knew well and deeply loved his native dty, as his pictures of Paris (especially in many of his prose works) testify. He amused himself by writing verse at an early âge, but it was not until he had written a one-act dialogue in verse called *' Le Passant " (1869) that his genius was recognized. This little play was produced at the Odéon. Fresh, élégant, passionate, its success was complète.

Coppée's verse contained enough émotion and dramatic f ervor to gain the attention of the Parisian public. His " Luthier de Crémone " (1876) and " Severo Torelli " (1883), both powerful plays, were very popular. " Le Pater " (1888), a one-act drama, was suppressed because of a communist in the play. Again his genius as a dramatist shone forth in a play called " Pour la couronne" (1895). The verse is polished, the language clear and précise ; love, patriotism, and self-denial, the moving thèmes.

Coppée is essentially a poet, for it is the poetic élément in his dramas and stories that gives them their charm. "Les Humbles" (1872) endeared him to every class of Parisian Society. Hère the poet's thème is the simple pleasures, the poverty, the suffering and sacrifices, of the petty bourgeoisie. He paints for us the lives of the poor, in simple, natural language. It is the poetiy of poverty and self-denial : the characters are the himible, the unfortunate, the neglected, the forgotten. Some one has called Coppée the poet of the people. He loved

the common folk. He gives us in his poems, as well as in his contesy a tnie story of their daily life. He was a true poet, for he inspires sympathy, and he is at the same time naturaL A noted French critic (Doumic) says of him, " C'est le mérite de Coppée d'avoir étendu le champ de notre poésie française en faisant entrer dans la littérature tout un ordre de sentiments et en lui adjoignant un personnel qu'elle avait ignoré ou même dédaigné jusqu'alors."

As a writer of short stories, also, Coppée excels. His prose is vigorous and clear-cut. He has the aesthetic instinct, including a true sensé of form and proportion. He shows also a good deal of originality in his prose works. As he himself tells us, he has been a keen observer of the soûl and of nature. Thanks to this gift he is a master in painting the picturesque détail in daily scènes of life.

The moral atmosphère in Coppée's contes is pure. He treats of ail phases of society, and shows his sympathy with the subject. In some stories he describes the daily routine of the petty govemment clerk, and the miseries of poverty; in others we hâve pictures of the theater, the gayeties of Parisian life, and then again the love of the Parisian for his home and country.

Coppée's " On rend l'argent " is the first part of a volume entitled "Les Vrais Riches" which appeared in 1892. As in many of his stories, the author draws his inspiration from his native city, and shows his préférence for depicting humble scènes rather than those of luxury and pomp.

Coppée died May 23, 1908, and France moumed the death of her most popular poet.

ON REND UARGENT

Nom d'un chien, qu'il faisait froid !

Un brouillard à couper au couteau, un vrai brouillard de veille de Noël, où les becs de gaz qu'on venait d'allumer, bien qu'il fût à peine quatre heures de l'après-midi, ne jetaient que des halos jaunâtres, et où les passants — silhouettes fantastiques — se 5 hâtaient sur les trottoirs, les mains dans les poches, le collet du paletot relevé, et trépignant comme s'ils eussent été en colère.

Et que de touxl que d'étemuements 1 Ce n'était qu'im catarrhe, dans la foule tumultueuse, tout le long de la Chausséed'Antin. Hem 1 Hum ! Ha 1 Atchoum 1 . . . Le cocher de 10 fiacre faisant le gros dos sous son carrick, le petit trottin de modiste frissonnant sous sa retinpette de faux astrakan, le gamin garrotté de cache-nez et se chauffant les mains au fourneau du marchand de marrons, le « monsieur très bien » enveloppé d'une lourde pelisse, tous sacrifiaient à la bronchite ou au rhume de 15 cerveau.

Le vilain Noël, en vérité ! Et comme il est consolant de penser que Bethléem est sous un ciel tempéré et que Jésus y naquit dans une étable, où les haleines d'un bœuf et d'un âne réchauffaient sa frileuse nudité 1 Supposez que la chose se fût passée 20 dans cet affreux climat de Paris, à la même date de l'année. C'est justement l'époque où le bâtiment ne va pas, et où tout manque, chez un pauvre charpentier, notamment le bois pour la

cheminée ou Tanthracite pour le choubersky. Il y aurait eu bien peu de chance pour que le nouveau-né vécût.

Et combien c'eût été dommage 1 Car, n'est-ce pas ? en dehors de toute idée religieuse et abstraction faite du corps de doctrine 5 morale qui console une grande partie du genre humain depuis près de dix-neuf cents ans, rien n'est plus touchant que cette fête de Noël et que cette allégresse générale pour célébrer la naissance d'un petit enfant.

Par ces brumeuses journées d'hiver, il est doux de s'acagnar-

10 der au logis; et, dans son modeste appartement au troisième

étage d'une maison de la rue de Clichy, l'abbé Moulin, le vieux

vicaire de la Trinité, s'était à peu près endormi, les pieds au feu,

en lisant son bréviaire.

C'était un excellent homme, cet abbé Moulin, mais fort simple, 15 et qui, comme on dit vulgairement, n'avait pas inventé les pains à cacheter.

Entre parenthèses, cette locution ne vaut rien. Les pains à

cacheter, aujourd'hui tombés en désuétude, et que, seules, nos

administrations, routinières et fidèles aux usages, s'obstinent à

20 employer, constituent un médiocre bienfait pour l'humanité, et

leur invention ne peut être considérée comme un coup de génie.

Quoi qu'il en soit, l'abbé Moulin ne les avait pas inventés et n'avait même rien inventé du tout. Avec sa foi de charbonnier et ses bonnes grosses vertus, ce vieux prêtre était une excep- 25 tion dans le clergé de Paris, en général si avisé et connaissant si bien la pratique du monde. L'abbé Moulin avait longtemps exercé son ministère dans la banlieue, dans les paroisses populaires, près des pauvres, et, là, il avait donné les preuves d'une naïve et délicieuse charité. Son patrimoine — plusieurs milliers 30 de francs de rente, s'il vous plaît — y avait passé jusqu'au dernier sol.

Il avait même fait quelques dettes, dont il s'acquittait difficilement. Qui l'en blâmerait ? Emprunter pour donner, devenir un

peu insolvable pour soulager la misère, c'est du socialisme, après tout, et du meilleur.

En haut lieu, on souriait du bonhomme, mais on Testimait beaucoup tout de même ; et, quand il fut absolument à sec, on eut pitié de lui et on le nomma vicaire dans cette riche paroisse 5 de la Trinité, oîi, du moins, on était sûr qu'il ne mourrait pas de faim, vu le grand nombre de dîners en ville. Il se laissa faire, courut présenter ses humbles remerciements à l'Archevêché, eut son couvert mis une fois par semaine chez un agent de change et un commissaire-priseur dont les femmes étaient pieuses, ainsi que 10 chez une ancienne chanteuse d'opérette, retirée du théâtre pour cause d'embonpoint éléphantiasique et réfugiée dans la dévotion.

Mais l'abbé n'était pas gastronome, et, dans le fond de son cœur, il regrettait ses derniers paroissiens, ses chiffonniers de la Butte-aux-Cailles, qu'il allait visiter, naguère, à la nuit tombante, 15 ayant sous son bras, comme une cuisinière, un panier rempli de sucre, de café, de bas de laine, de gilets de tricot, de médicaments et d'autres douceurs. Tous les matins, à son réveil, il regardait avec attendrissement, sur le mur de sa chambre à coucher, audessus de son prie-Dieu, un souvenir qui lui venait de ses chers 20 chiffonniers, un crucifix tout en coquilles de moules.

Ce prêtre plébéien ne tarda pas à être jugé — est-il besoin de le dire ? — par son curé, superbe ecclésiastique de cinquantehuit ans, très décoratif, aux façons de prélat et de grand seigneur, célèbre pour sa ressemblance frappante avec le feu roi 25 Charles X. L'abbé Moulin, orateur lourd et filandreux, fut tout de suite éloigné de la chaire, et les corvées pénibles l'accablèrent : catéchismes, convois funèbres, messes matinales ou très tardives. Comme pénitentes, il eut sur-le-champ le rebut des autres confessionnaux, les folles et les bavardes découragées par ses confrères, 30 et il trouva l'occasion d'exercer sa patience évangélique en écoutant les confidences des bonnes qui se plaignaient de leurs maitresses et des patronnes qui disaient du mal de leurs domestiques.

Mais il était un de ces chrétiens candides *qui acceptent toutes les disgrâces et les offrent humblement à Dieu.

Attention, là ! Je vais, je me lance, je parle en bons termes d'un vicaire, d'un ensoutané, et peut-être serai-je lu par des

5 francs-maçons, des mangeurs de prêtres, qui vont encore me traiter de calotin. Faisons-leur vite une concession et accordonsleur que Tabbé Moulin n'était qu'un faible d'esprit, puisqu'il croyait, dur comme fer, à l'Immaculée Conception et à l'infaillibilité du Pape.

lo Ce qui est immaculé et ce qui est infaillible, c'est le suffrage universel. Voilà qui est convenu.

Tout en oubliant son bréviaire ouvert sous la lampe et en somnolant au coin du feu, la soutane un peu relevée, les pieds posés sur la barre de la cheminée, l'abbé Moulin songeait donc

15 à ses anciens paroissiens, les chiffonniers, qui, là-bas, à la Butteaux-Cailles, avaient tant de peine à vivre et pullulaient comme des lapins. L'année dernière, il était encore parmi eux, et il avait vendu son dernier titre de rente quatre et demi pour porter à leurs enfants, à l'occasion de Noël, quelques cadeaux utiles,

20 tels que du linge et des chaussures. Cette année, sa bourse étant vide, il n'aurait pas ce plaisir.

Au dernier dîner de la femme du commissaire-priseur, oli flamboyait un si beau buisson d'écrevisses, et chez l'ancienne diva, ob l'on ne buvait que du Léoville 74 et oli il y avait tou-

25 jours des truffes sous la serviette, le brave homme avait bien essayé, au moment du rôti, de faire un appel à la charité en faveur des petits chiffonniers ; mais il s'y était pris maladroitement. Bref, le pauvre abbé n'avait rien obtenu, et, déçu dans son espoir, avait fort mal digéré les truffes et les écrevisses.

30 C'était fini ! Il ne pouvait plus rien pour ses humbles amis, pour ses anciens pauvres, pas même donner aux cinq orphelins recueillis par leur grand'mère, la marchande de ferraille de la rue Croulebarbe, une des assiettes de petits fours qui ornaient le

dessert de la commissaire-priseuse, ni apporter une ou deux bouteilles de vin vieux à la fille du père Jules, le doyen des porteurs de hotte, à cette pauvre petite Céleste qui se mourait d'anémie — à treize ans ! — et qui, certes, avait plus besoin de boire du Léoville 74 que la mafflue et adipeuse cantatrice positivement s menacée d'éclater de pléthore un de ces quatre matins.

Sans compter qu'il y avait promesse de mariage entre Alexandrine, l'ouvrière en perles fausses de la rue du Fer-à-Moulin, et Joseph, qui travaillait dans les mottes à brûler, rue de TArbalète ; et que, si l'abbé, qui leur avait fait faire leur première 10 communion, n'inventait pas les quelques cents francs nécessaires pour l'entrée en ménage ... ah ! mais 1 . . .

L'abbé Moulin en était là de sa mélancolique rêverie, quand il en fut réveillé par un violent coup de sonnette. Comme il n'avait pas de servante et se contentait d'un lit fait à coups de 15 poings et d'une chambre époussetée par la concierge chaque fois qu'il lui tombait un œil, l'abbé se leva, prit la lampe, alla ouvrir et se trouva en présence d'un grand et solide gaillard, vêtu d'un ulster de voyage à double pèlerine, coiffé d'un feutre à larges ailes, et remarquable par son air résolu et par sa 20 longue barbe grise, seulement rasée sur la lèvre supérieure, à l'américaine.

« C'est bien l'abbé Moulin que j'ai l'honneur de saluer? dit le visiteur en se découvrant.

— Oui, monsieur, répondit le prêtre. 25

— Je me présente donc. . . . Adam Harrison, de Chicago, marchand de porc salé, qui désirerait de vous, monsieur l'abbé, la faveur d'un entretien. . . . Oh ! n'ayez pas peur de ma grande barbe et de ma tournure de sauvage, ajouta-t-il comme pour rassurer le vicaire un peu interdit par cette visite inattendue. Le 30 petit service que j'ai à vous demander, — car je vais m'adresser

à votre obligeance, — vous me le rendrez, je l'espère, avec empressement ; et je n'oublierai pas vos pauvres. »

Par œs derniers mots, Tinconnu s'était déjà concilié les bonnes grâces de Tabbé Moulin, qui se hâta de l'introduire dans son petit salon et poussa un fauteuil devant le feu.

€ Asseyons-nous donc, monsieur, dit le prêtre avec un sourire 5 de bon accueil, et ayez la bonté de me faire savoir comment je puis vous être utile. »

L'Américain — ou le soi-disant tel — prit aussitôt séance avec im parfait sans-gêne. Il jeta son feutre sur le tapis, déboutonna son ulster, croisa ses jambes et présenta à la flamme un de ses lo lourds souliers de cuir fauve à double semelle. Puis, brusquement, et après avoir caressé sa longue barbe :

€ Me prenez-vous vraiment pour un Yankee ? » demanda-t-il.

Seulement alors, l'abbé Moulin s'avisa de remarquer que son interlocuteur n'avait aucune espèce d'accent étranger. 15 # Mais ? ... fit le bonhomme avec embarras.

— C'est que, voyez-vous, reprit l'inconnu, s'il est vrai que j'habite Chicago, dont j'arrive, ce soir même, en droite ligne, par les voies rapides, — tel que me voilà je descends de l'express du Havre, — si je vends, en effet, là-bas, du porc salé, je ne m'appelle 20 pas Adam Harrison. . . . Adam Harrison, c'est comme qui dirait mon nom de guerre. . . . Tenez 1 j'abats tout de suite mon jeu ; c'est plus simple. ... Je suis Renaudel, l'ancien banquier de la rue du Faubourg Saint-Honoré . . . Renaudel qui, en 1886, s'est enfui avec la caisse et qui a été condamné par contumace 25 a vingt ans de travaux forcés pour faux et abus de confiance. »

Stupéfait et par un instinctif mouvement de répugnance, l'abbé Moulin recula son siège.

€ Sans m'avoir jamais vu, monsieur l'abbé, poursuivit l'homme, vous n'ignoriez pas mon existence, puisque vous avez été le con- 30 fesseur de ma défunte femme. ... Si elle avait vécu, peut-être serais-je resté un honnête garçon. J'étais veuf depuis trois ans lorsque j'ai fait le coup. ... Et, par la suite, vous avez sans doute appris ma faute et ma condamnation ? »

Silencieusement, Tabbé fit un signe de tête affirmatif.

c Et moi aussi, je vous connaissais sans vous avoir vu. . . . Ma pauvre Julie m'a assez souvent parlé autrefois de son abbé Moulin, du prêtre des chiffonniers. . . . Donc, vous sachant une bonne pâte d'homme, incapable de me livrer, je suis venu 5 à vous de confiance. . . . Ai-je eu tort ? »

Et, en posant cette question, le faux Américain, qui n'avait plus du tout Pair d'un banquier, mais bien l'apparence d'un batteur d'estrades prêt à jouer du couteau et du revolver, leva et fixa sur le prêtre deux yeux couleur d'acier et d'une singulière énergie. 10

La confiance d'un tel personnage, il faut bien le dire, ne semblait pas du tout flatter l'abbé Moulin, et il ne savait trop que répondre.

€ Assurément, balbutia-t-il, vous n'avez rien à craindre de moi. ... Le saint ministère que j'exerce, le caractère dont je 15 suis revêtu ... me font un devoir ... de la plus grande miséricorde. . . . Mais en quoi puis-je vous obliger ? »

Devant l'inquiétude du bonhomme, Renaudel eut un petit rire en dessous.

« Allons, monsieur l'abbé, avouez que ma visite ne vous fait 20 aucun plaisir et que vous me considérez comme une franche canaille.

— Vous riez, monsieur, répondit assez vivement le prêtre, malgré sa timidité naturelle. Mais n'ai-je pas le droit de me souvenir que vous avez commis une action très coupable, ruiné 25 plusieurs familles, fait bien du mal ?

— Et si je venais pour le réparer ? » s'écria l'ex-banquier, qui, tirant un portefeuille d'une poche intérieure de ses vêtements, le posa sur la table, à côté du bréviaire de l'abbé Moulin.

€ Il y a ici, continua Renaudel d'une voix forte, il y a dans ce 30 portefeuille, en quatre bonnes traites sur les plus solides et les plus honorables établissements de crédit, une somme de deux millions deux cent quatre-vingt trois mille cent cinquante-trois

francs, — je vous épargne les centimes, — qui représente exactement, capital et intérêts composés, ce que je reste devoir à ceux à qui j'ai fait tort. Je destine cet argent à mes quatre derniers créanciers, les plus gros; car j'ai déjà désintéressé,

5 par correspondance, ceux à qui je devais des sommes moindres. Les plus pauvres me paraissaient plus à plaindre que les autres ; ils ont été payés les premiers. . . . Maintenant, monsieur Tabbé, voici le service que j'attends de vous. Vous allez prendre ce portefeuille. Je vous donnerai la liste de mes quatre créanciers,

lo avec leurs adresses, que je me suis fait récemment télégraphier, à Chicago, par une agence de renseignements. Vous me laisserez seul ici, à tisonner votre feu, — et, si vous le permettez, à fumer quelques cigares, — ici, où l'on ne viendra certainement pas chercher et arrêter un contumax. — Vous monterez dans le

1$ fiacre qui est en bas, — il va bien et le cocher a reçu d'avance un louis de pourboire. — ^Vous vous ferez conduire aux quatre adresses indiquées. Vous verrez les quatre personnes, — votre robe vous permet de pénétrer partout et de forcer bien des consignes. — Vous leur remettrez les traites, sans dire que je

20 suis à Paris ni comment elles sont entre vos mains. Vous vous ferez délivrer des reçus, — ils sont aussi dans le portefeuille, tout prêts, on n'a qu'à signer. — Vous me les rapporterez. Je remonterai dans le même fiacre. Je me ferai conduire à la gare Saint-Lazare, j'y prendrai l'express de minuit pour le Havre,

25 oîi j'ai laissé ma malle à la consigne. Demain matin, le transatlantique la Normandie appareillera à neuf heures et demie, emportant définitivement votre serviteur dans le Nouveau-Monde. — Et il y aura mille francs pour vos pauvres. . . . Cela vous va-t-il ? »

30 Quelqu'un d'abasourdi, c'était l'abbé Moulin. Il n'avait pas, nous en sommes convenu, une forte tête, et, franchement, les événements qui se passaient chez lui étaient bien faits pour troubler de plus solides têtes que la sienne.

UHONNÊTE CRIMINEL 9

Que de choses surprenantes ! D'abord, un voleur et lui, causant au coin du feu, comme une paire d'amis; puis cet escroc, ce scélérat, ce condamné aux travaux forcés, venant rembourser ses créanciers jusqu'au dernier liard et tirant des millions de sa poche, comme s'il en pleuvait. Et puis, et puis 5 surtout, mille francs pour ses pauvres, à lui, l'abbé Moulin 1 Mille francs, c'est-à-dire de quoi payer un réveillon à tout casser aux chiffonniers de la Butte-aux-Cailles, de quoi vêtir des pieds à la tête les cinq orphelins de la rue Croulebarbe, avec chacun vingt francs dans la poche du gilet, de quoi faire une rente 10 d'huile de foie de morue et de vin de quinquina à la petite Céleste, de quoi marier, à l'autel de la Vierge et avec le petit orgue, les mottes à brûler de la rue de l'Arbalète et les perles fausses de la rue du Fer-à-Moulin 1 . . .

Non, c'était à tomber à la renverse 1 Un conte de fée tout sim- 1 5 plement. Le vieux prêtre se demanda s'il ne rêvait pas, se leva de son fauteuil pour se prouver à lui-même qu'il était bien éveillé . . .

Mais oui, tout cela était bien réel, et l'homme à la longue barbe était toujours là, installé comme chez lui, les jambes croisées, et lui disait encore une fois: 20

€ Cela vous va-t-il ?

— Pouvez-vous me le demander ? s'écria le bonhomme. Comment ? Réparer les malheurs que vous avez causés, rendre leur fortune à de pauvres gens ruinés ! . . . Et cet acte de charité si généreux ! . . . C'est-à-dire que c'est admirable ! ... 25 Et je suis tout prêt ...»

Mais, soudain, un scrupule arrêta le digne prêtre. D'oîi venait tout son argent? Quelle en était la source? Impure, sans doute; peut-être sanglante. Qui sait si cet ancien banquier à tête de brigand n'avait pas — le rifle au poing, suivi 30 d'une bande de Peaux-Rouges avec des plumes d'aigle dans le chignon et des anneaux dans le nez — dévalisé le t rapide » du Transcontinental et ;scalpé tous les voyageurs ?

lO ON REND L'ARGENT

c Maïs, excusez-moi. . . . Permettez-moi une question indiscrète, dit Tabbé Moulin presque bégayant Ces deux millions, cette somme énorme . . . Comment vous Têtes-vous procurée? . . .

5 — Très honnêtement, répondit Renaudel sans hésitation. Ohl à l'américaine, cela va sans dire. En d'autres termes, à force de travail, d'audace et de volonté. Ces deux millions, — et quelque petite réserve que j'ai encore là-bas, pour continuer les affaires, — je les dois uniquement au commerce des porcs

lo salés, et ils m'appartiennent par les bénéfices les plus légitimes. . . . Quand je vous disais tout à l'heure que je me suis enfui avec ma caisse, je m'exprimais mal. Je n'ai pris la fuite que lorsque ma caisse a été absolument vide. Comment en suis-je arrivé là ? Imaginez-vous un pauvre homme qui adore

15 sa femme, qui la perd, qui veut s'étourdir, tuer son chagrin, qui, n'ayant plus un sentiment, tombe dans un vice. . . . Vous voyez d'ici la vie à outrance, les dépenses folles. ... Et puis, quand on a entamé le magot des clients, il y a la Bourse, oîi l'on joue quitte ou double ... et oîi j'ai perdu 1 . . . Mais peu

20 importe 1 Sachez seulement que, lorsque le paquebot m'a jeté sur les quais de New-York, avec mon petit garçon sur les bras, — car j'ai un enfant de huit ans, monsieur l'abbé, qui a coûté la vie à sa mère, — sachez donc que, le jour de ma première promenade dans Broadway, je n'avais pas vingt francs sur

25 moi. . . . Nonl ce n'est pas avec le produit du vol que j'ai commencé à refaire ma fortune. Il est pur, l'argent qui est dans ce portefeuille, je vous en réponds. . . . Mais je lis encore une hésitation dans vos yeux. . . . Allons, parlez franchement J'ai mérité de tout entendre.

30 — Eh bien, dit l'abbé Moulin, encore ime fois, pardonnezmoi si je vous fais offense. . . . Mais vous avez si peu l'attitude d'un pécheur repentant. . . . Enfin, je cherche, je me demande comment vous vous êtes décidé à cette restitution.

— Vous ne m*offensez nullement, reprit Renaudel, et votre curiosité est toute naturelle. Pour tout dire, Tannée dernière à pareille épk>que, je ne songeais pas le moins du monde à désintéresser mes créanciers. Je vivais là-bas sous le nom d*Harrison, me faisant passer pour un Anglais élevé à Marseille. J'en 5 avais fini ayec la vieille Europe; le câble était coupé, j'avais changé de peau. La fortune me souriait, je possédais déjà un très gros capital, et je me disais : t Tout va bien 1 Renaudel est mort Vive Harrison ! ... » Non 1 je n'étais pas un pécheur repentant, comme vous dites, je n'avais que de très 10 vagues remords. C'est même étonnant comme on oublie vite le passé. . . . D'ailleurs, je regrette de vous faire cet aveu, mais je ne crois ni à Dieu ni à diable. . . . Pourtant, si la probité s'est réveillée en moi, c'est à cause des dernières fêtes^ie Noël. » Le vieux prêtre eut un sursaut d'étonnement 15

€ Vous savez quelle importance elles ont dans les pays anglais ou d'origine anglaise; et, pour le réveillon de l'an dernier, la femme d'un négociant de Chicago, avec qui je fais beaucoup d'affaires, avait organisé une soirée enfantine, oîi je conduisis mon petit Victor. Il faut que vous le sachiez : dans la déroute 20 de mes bons sentiments, j'en ai du moins retenu un, l'amour paternel J'adore mon fils, qui me rappelle ma pauvre Julie et le temps oîi je n'avais rien sur la conscience. Il a huit ans maintenant ; c'est presque un petit homme ; mais je le soigne comme im bébé et, tous les soirs, je le borde dans son Ut. . . . 25 Donc, je le mène à cette réunion d'enfants; il s'y régale de pouding, dévalise avec les autres gamins un petit sapin chargé de jouets et de bonbons, et s'amuse comme un dieu. Assis au coin d'une table, devant une tasse de thé, je le regardais et j'étais heureux de sa joie. ... Et, bien que je n'aie pas de 30 religion, je me disais tout de même que c'était quelque chose de délicieux dans la société chrétienne, que cette fête de Noël, que cette fête de l'enfance où la vue du bonheur des petits

semble communiquer, pour un jour, un peu d'innocence et de pureté aux hommes mûrs et aux vieillards qui, tous, les ont plus ou moins perdues. ... Et, pour la première fois depuis bien longtemps, depuis ma fiévreuse existence de joueur et de 5 débauché, depuis mon crime, depuis ma nouvelle vie de travail, si dure et si âpre, je sentis quelque chose de doux et d'amer tout ensemble qui m'attendrissait le cœur. . . . C'est alors que mon petit Toto, las d'avoir tant joué et d'avoir tant ri, vint s'asseoir sur mes genoux et appuya sa tête contre mon épaule.

10 Le marchand de sable avait passé, comme disent les mamans, et Toto allait s'endormir. J'avais préparé, bien entendu, à son intention, une belle surprise pour le lendemain matin, et je dis à mon fils : « Toto, n'oublie pas, avant de te coucher, de mettre tes soulieft dans la cheminée, n'est-ce pas ? » Il rouvrit ses

15 yeux ensommeillés et me répondit: « Ohl non, bien sûr. . . . Et sais-tu, papa, ce que je voudrais qu'il m'apporte, le petit Noël ? . . . Eh bien, c'est une boîte de soldats de plomb. Mais, tu sais, des soldats en pantalon rouge, comme il y en avait de tout vivants dans ce grand jardin oîi ma bonne me menait

2o promener, quand j'étais si petit. ... Tu sais bien, le grand jardin devant la rue aux arcades, rempli de statues et d'arbres dans des caisses vertes. . . . Tu te souviens, dis ?.. . Quand je portais encore des jupes, comme une petite fille, et que je m'appelais Toto Renaudel. ...» L'enfant, accablé de fatigue,

25 s'endormit après avoir prononcé ce mot. . . . J'étais atterré, et un frisson soudain me glaça des pieds à la tête. Ainsi, Victor, qui cependant avait quatre ans à peine au moment de notre fuite, Victor se rappelait sa première enfance. Il se rappelait ce nom de Renaudel, le sien et le mien, que j'avais déshonoré ! . . .

30 Ah ! cette nuit-là, monsieur l'abbé, je l'ai passée à veiller auprès du berceau de mon fils et à faire de terribles réflexions. Je me suis dit, dans cette nuit-là, que, moi, le criminel impuni, je jouissais d'un bonheur dont je n'étais pas digne, et qu'un jour

ou Tautre la justice des choses se servirait sans doute de cet . enfant pour me châtier! Je me suis dit que, puisque Victor n'avait pas oublié son vrai nom, un hasard suffirait pour lui apprendre que ce nom était celui d'un voleur, d'un forçat en rupture de ban 1 . . . Cette pensée que mon fils connaîtrait la 5 vérité, qu'il rougirait de moi, qu'il aurait horreur de moi, m'a été insupportable, m'a bouleversé l'âme. Alors, je me suis juré de restituer tout ce que j'avais dérobé jadis, jusqu'au dernier centime, avec les intérêts des intérêts, et d'en avoir les reçus, les preuves par écrit. Car, si le malheur veut que Victor sache 10 un jour que j'ai volé, j'aurai du moins le droit de lui répondre : € Oui ! mais j'ai tout rendu ! » et l'espoir de lui faire pitié et d'obtenir son pardon 1 . . . Une fois cette résolution prise, j'ai réalisé tout ce que je possédais. Hélas ! le total en était encore notablement inférieur à celui de ma dette. Mais depuis un an 15 j'ai travaillé — ferme, vous pouvez le croire. — Aujourd'hui j'ai ce qu'il faut pour tout payer, et il me reste même quelques milliers de dollars, dont je te ferai une autre fortune, — val mon Toto, — une fortune qui ne devra rien à personne 1 »

L'abbé Moulin n'avait pas un instant perdu de vue Renaudel 20 qui s'échauffait, qui s'emballait, et qui, à la fin de son discours, — c'est étrange, mais c'est comme ça, — roulait sous ses paupières deux grosses larmes qui finirent par tomber dans sa grande barbe.

L'occasion, certes, eût semblé favorable à tout autre prêtre 25 que l'abbé Moulin pour profiter de l'attendrissement de ce vieux pécheur et pour le sermonner un peu. Mais l'abbé Moulin, qui se méfiait de ses talents oratoires, se contenta d'agir avec le tact que possèdent seuls les cœurs délicats. Se levant de son fauteuil, il s'approcha de Renaudel et lui tendit les deux mains. 30

€ Je suis à vos ordres, monsieur, dit le vieux vicaire, et tout prêt à me mettre en route. . . . Veuillez me donner vos dernières instructions. . . . Seulement, je vous en préviens, il faut.

de toute façon, que je sois de retour, à la Trinité, pour la messe de minuit

— C'est rheure de mon train, riposta Renaudel, — qui avait donné à l'abbé un double shake-hand et dont Témotion était déjà 5 dissipée, c'est l'heure de l'express du Havre, et j'entends bien ne pas le manquer plus que vous ne manquerez votre messe. Car l'air de Paris — vous savez pourquoi — ne me vaut rien, et je n'y suis venu que pour trouver un sûr intermédiaire, — ce sera vous, merci, — qui m'apporte mes quittances en bonne et

10 due forme. . . . Songez qu'il s'agit de plus de deux millions. . . .

Mais, bahl tout ira bien. C'est l'instant du dîner, oU chacun

rentre chez soi. . . . Vous trouverez tout votre monde, j'en ai

le pressentiment, et vous mènerez rondement notre affaire. »

Puis, tirant de son gousset un bout de papier plié en quatre :

15 c Void la liste, ajouta-t-il en la dépliant. Quatre visites à faire. . . . Voyons ça. . . . Louis Dublé, homme de lettres, rue des Abbesses. . . . Traite de deux cent cinquante et un miUe trois cent quatre-vingt-dix francs. . . . Quand je me suis enfui, c'était un très jeune homme — longs cheveux, ongles négligés,

20 — qui régalait la bohème. Il a eu, depuis lors, quelques succès, parait-il. . . . S'il a conservé ses anciennes habitudes, les pompes à bières des -cafés littéraires vont verser bien des bocks. . . . M"® Latoumure, rue du Cardinal-Lemoine . . . Bigre, c'est loin 1 . . . oîi elle dirige aujourd'hui un petit externat . . . Vieille

25 fille geignarde, malade imaginaire. . . . Traite de trois cent soixante-cinq mille quatre cent quarante-trois francs. . . . Voici pour elle, j'espère, de quoi s'acheter des boîtes à pilules et changer, tant qu'elle voudra, d'eau minérale. . . . Henri Burtal, architecte, rue de Rennes. ... Je n'ai souvenir que d'un

30 joli garçon, d'un homme à femmes. . . . Traite de cinq cent soixante-sept mille huit cent quatre-vingt-dix-neuf francs. . . . Marié depuis mon départ. Ce sera pour doter ses filles, plus tard, s'il en a. . . . Enfin, ma victime la plus éprouvée,

M. le marquis de Capdecamp, membre du Jockey, boulevard Malesherbes. . . . Parfait, monsieur Tabbé. C'est sur votre chemin pour revenir. . . . Bonne noblesse, le marquis. . . . Des aïeux à Azincourt, à Pavie, à Malplaquet, à Rosbach. ... C'est étonnant ce qu'on a contribué aux batailles perdues, dans cette 5 famille-là. . . . Homme de cheval. . . . Très fané et très vanné. ... Il avait déjà dévoré, il y a cinq ans, une énorme fortune. . . . Marié, lui aussi. . . . Mon vol l'aurait décidé, m'écrit-on, à redorer son blason avec la dot de M"* Mardock, fille d'un financier véreux. . . . N'importe. J'imagine que cette 10 dernière traite, qui s'élève à un million soixante-dix-huit mille quatre cent vingt et un francs, lui causera une agréable surprise. . . . Dites à ces gens-là que je n'ai nullement l'intention de purger ma contumace, de me faire acquitter par un jury; que je paie, voilà tout. Dites-leur, si vous voulez, que Renaudel 15 a changé de nom et de patrie, qu'il n'existe plus; et exigez seulement les reçus, pour montrer à Victor, en cas de malheur. . . . Maintenant, monsieur l'abbé, voici le portefeuille et la liste. Il est cinq heures et demie déjà. Pas de temps à perdre. Je vous renouvelle encore tous mes remerciements ... 20 mais je ne vous retiens plus. »

Et Renaudel, qui s'était levé en prononçant ces derniers mots, prit la lampe à son tour, poussa dans l'antichambre l'abbé Moulin, lui donna son chapeau romain, l'aida à revêtir sa douillette, lui ouvrit la porte du palier et la lui referma sur le dos. Puis il 25 revint s'asseoir au coin du feu, tira d'une de ses poches un gros étui et de cet étui un énorme cigare, l'alluma, se tassa dans son fauteuil, lança, l'une après l'autre, ses jambes en l'air, appuya ses lourds souliers de voyage sur le marbre de la cheminée, présenta fort impertinemment les deux semelles boueuses à 30 une statuette en plâtre colorié de la Vierge de la Salette, et commença tranquillement à fumer comme un steamer sous pression.

Dehors, le brouillard avait redoublé d'intensité ; il était glacial et puait la suie.

Éclairé par la lanterne du fiacre, Tabbé Moulin, sa liste d'adresses à la main, donna la première au cocher, en lui en- 5 voyant trois jets de vapeur par la bouche et par les narines; et dès que la portière eut claqué, Thomme au chapeau de cuir lança, dans le triple nuage de son haleine, un vigoureux « Hue, cocotte I » à son cheval, qui ne se contentait pas, lui, d'expulser deux panaches de volcan par les naseaux, mais dont tout le

10 corps fumait comme une solfatare.

Réveillée par un coup de fouet, la pauvre rosse se mit en route de son petit trot résigné.

Frissonnant sous les courants d'air, malgré les vitres levées, et installé dans une confortable odeur de paille pourrie, de

1 5 vieux tabac et de drap mouillé, le bonhomme de prêtre se sentait plein de joie. Il serrait là, contre sa cuisse, dans la poche de sa soutane, ce portefeuille qui contenait plusieurs fortunes, et il songeait que la mission dont il était chargé était, après tout, bien douce, puisqu'il allait faire des heureux.

20 De la rue de Clichy à Montmartre, la course n'est pas longue. Un instant, à travers le brouillard, flamboyèrent les ailes du Moulin-Rouge, puis le fiacre replongea tout de suite dans la buée opaque et cotonneuse, gravit au pas le raidillon de la rue Lepic et s'arrêta dans la rue des Abbesses.

25 « M. Louis Dublé ? demanda l'abbé Moulin, après avoir

ouvert la porte d'une loge d'oîi s'échappa le délicieux parfum

d'un ragoût comme n'en a certainement jamais mangé M. de Rothschild.

— Au « cintiëme » la porte en face, » lui répondit une espèce de sorcière de Macbeth en bonnet de linge, à barbe fourchue de chasseur de Vincennes, qui, penchée sur son chaudron, sem- 5 blait y mêler du foie de juif blasphémateur, du sang de singe et du fiel de truie ayant dévoré ses neuf marcassins. Mais, en réalité, elle faisait simplement mijoter un de ces haricots de mouton comme on n'en savoure que chez les portiers et dont vous vous lécheriez les lèvres, messieurs les habitués du café 10 Anglais, je vous en donne ma parole d'honneur.

L'horrible aspect de la concierge, le désordre de la loge, la propreté douteuse et l'éclairage mesquin de l'escalier remplirent l'abbé de satisfaction. A la bonne heure, c'était sans doute à un pauvre poète qu'il apportait l'argent. Au cinquième étage 1 15 Bravo 1 Et le vicaire, qui n'avait d'autres documents sur la vie intime des gens de lettres que de vagues souvenirs classiques, se représentait déjà la mansarde de Malfilâtre, oU il allait sans doute surprendre Louis Dublé couché, faute de feu, sur quelque grabat, le papier et le crayon en main, avec les cheveux en 20 désordre, la chemise débraillée et des yeux d'épileptique, signes manifestes et traditionnels de l'inspiration ; car, sur ce point, le naïf abbé s'en rapportait à quelques portraits gravés du xviii* siècle, aperçus par lui au passage dans les vitrines du quai Malaquais. Qui sait même si, là-haut, sur le palier, il ne flaire- 25 rait pas tout à coup une odeur d'adde carbonique et n'aurait pas à enfoncer la porte d'un coup d'épaule et à sauver du désespoir et de l'asphyxie un nouvel Escousse?

Excité par ces lugubres imaginations, le bonhomme, au mépris de son asthme, monta vivement l'escalier. Mais le « cintième », 30 indiqué par la sorcière à barbe, n'était pas le dernier étage ; et l'abbé fut tout surpris, même un peu fâché, en s'arrêtant devant une porte décente et en tirant un cordon de sonnette qui aurait

pu tout aussi bien être le œrdon de sonnette d'un respectable bourgeois.

Un élégant jeune homme — Louis Dublé lui-même — vint ouvrir. Il était déjà en tenue du soir, habit noir et cravate 5 blanche ; car il devait assister à une c première » et dîner de bonne heure au restaurant.

Quand Tabbé Moulin, toujours étonné, se fut nommé et eut demandé audience, Louis Dublé Tintroduisit avec politesse dans une vaste pièce, — naguère atelier de peintre, — sans luxe aucun, 10 mais commodément meublée, oU les murailles cachées par des livres, la large table avec la lampe éclairant les paperasses et la chaude et douce atmosphère d'un feu de bois, attestaient une

longue séance d'étude attentive et de calme travail

L'abbé Moulin était de plus en plus désorienté. Il fallait 15 renoncer à Gilbert et à Chatterton.

« A quoi dois-je l'honneur ? ...» lui demanda Louis Dublé,

assis en face de lui, au fond d'un grand fauteuil moyenâgeux, et

aussi correct dans son frac qu'un président de club oU l'on triche.

Dans tout homme, même le meilleur, même le plus simple, il

20 y a un fond de comédien.

« Après tout, se dit l'abbé, j'apporte à ce monsieur, à ce soidisant poète, qui n'est point sur la paille, comme il conviendrait, et qui me reçoit avec une courtoisie au-dessous de zéro, plus d'un quart de million. »

25 Et, un peu inconscient, le digne homme ne résista pas au plaisir de « faire de l'effet ».

Il plongea la main dans la poche de sa soutane et en retira une tabatière, un chapelet, huit sous, son étui à lunettes et le fameux portefeuille. Après avoir fait réintégrer le domicile aux 30 huit sous, au chapelet et à la tabatière, il dégaina ses besides, les mit sur son nez, ouvrit le portefeuille, feuilleta les traites, choisit celle qui portait le nom de Louis Dublé et la lui présenta dans un geste arrondi.

f Ma visite, monsieur, dit-il avec un sourire plein de bonhomie qui eût fait la fortune d'un acteur, n*a pas d'autre but que de vous remettre ceci. . . . Contre reçu, cela va sans dire.

— Hein ? quoi ? s'écria le poète après un regard jeté sur le 5 papier. Deux cent cinquante et un mille trois cent quatre-vingtdix francs I ... En une traite ? ... A mon nom ? . . . Sur le Crédit foncier ? . . . Qu'est-ce que cela signifie ? . . . Elst-ce une mystification ?

— Nullement, monsieur, répondit le prêtre. Et cela signifie 10 tout simplement que M. Renaudel ...

— Mon ancien banquier I cet infâme voleur 1 . . .

— ... A été pris de remords, monsieur, et qu'il rembourse à ses clients tout ce qu'il leur a dérobé . . . avec les intérêts des intérêts. 1 5

— Comment? Cette somme énorme? Tout mon patrimoine ... et même davantage? ...

— Tout cela vous est rendu par Renaudel, qui n'a aucune arrière-pensée, qui veut seulement se réhabiliter devant sa propre conscience et qui m'a même défendu de vous rien dire de plus 20 sur son compte.

— Mais . . . Voyons . . . Nous sommes en pleine chimère ! . . . Cette affreuse canaille est donc un honnête homme ? »

Et Louis Dublé éclata d'un rire nerveux.

f C'est un débiteur qui paie ses dettes, voilà tout, monsieur, » 25 dit alors l'abbé d'un ton presque sévère.

Car il l'agaçait, à la fin, ce jeune homme tiré à quatre épingles comme un surnuméraire diplomatique des bureaux du quai d'Orsay. Et puis le vicaire avait eu une trop grosse désillusion. Comment ? Pas de mansarde ? Pas de cruche égueulée ? 30 Pas de lit de sangle ? Pas de chien léchant la main pendante du poète mourant?

Et la tradition ? Qu'est-ce qu'elle devenait, la tradition ?

Cependant Louis Dublé avait mis la main sous le revers de son gilet, et Favait appuyée contre sa poitrine. Alors, avec un sourire orgueilleux :

« Le cœur ne bat pas trop fort, dit-il. Je suis content de moi. » 5 Et, s'apercevant enfin de la mine mécontente et déconfite de son visiteur :

« Vous êtes étonné, monsieur Tabbé, s'écria-t-il, que je ne manifeste pas plus de contentement, que je ne saute pas au plafond. Vous auriez désiré, je le devine, raconter à Renaudel

10 que vous aviez vu un homme fou de joie. . . . Mais je mentirais, je vous assure, si je couvrais ce papier timbré de baisers de reconnaissance. ... Il me fait plaisir, soit, mais il m'inquiète un peu aussi. Grâce à cet argent, je vais avoir un peu plus de temps à moi, d'indépendance. Je ne serai plus forcé de bâcler

15 ces deux articles par semaine qui m'assurent la pâtée et la niche, et je pourrai attaquer ce fameux drame moderne en vers, dont le sujet me hante et me réveille la nuit. ... Mais, pour cela, il faudra que je sois sage, que je ne me laisse pas glisser dans mon ancien défaut, sur la pente de la flânerie et

20 du rêve. . . . Tenez, monsieur Tabbé, vous m'avez Tair d'un excellent homme. Vous avez été touché, j'en suis sûr, par l'action de Renaudel. Eh bien, je puis vous donner le moyen de réjouir ce voleur repentant, de calmer ses remords rétrospectifs. Vous n'aurez qu'à lui dire ceci: c'est qu'en m'enlevant ce qui me

25 restait de bien, en me laissant pauvre comme Job et nu comme ver, il m'a rendu un très grand service.

— Un service ? fit le vicaire stupéfait.

— Énorme I . . . Riche, j'étais paresseux et obscur. Pauvre, j'ai travaillé, je me suis découvert un peu de talent et j'ai même

30 déjà reçu un petit bout de rayon, au grand soleil du succès. . . . Tenez, avez-vous un quart d'heure ? . . . Je vais vous raconter cela, vivement, et vous pourrez le redire à "ce brave escroc, qui m'a été jadis si utile en me dépouillant et dont le scrupule en

retard va peut-être — que sait-on? — me faire beaucoup de tort. . . .

— Je suis un peu pressé, répondit Tabbé. Mais j'avoue que je serais curieux . . .

— Soyez tranquille, cela ne sera pas trop long. Imaginez un 5 grand benêt, maître trop tôt de sa fortune, adorant la poésie, fou de lettres, et que Todeur du papier tout frais imprimé grise mieux que le vin de Champagne. Avec ça, vaniteux et niais comme un cœur. . . . C'est moi, à vingt ans. . . . D'abord la période de solitude et de lecture. Je dévore, j'admire tout. ... 10 J'ai pris au sérieux les derniers romans de cape et d'épée ; j'ai respecté des vaudevillistes . . . Quel estomac ! . . . chaque jour j'entreprends un grand ouvrage, qui ressemble au livre fermé,

la veille, sur ma table de nuit, un poème qui ne dépasse pas le troisième hémistiche, un drame qui s'arrête à la description du 15 premier décor : « Le théâtre représente une forêt. A gauche, un arbre »... État d'esprit délicieux, après tout Pas de goût et bon appétit. . . . Mais je rencontre un camarade qui a deux ans de plus que moi, beaucoup de cheveux, — pour un chauve, — deux ou trois boniments de critique, et qui se rase pour 20 ressembler à Baudelaire. ... Il m'écrase de sa supériorité, m'éblouit et daigne me présenter dans deux brasseries, l'une au quartier Latin et l'autre à Montmartre, oîi il n'est éreinté qu'avant son arrivée ou après son départ. L'autorité avec laquelle il tourne le bec-de-cane de ces deux cénacles si dis- 25 tants l'un de l'autre me fait pressentir en lui l'un des futurs rois de Paris et du monde intellectuel. Disciple fasciné, je lui emboîte le pas, je l'abreuve de bocks et d'égards, et, par reconnaissance, il me nourrit du pain des forts, il m'enseigne le mépris. . . . Voulez-vous connaître quelles étaient alors ses 30 opinions littéraires, et, par conséquent, les miennes ? . . . Dans le passé, sauf quelques méconnus, — on n'avoue pas qu'ils furent incomplets, — personne. Aujourd'hui, pas grand monde.

Pourtant, si l'on compte sur ses doigts : lui d'abord, moi peutêtre, — par politesse, parce que je fournis l'argent pour fonder une revue, — et un très petit nombre d'autres jeunes gens, quand ils sont là. Surtout, au nom des Dieux I ne jamais 5 songer au public. On n'écrit que pour vingt-cinq personnes, et encore. Quiconque a le moindre succès est un philistin, un bourgeois. . . . Voilà, monsieur l'abbé, les saines et encourageantes doctrines dont je me suis nourri pendant plusieurs années. . . . Mais j'ai peur de vous parler chinois.

lo — Non, non. . . . J'essaie de comprendre. ... Je comprends. . . . Allez toujours, dit l'abbé, qui commençait à se réconcilier avec le jeune homme.

— Donc, grâce à ma petite fortune, je fus élevé à la dignité de Mécène. Notre chef d'école, le chauve absalonien, m'intima

15 l'ordre de fonder un périodique pour défendre ce qu'il appelait nos idées, et je mis au jour V Instantané^ recueil bi-mensuel, qu'ornait une vignette représentant une jeune personne en bas noirs à cheval sur un appareil de photographie. Le personnel de la rédaction se réunissait, chaque soir, dans un bar de la rue

20 Cujas, oh je trônais, en ma qualité de Laurent-le-Magnifîque de la bohème, et oU j'avais, tous les mois, une note, longue conmie un jour sans pain, de bière de Lœvenbrau, de choucroutejambon, de harengs marines et de salades de museau de bœuf. Deux groupes de jeunes écrivains se partageaient les colonnes

25 de V Instantané: d'abord les c Secs », tous prosateurs, qui se réclamaient de Stendhal, qui observaient chaque matin leur état d'âme avec la maussade humeur d'un dyspeptique regardant sa langue dans son miroir à barbe, et qui analysaient avec la même minutie leurs infortunes amoureuses et leurs embarras

30 gastriques ; puis les poètes du dernier cri, les t Allégoristes », qui, dégoûtés de la rime riche, accouplaient des assonances comme « miséricorde » et c hallebarde », et qui raclaient les vieux fonds de dictionnaires du xvi* siècle. L'un d'entre eux,

un Chilien tonitruant, voulait que chaque mot donnât une sensation physique ; il assurait qu'en prononçant le mot c mélancolie », il croyait caresser du velours, et que le nom de la ville de Perpignan sentait Tail. . . . D'ailleurs, on massacrait toutes les réputations à V Instantané et au Bar Cujas, même les renom- 5 mées encore à naître des poètes du café d'en face. Seulement, par horreur du Romantisme, on avait des bontés pour quelques classiques. Jamais on ne disait autrement que « ce pauvre Hugo » ; mais on accordait généreusement le don du style à Bossuet, et Racine, on ne sait trop pourquoi, était sous 10 notre protection spéciale. . . . Tout cela était fort disgracieux, sans jeunesse, puisque sans enthousiasme. J'admirais pourtant, et — par discrétion, n'étant que bailleur de fonds, par fatigue aussi, car je ne me couchais qu'à deux heures du matin, lourd de bière et d'esthétique — je publiais seulement, de loin en loin, 15 dans mon propre journal, de courts poèmes dont devaient pouffer, derrière mon dos, les chers collaborateurs. Car mes vers, si mauvais qu'ils fussent, se tenaient à peu près sur leurs pieds et avaient même une espèce de sens et une rime au bout . . . Les choses en étaient là; V Instantané paraissait depuis trois 20 ans et m'avait déjà valu, pour tout bénéfice, un duel au pistolet — deux balles sans résultat — et un commencement de poursuites en correctionnelle, quand Renaudel, mon banquier, s'enfuit en Amérique avec les débris de ma légitime, qui, sans cet accident, eussent été convertis rapidement en papier noirci 25 et en choucroute-jambon.

— Et il ne vous restait rien, malheureux enfant? dit l'abbé Moulin.

— Non, ruiné, nettoyé, rincé, absolument I . . . Et j'avais, de plus, des habitudes de dépense et de fainéantise. . . . Pendant 30 quelques mois, j'ai vécu en vendant mes livres, mes meubles, mes habits, et j'allais connaître la pire détresse, lorsque je rencontrai un de mes camarades de bohème, qui me sauva. Depuis

qu'il signait, avec succès, de jolis et spirituels articles dans un grand journal, nous Pavions traité, à V Instantané^ de traître et de renégat. Mais c'était un bon enfant, sans rancune. Il me fit admettre dans la feuille du soir où il écrivait, c à la boite », 5 pour me servir de son expression. Oh ! comme simple utilité, comme saute-ruisseau, comme petit reporter, et à Tessai encore I . . . Mais, quoi ? il fallait vivre ; et, pour raconter mes histoires de chiens enragés, ou de vieille dame écrasée au coin de la rue Montmartre, je n'avais pas le temps de me demander,

10 comme le Chilien à la voix de gong, si les mots dont je me servais sentaient la rose ou la fuite de gaz, et s'ils donnaient la sensation du contact d'un reptile ou d'un chat angora. . . . J'écrivais mes faits-divers le plus vite que je pouvais, du mieux que je pouvais, pour gagner ma pièce de dix francs. . . . Bah I

15 c'est ainsi qu'on assouplit sa plume, et il n'y a que les pédants qui prétendent que le journalisme gâte le style. Ah 1 j'ai eu du mal, dans les premiers temps! . . . Quelle hâte, quelle agitation I . . . Au sortir d'un bal de charité, je courais place de la Roquette pour voir tomber une tête. Après une moitié de tour

20 de France dans le train présidentiel et vingt banquets à discours, j'allais bien vite manger le cervelas et boire le t bleu » d'un pique-nique d'anarchistes. . . . Mais c'était la vie, tout cela, la vie avec ses cris, ses gestes, son grouillement; et je m'y mêlais, je m'en imprégnais, et j'en venais à aimer mon

25 métier. L'aimer, c'était le bien faire. J'acquis quelque crédit, quelque autorité dans les journaux qui m'employaient. Tout en continuant pendant quelque temps ma besogne de reportage sous un nom d'emprunt, je fis paraître, en les signant, des chroniques, des contes, une longue nouvelle. Et je les écrivis

30 — j'avoue mon ignominie — en songeant au lecteur, oui, pour lui plaire, pour l'intéresser. . . . Car ils étaient dans le faux, les petits féroces de \ Instantané^ et il faut travailler pour le public, et Théophile Gautier a eu bien raison de dire qu'il ne suffit pas

d'être un imbécile pour avoir du succès. ... Et j'en ai eu, et j'en ai, monsieur l'abbé, et l'on commence à rechercher ma « copie ». . . . La nécessité m'a contraint au travail ; le travail m'a donné un peu de talent. ... Je viens de publier mon premier roman; les éditions se succèdent, la presse en parle 5 encore . . . Au bout de six semaines 1 Inouï, n'est-ce pas ? . . . J'ai même déjà des envieux, et l'on commence à m'aboyer aux jambes. . . . Dans les brasseries, où je ne vais plus, je suis excommunié devant les ronds de feutre. Bon signe I Excellent symptôme I . . . J'attends avec impatience l'article oU l'on in- 10 sinuera que je triche aux cartes ou que je suis de la police. Ce jour-là, mon affaire sera faite. . . . Car, vous savez, la gloire, ça finit peut-être par du laurier, mais ça commence par des pommes cuites. ... Oh 1 je ne me grise pas. C'est plein de défauts, mon livre. Son seul mérite est de ne pas sortir des 15 deux ou trois moules à pâtisserie à la mode ; et l'on va bûcher, je vous en réponds, et l'on fera mieux. ... Eh bien, si, en cinq ans, j'ai échangé ma paresse contre du courage, ma vanité contre du sens commun, mes prétentions contre de la conscience artistique, si j'ai mordu à cette savoureuse grappe de raisins 20 dont tous les ratés s'éloignent en murmurant : « Ils sont trop verts, » je le dois uniquement, monsieur l'abbé, à la perte de ma fortune, au bon régime de la vache enragée 1 . . . Rien de tel, voyez-vous, pour un homme qui va tomber, qu'un bon coup de pied au derrière que lui envoie la destinée. . . . Vous pouvez 25 dire ou écrire cela à Renaudel. . . . Pauvre diable d'escroc I . . . Mais je lui dois ma carrière, et il est mon bienfaiteur 1 »

A présent, l'abbé Moulin le trouvait tout à fait de son goût, le jeune poète, depuis qu'il s'était dégelé. Bien qu'un peu ébloui par l'argot du métier littéraire et par les « mots 30 d'auteur », le bonhomme eût volontiers continué la conversation. Mais il se rappela qu'il avait, avant minuit, trois autres visites à faire.

c Monsieur, dit-il à Louis Dublé, je rapporterai fidèlement à Renaudel le sens de notre entretien. . . . Mais, je vous l'ai déjà dit, le temps me presse. . . . Seriez-vous assez bon pour me signer le reçu ? »

5 Le jeune homme signa et rendit le papier à l'abbé; puis, prenant la traite qui était restée sur le bureau, et après l'avoir encore parœurue du regard :

f Sois donc le bienvenu, gros sacl murmura^t-iL Mais, tu sais, à l'avenir, tâche de ne pas m'empêcher de travailler. . . .

lo Je m'étais interdit d'aller, ce soir, au réveillon de l'ami Thurel, l'auteur dramatique, oh doit pourtant assister la petite Margotte, la jolie blonde des Variétés. . . . Gros sac, gros sac 1 Tu vas me donner, j'en ai bien peur, de mauvais conseils. ...»

Et comme le prêtre, un peu gêné par ce monologue, se levait

15 pour prendre congé :

« Pardon, monsieur l'abbé, fit le poète. Mais ... j'y songe . . . c'est Noël qui, par vos mains, me fait ce joli cadeau. Il faut au moins que je le remercie. Ce soir, les caisses sont fermées et je ne puis toucher la forte somme. . . . Mais j'ai là

20 cinq cents francs, prix du dernier tirage de mon, Uvre Les

void . . . vous devez bien connaître quelques pauvres enfants à peu près aussi peu vêtus que Jésus dans sa crèche.

— Soyez remercié, monsieur, dit l'abbé en prenant les cinq billets bleus. J'ai justement votre affaire, dans mon ancienne

25 paroisse, — dans le quartier des chiffonniers. . . . Mes cinq orphelins de la rue Croulebarbe.

— N'oublions pas les vieux, non plus, reprit le jeune homme. J'ai rencontré hier le chansonnier Charlieux, qui, malgré ses soixante-huit ans, s'en allait, par la boue, au fond de Vaugirard,

30 chez un marchand de vin, oli il devait dîner avec des ouvriers et payer son écot d'une chanson au dessert . . . Passé de mode, le vieux barde, mais il a eu tout de même, trois ou quatre fois dans sa vie, un coup de génie à la Pierre Dupont ... Et bien

malade, le pauvre Charlieux ; hier, il crachait ses poumons le long du trottoir. . . . £h bien, puisque me voilà riche, je vais lui payer son dernier Noël et l'envoyer dans le Midi, au soleil, oU il trouvera peut-être encore une chanson. »

Récompensé par le sourire attendri du vieux prêtre, Louis 5 Dublé ajouta gaiement :

c Car, voyez-vous, nous avons aussi nos vieux chiffonniers, dans les lettres. »

Et c'est avec un charmant rire qu'il accompagna l'abbé Moulin jusqu'à la porte. 10

«C'est pourtant vrai, songeait Tabbé Moulin, de nouveau rencogné dans son « sapin » et roulant vers la lointaine rue du Cardinal-Lemoine, c'est pourtant vrai que l'argent ne peut donner ni le talent ni la gloire et que, parfois, il peut empêcher d'y 5 atteindre. . . . Qui sait si, en rendant sa fortune à ce jeune poète, Renaudel ne prive pas la littérature française d'un chefd'œuvre ? . . . Mais, attention ! . . . Il ne faudrait pas exprimer tout haut cette pensée. . . . Les saints commandements avant tout. ... « Le bien d'autrui tu ne prendras. ...» Les voleurs 10 qui restituent le produit de leur larcin sont assez rares. Il serait dangereux de les décourager. »

Un peu ragaillardi par le sac d'avoine pendu à son museau, durant la visite de l'abbé Moulin chez Louis Dublé, le cheval du fiacre — im ancien militaire, ayant un peu de sang et de 15 bons états de service, au 2* hussards, — franchit assez lestement la distance qui sépare la butte Montmartre de la montagne Sainte-Geneviève; et il était à peine sept heures quand le vicaire descendit de voiture.

A travers le brouillard moins épais et bleuté légèrement par

20 la clarté lunaire, le prêtre distingua, au-dessus d'une muraille,

une rondeur énorme et vague qui était le dôme du Panthéon.

Il put même lire, au-dessus d'une porte grillée, ces mots peints

en grosses lettres jaunes sur un écriteau noir :

« Externat de jeurus filles, dirigé far M^ Latoumure. »

25 C'était bien là qu'il avait affaire. Il sonna.

Une petite servante accourut, le bougeoir en main, et fut tout de suite impressionnée par la soutane et les cheveux blancs du vicaire.

« Mademoiselle est à table. . . . Mais ça ne fait rien. . . . Entrez, monsieur Pabbé. » 5

Et, après avoir fait traverser au bonhomme un minuscule jardinet oîi grelottaient dans la nuit quelques maigres squelettes de lilas, la petite servante ouvrit brusquement une porte d'oU s'échappa, dans une vive clarté, une fusée de rires enfantins. ,

Ah I Taimable et gracieux spectacle I 10

C'était dans la classe, — la classe d'une pauvre école, — avec ses murailles badigeonnées de jaune, sa cathèdre noire surmontée du tableau des poids et mesures, ses cartes de France et d'Europe se faisant pendant, ses placards de ba bê bi bo bu. Mais les tables à pupitres avaient été repoussées dans un coin, 15 les bancs avaient été dressés contre les murs pour faire de la place; — et, au beau milieu de la vaste pièce, autour d'une nappe oU deux grosses lampes à pétrole faisaient étinceler les verres et les assiettes, étaient attablées une vieille dame et ime dizaine de petites filles. 20

La vieille dame avait dû être, dans les environs de la dictature du général Cavaignac, ce que certains vieillards appelaient encore, à cette époque, une brune piquante, et elle avait conservé, malgré les ans, des yeux noirs pleins de vivacité et un teint de pomme de reinette. Seulement ses t anglaises » — les 25 dernières t anglaises », en oreilles d'épagneul, — étaient à présent pareilles à de la soie blanche. Mais l'agréable sourire 1 Et quel air de santé et de bonne humeur ! Au moment oîi l'abbé Moulin entra, la vieille dame, sa serviette fixée par deux épingles sur le corsage de sa robe de satin noir, de sa robe de céré- 30 monie, — elle n'en avait évidemment pas trente-six, — venait de fendre, à l'aide d'un grand couteau à découper, le ventre d'une dinde rôtie, d'où se répandait dans le plat une cascade

appétissante et parfumée de purée de marrons et de chair à saucisse. £t, devant ce beau spectacle, il fallait voir les paires d'yeux et entendre les cris des petites filles, inmiobîles de joie et d'admiration.

5 Bien sûr, elles n'en mangeaient pas tous les jours, les gamines, de la dinde rôtie aux marrons. Cela se devinait à la manière dont elles se tenaient en arrêt devant la mirifique volaille, leur couteau dans une main, leur fourchette dans l'autre, avec l'air de petites ogresses sentant la chair fraîche. Elles n'étaient

lo pourtant pas des fillettes d'ouvriers, comme on en voit sortir de l'école primaire, en tablier noir et les cheveux dans un filet de chenille. On se nourrit bien dans le c populo », au moins les samedis de quinzaine. Non, c'étaient des enfants de tout petits bourgeois, de pauvres honteux, des quasi-demoiselles, qui allaient

15 à l'externat « payant », chez M"* Latoumure, pourvue du brevet supérieur, s'il vous plaît.

Avant d'envoyer sa fille au dîner de « Mademoiselle », la maman — femme d'un employé gêné ou modeste boutiquière ayant peine à joindre les deux bouts — avait fait friser la petite,

20 l'avait parée d'un nœud de ruban, d'une collerette fraîchement repassée. Mais, n'importe I on voyait bien que, pour tout ce monde-là, la dinde aux marrons était un régal extraordinaire et que ça les changeait, les gourmandes, des repas économiques comme on en fait dans les humbles ménages, des c assiettes

25 garnies » de chez le charcutier, des restes du bouilli de la veille raccommodés avec de la sauce rousse et des cornichons. Oh 1 la belle dinde 1

Entre nous, chère madame qui me lisez, cette dinde était d'une médiocre grosseur, et vous l'auriez eue, à la Halle, — en

30 marchandant un peu et sans vous faire traiter de « râleuse », — pour sept à huit francs. Elle aurait même semblé étique si on l'avait comparée aux monstres gonflés de graisse et tuméfiés de truffes qui trônent dans la vitrine de Chevet ; et l'abbé Moulin

en avait vu de bien plus grosses dans ses dîners en ville chez les riches dévotes. Mais ce qu'il n'avait jamais vu, c'étaient tant de bons appétits autour d'une volaille; et cela lui faisait plaisir, au brave homme.

Ce qui l'étonnait, par exemple, c'était l'air joyeux et bien por- s tant de la vieille dame qui présidait le repas. Renaudel n'avait-îl pas parlé de M"^ Latoumure comme d'une personne triste et maladive ? Qu'est-ce que cela voulait dire ?

A l'entrée de l'ecclésiastique, les petites filles s'étaient levées, par respect. La vieille dame en fit autant, tenant toujours à la 10 main son grand couteau à. découper.

c Mademoiselle Latoumure ? demanda le prêtre qui craignait ime méprise.

— Pour vous servir, monsieur l'abbé, répondit-elle avec bonne grâce. 15

— Je suis désolé, mademoiselle, d'interrompre votre dîner. . . . Mais je vous apporte une importante nouvelle ... oh I une bonne nouvelle . . . qui vous surprendra, très agréablement . . . et je désirerais vous parler un instant en particulier.

— Rien n'est plus facile, » dit la vieille fille un peu émue. 20 Et s'adressant à la petite bonne :

« Clémence, prenez une de ces lampes et conduisez monsieur l'abbé dans le parloir. ... Je vous suis, monsieur l'abbé. »

Puis elle posa son grand couteau sur la table et promena son regard sur les petites filles. 25

« Vous allez m'attendre un instant, mes enfants, et, n'est-ce pas ? vous serez bien sages ?

— Oui, mademoiselle, » répondirent en chœur les gamines. Mais c'était un chœur pareil à celui des tragédies antiques,

un chœur de lamentations contenues et de larmes étouffées. 30 Comment ? la belle dinde toute chaude, qui fumait et qui sentait si bon, la purée de marrons nageant dans le jus I II fallait rester là à les regarder sans y toucher, et les laisser refroidir 1

... Et il fallait répondre encore : « Oui, mademoiselle, » par politesse, par obéissance! . . .

Ah ! le vilain prêtre 1

L'abbé Moulin se sentit mal à Taise devant tous les yeux 5 chargés de naïve colère qui se tournèrent alors vers lui, et se hâta de suivre la servante.

Dans le « parloir », grand comme la main, — bureau à cylindre, cartonnier, six chaises de canne, plus, sur le mur, une estampe représentant un arbre très difforme et chargé de fruits bizarres

10 qui étaient des têtes de rois de France, — dans le parloir, oîi il ne faisait fichtre pas chaud, le prêtre et la vieille demoiselle s'assirent.

Comme diplomate, l'abbé Moulin était du dernier ordre. Aucun talent pour les ménagements, les précautions oratoires.

15 De plus, les ecclésiastiques n'allant pas au théâtre, — nimium fortunatosy sua sibona norint, — il n'avait jamais vu jouer la Joie fait peur. Il faillit donc être cause d'un malheur par la brusque façon dont il prononça le nom de Renaudel, parla de restitution, et mit sous le nez de M"** Latoumure l'éblouissant papier

20 à vignette oîi flamboyait ce chiffre majestueux, écrit en toutes lettres : Trois cent soixante-cinq mille quatre cent quarante-trois francs.

Sur les joues de la vieille fille suffoquée par la surprise et par la joie, les pommes de reinette de la bonne santé avaient

25 soudain fait place aux tomates de l'apoplexie. Mais, tout de suite, heureusement, elle éclata en sanglots. Puis, à ce déluge de larmes se mêla une cataracte de paroles, fort incohérentes, d'ailleurs, 011 M"* Latoumure, tout pêle-mêle, remerciait infiniment monsieur l'abbé. Dieu, la Vierge et tous les saints du

30 paradis, regrettait qu'on n'eût pas allumé le poêle, appelait les bénédictions du ciel sur ce scélérat . . . non, sur cet excellent homme de Renaudel, et annonçait sa résolution d'intimer à Clémence l'ordre immédiat d'aller retirer du Mont-de-Piété la

louche et les six couverts d'argent, sans oublier la pince à sucre, les cuillers à café et la truelle à poisson, attendu qu'on n'avait plus que trois jours pour renouveler les reconnaissances.

Tout à coup, un cri aigre et prolongé, suivi de hoquets et de pleurs, se fît entendre dans la chambre voisine, à travers la 5 cloison.

« C'est Emestine . . . s'écria M"* Latoumure en se levant d'un bond. A cause de la dinde. . . . Vous comprenez, un bébé, pas encore cinq ans. . . . Mais ce n'est pas une raison, parce qu'il m'arrive un grand bonheur, pour que je les oublie, 10 les pauvres petites. . . . Au contraire ! . . . Venez-vous, monsieur l'abbé ? Nous causerons aussi bien devant les enfants. »

Très vive, elle rouvrit la porte, et sa rentrée dans la salle du festin fut saluée par une longue exclamation de toutes les petites filles. Emestine, la pleureuse, qui était assise à côté 15 de la place vide de l'institutrice, et rehaussée sur sa chaise par un vieux Bescherelle en deux volumes, cessa de crier, immédiatement

« Clémence, un siège pour monsieur l'abbé, dit la vieille demoiselle en reprenant sa présidence et en s'armant de nou- 20 veau du grand couteau. Mais, j'y songe, monsieur l'abbé, vous n'avez sans doute pas encore dîné. ... Si vous vouliez nous faire le grand honneur ...»

Le bonhomme était à jeun et, en toute autre circonstance, il eût accepté avec empressement ; mais il lui fallait encore faire, 25 avant minuit, deux autres visites, et puis il se fût reproché de prendre sa part de la dinde, qui, nous l'avons dit, n'était pas déjà si grosse. Il s'excusa donc, et, comme il avait grand'faim, il accepta seulement un doigt de vin et un biscuit.

Maintenant la volaille était découpée, oh ! en tout petits mor- 30 ceaux, en très minces aiguillettes; car il fallait que tout le monde en eût, et tout le monde en avait sur son assiette, avec un peu de purée de marrons et de chair à saucisse. Clémence,

la petitç bonne, avait fait la distribution avec une équité salomonesquc, et les gamines s'étaient mises à fonctionner énergiquement. Cette gourmande d'Emestine, à qui le croupion était échu, avait même déjà des moustaches de graisse jus- S qu'aux oreilles.

« Voyez-vous, monsieur l'abbé, dit alors M"* Latoumure qui promenait des regards ravis autour d'elle, je ne suis pas riche . . . ou, pour mieux dire, je n'étais pas riche, il y a cinq minutes . . . et mon petit externat me rapporte à peine de quoi vivre. Mais,

10 tous les ans, la veille de Noël, je mange une dinde aux marrons avec quelques-unes de mes élèves, avec celles, vous sentez bien, chez qui je sais qu'il n'y aura pas de réveillon. . . . Clémence, versez l'eau rougie. Ces enfants meurent de soif. ... C'est mon seul « extra » de l'année, ma petite débauche. . . . Mais,

15 n'est-ce pas, monsieur l'abbé, que c'est charmant à voir? ...» Puis, s'adressant brusquement à l'une des gamines : « Marie Duval, faites-moi le plaisir de ne pas sucer vos doigts et de manger plus proprement. . . . Une grande fille de neuf ans I . . . Vous n'avez pas honte ? . . . Et maintenant que me

20 voilà de nouveau à mon aise, continua la bonne vieille, car vous savez, Clémence, je vous annonce une nouvelle agréable, vous n'aurez plus de discussions, désormais, avec le charbonnier et la laitière ; ils seront payés recta, . . . Oui, maintenant que j'ai retrouvé mon avoir, je suis capable, monsieur l'abbé, de garder

25 mon externat, rien qu'à cause du dîner des petites. Seulement, je m'offrirai maintenant ce régal à toutes les fêtes carillonnées, et la volaille sera énorme. . . . Vous entendez, mes enfants ? »

Trois ou quatre fillettes, les plus grandes, levèrent un instant le nez de dessus leur assiette et lancèrent un respectueux:

30 t Oui, mademoiselle. » Cependant les belles promesses de l'institutrice firent peu de sensation. L'avenir n'existe pas pour l'enfance. Les gamines étaient alors absorbées par le présent, c'est-à-dire par la dinde.

« Mademoiselle, fit tout à coup l'abbé Moulin, qui avait gobé son biscuit et posé son verre sur la table, mademoiselle, excusezmoi si je suis indiscret. Mais vous avez devant vous un homme stupéfait, positivement. Je trouve en vous une personne bien portante, pleine de gaité, goûtant avec délices un plaisir inno- 5 cent qui est en même temps un acte de bonté délicate, et, vous l'avouerai-je ? Renaudel m'avait parlé de vous . . .

— Comme d'une égoïste, s'écria M"* Latoumure en éclatant d'un bon et charmant rire qui la rajeunissait Eh bien! Renaudel vous a dit la vérité. 10

— Comment ?

— Oui, une vieille fille très ridicule, ne songeant plus qu'à sa santé, s'écoutant digérer, geignant toujours. . . . Quand Renaudel me connaissait, j'étais ainsi. ... Et voulez-vous l'étonner, ce brave homme de voleur? Dites-lui donc qu'en 15 me ruinant il m'a rendu la santé et la bonne humeur. »

En ce moment, Clémence, la petite bonne, qui avait disparu pendant deux minutes, apporta une large tarte aux pommes que les gamines saluèrent d'un long hurrah. La tarte fut placée devant M*** Latoumure, qui, avant d'y porter le couteau, inspecta 20 d'un regard circulaire toute la marmaille attablée.

« Emilie Charron, dit-elle alors, tenez-vous droite, à moins que vous ne vouliez absolument devenir bossue. ... Et vous, Sophie Bellanger, que je ne vous surprenne plus à mettre vos coudes sur la table. ...» 25

Mais la bonne vieille grondait mal. Au milieu de ses élèves, en ce repas de Noël, — son meilleur jour de l'année, — le contentement ^éclatait dans ses petits yeux noirs, sur ses joues vermeilles ; et sa voix, qu'elle essayait vainement de grossir, était indulgente jusqu'à la tendresse. 30

f Monsieur l'abbé, reprit-elle tout en partageant la tarte selon la plus inflexible justice, prenez encore un peu de vin et im autre biscuit, et je vous dirai mon histoire en peu de mots. . . •

Je ne me suis pas mariée, parce que j'avais à soigner mon përe, veuf, vieux et malade. Le jour de sa mort, — je n'oublierai jamais qu'au dernier moment, en désespoir de cause, on alla chercher un médecin illustre qui vint, en pelisse fourrée, dit: 5 « Il est mort, » et demanda cent francs pour sa visite, — le jour de la mort de mon père était l'anniversaire de ma naissance. J'avais quarante-cinq ans. J'étais seule au monde, sans aucun intérêt dans la vie, avec un immense besoin de repos ; car mon pauvre père, qui souffrait beaucoup, était devenu, il faut bien

lo le dire, très exigeant et même tyrannique. « C'est à mon tour de me soigner, » pensai-je, et je ne fis plus que cela. Je n'étais que fatiguée, je me crus malade, et je le devins pour de bon, en me droguant J'ai été la personne qui ne peut entendre prononcer le nom d'une maladie sans s'imaginer que c'est la

15 sienne, pour qui le menu de chaque repas est une affaire d'État, chaque digestion un drame. J'ai fait de la diète lactée pendant trois mois ; j'ai même été végétarienne, et avec des exclusions, encore; car je m'étais persuadée que certains légumes étaient dangereux, que les épinards, par exemple, les inoffensifs épi-

20 nards, le balai de l'estomac, contenaient un poison lent, et que le macaroni donnait le ver solitaire. . . . Oui, monsieur l'abbé, j'ai usé dix médecins; je changeais tous les ans de station thermale. Les médicaments annoncés à la quatrième page des journaux m'ont tous comptée parmi leurs victimes. J'ai con-

25 suite des homéopathes, des somnambules, tous les empiriques, et l'on m'a vue, dans les faubourgs lointains, me glisser dans la mystérieuse arrière-boutique des herboristes à demi sorciers, qui vendent des breuvages. Mon caractère, jadis ,très doux, s'était aigri. J'exigeais qu'on me plaignît, et quiconque ne me

30 semblait pas prendre un intérêt suffisant à ma santé me devenait odieux. Enfin je me sentais insupportable aux autres et à moi-'même, quand Renaudel m'emporta tout ce que je possédais, sauf quelques milliers de francs. . . . Monsieur l'abbé, ce fut le

salut pour moi. ... Il me fallait travailler ou mourir de faim. Ce petit externat était à vendre ; je Tachetai avec mes dernières ressources, et, tout de suite, devant mes petites élèves, la flamme de maternité, qui dort sous la cendre dans le cœur de toutes les vieilles filles, se ralluma. Si j'avais été jusque-là souffreteuse et 5 égoïste, c'était parce que je n'avais rien à faire, parce que je n'avais personne à aimer. Autrefois, dans ma paresse de malade imaginaire, je ne digérais qu'à coups de peptone mes boulettes de viande crue. Aujourd'hui, mon estomac supporte le bœuf à l'oignon et les pommes de terre au lard. . . . Gagner sa vie, 10 quelle excellente hygiène ! Et puis, dans les familles de ces enfants-là, j'ai vu tant de pauvreté fière et décente, j'ai pris de si bonnes leçons de résignation et de courage ! . . . Que vous dirai-je, monsieur l'abbé ? J'ai vécu de bien mauvais jours. J'ai peu d'élèves, on me paie mal, mes vieilles nippes n'ont plus que 1 5 l'âme et le mois du terme est terrible. Mais l'insouciance et la gaîté des enfants, c'est contagieux. J'ai appris à vivre à la grâce de Dieu, au jour le jour, pour la minute présente ... et, tenez, j'ai envoyé hier au Mont-de-Piété mon vieux cachemire pour acheter cette dinde de Noël. . . . Vous me rendez ma petite 20 fortune. Tant mieux! Mais, soyez tranquille, je ne vais pas me remettre à enrichir les apothicaires. ... Je ne quitterai pas mon externat. Seulement, comme je deviens tout de même bien vieille, je prendrai, pour m'aider, quelque pauvre fille à teint pâle et à brevet, à qui je rendrai la vie douce, à qui je 25 referai des joues et dont je serai l'amie. ... Et il y aura toujours dans le buffet quelque chose de bon pour les gamines qui m'arriveront avec un panier mal garni ; et je n'aurai plus besoin de tourmenter les pauvres mamans en robe fanée qui poussent un si gros soupir en tirant de leur vieux porte-monnaie les vingt 30 francs pour le mois de la petite. Certes, je veux demeurer, je vous le promets, — et jusqu'à ma mort, si c'est possible, — dans cette atmosphère enfantine, au milieu de ces rires frais et de ces

yeux purs. C'est un trop bon régime pour que j'y renonce. . . . Dites cela à Renaudel. . . . Vous avez mon reçu de la grosse somme ; remettez-le-lui sans trop de remerciements. . . . Après tout, il n'a fait que son devoir. . . . Mais c'est grâce à lui, tout 5 de même, que je ne suis plus une vieille patraque, grognant au coin de son feu, remuant des tisanes et des fioles de pharmacie ; et, pour cela, je suis son obligée. »

M"** Latoumure avait été forcée de dire ces dernières paroles à voix très haute, de les crier presque ; car, la tarte aux pommes

lo ayant disparu jusqu'à la dernière miette, les petites filles, excitées par le bon repas, commençaient à bavarder entre elles ; et c'étaient des jacassements et des ramages comme dans un arbre plein de nids, au lever d'un soleil d'avril. Seule, Emestine, la gourmande à présent repue, avait laissé tomber sa tête lourde

1 5 de sommeil sur ses petits bras croisés, à côté de son assiette, et s'était endormie profondément.

Mon Dieu! L'abbé était ravi, sans doute, que la pauvreté eût rendu à cette aimable demoiselle la joie du corps et de l'âme. Mais cela lui semblait, quand même, extraordinaire et

2o paradoxal. Il se rappelait son peuple de chiffonniers, oîi les choses ne se passaient pas de la même façon, oh, tout au contraire, faute d'argent, on se portait mal et on mourait comme mouches.

« Je vous félicite, mademoiselle, dit-il en se levant, de votre

25 guérison. Il est certain que l'argent ne donne pas la santé, que même — et ce fut votre cas — il peut lui nuire. . . . Pourtant, j'ai, parmi mes pauvres, une enfant de treize ans qui est anémique à faire pitié. ... Il lui faudrait des viandes saignantes et du vin vieux ; et cela coûte cher. . . .

30 — Je vous comprends, monsieur l'abbé, interrompit en riant la vieille fille. C'est pour les anciens riches seulement que les privations sont un bon remède. Envoyez-moi le nom et l'adresse de votre petite protégée. Demain je serai capitaliste, et, soyez

tranquille, elle va faire connaissance avec le vin de Médoc de derrière les fagots et les biftecks de filet . . . Maintenant, excusez-moi si je ne vous retiens pas davantage; mais j'ai encore à emmitoufler tout ce petit monde et à le reconduire chez papa et maman. » 5

Après de grands remerciements, Tabbé Moulin qui, comme on voit, faisait, ce soir-là, d'excellentes affaires, se retira en déployant ses politesses cléricales. Reconduit par la petite bonne, il trouva son cocher descendu de son siège, tapant des pieds sur le trottoir et « battant le vilain » avec fureur ; car le froid pin- 10 çait ferme. La lune qui, si l'on en croit le proverbe, est une grande mangeuse de nuages, avait décidément pris le dessus, et le brouillard se dissipait lentement en vapeur azurée.

« Ah çà 1 se dit l'abbé avec un peu d'impatience quand la voiture se remit en marche, est-ce que je ne finirai pas par 15 rencontrer un vrai malheureux, à qui ce coquin d'argent fasse tout à fait plaisir ? »

Un quart d'heure après, Tabbé descendait de son fiacre devant une maison neuve de la rue de Rennes et demandait au concierge si M. Henri Burtal était chez lui.

Ce concierge, du genre respectable, un concierge à barbe 5 grise, à robe de chambre et à bonnet grec, se chauffait alors les tibias et, son journal à la main, roupillait sur un article de fond annonçant une nouvelle coalition de la droite et des radicaux contre le cabinet. Mécontent d'être interrompu dans ces méditations d'électeur et de citoyen par un courant d'air et

lo par l'apparition antipathique d'une soutane, cet homme d'État jeta, par-dessus l'épaule, un dédaigneux « troisième à gauche », et se replongea dans l'étude si intéressante de la combinaison parlementaire par laquelle M. Basly et M. le duc de la Rochefoucauld, d'accord sur la question des betteraves, pouvaient renver-

1 5 ser le ministère et faire baisser la rente de cinquante centimes.

Au troisième à gauche, après avoir lu sur une belle plaque

de cuivre le nom de « Henri Burtal, architecte », le vicaire vit

au-dessus de la porte un fragment moulé de la frise du Parthé-

non, 011 se cabraient quelques-uns des célèbres petits chevaux

2o avec leur crinière en brosse à dents. Cet illustre plâtras signifiait symboliquement que M. Henri Burtal vous construirait très volontiers un temple de Minerve ou de Jupiter Olympien, si vous lui en manifestiez le désir, mais que, d'ailleurs, pouvant le plus, il pouvait le moins, et était tout disposé, par exemple, à rogner le

25 mémoire déraisonnablement grossi de votre menuisier ou de votre

fumiste, d'après la dernière série des prix de l'Hôtel de Ville.

Au coup de sonnette, une vieille et horrible commère en bonnet de linge ouvrit aussitôt la porte, recula d'étonnement à la vue de Tecdésiastique et s'écria, en lui soufflant au nez une haleine qui empestait le mêlé-cassis :

« Allons I . . . Ce n'est pas encore la sage-femme 1 S

— Je crains d'arriver fort mal à propos, dit le prêtre interloqué. Mais je n'ai que peu d'instants à rédamer de M. Burtal, et si c'était possible . . .

— Oh! vous pouvez entrer, reprit la commère qui, chaque fois qu'elle ouvrait la bouche, donnait à l'abbé Moulin l'illusion 10 qu'il passait devant la boutique d'un liquoriste. . . . Tenez, là, dans le cabinet de Monsieur. ... Il est auprès de Madame, mais je vais vous l'envoyer. »

Et, après avoir introduit l'abbé dans le cabinet de l'architecte, 011, sur la haute table à tréteaux, un bec de gaz éclairait une 15 grande épure :

« Bon, voilà le feu qui s'éteint, fit la vieille qui se mit à fourgonner le coke avec les pincettes. Tenez ! j'ai idée que c'est une baraque ici. . . . Moi, je suis la garde, pour veiller cette nuit. Quand on doit passer la nuit, il faut se soutenir, n'est-ce 20 pas ? Eh bien, imaginez-vous que la bonne, qui m'a tout l'air d'une bécasse, a perdu la tête et n'a rien fait pour dîner. . . . De sorte que j'ai dû me contenter d'un morceau de veau froid. ... Et, pas vrai, rien n'est plus lourd sur l'estomac. Je crois bien que je ne l'aurais jamais digéré, si je n'avais pas trouvé 25 un fond de bouteille de cognac dans le buffet. ... Et j'ai été forcée d'en boire, mais, vous savez, pas même de quoi remplir un dé à coudre. . . . Car je n'ai jamais aimé l'eau-de-vie ; elle me fait mal ; et, quand j'en prends, par extraordinaire, ce n'est rien qu'une goutte et encore mêlée avec quelque chose de doux. » 30

Ayant proféré cette abominable imposture, la mégère partit ; et, resté seul, l'abbé Moulin, pour tuer le temps, examina le dessin étendu sur la table de travail.

Il représentait — plan, coupe et élévation — une petite gare de chemin de fer. Oh ! toute petite, comme on n'en trouve que dans les campagnes perdues, sur les lignes d'intérêt local, oh les coquelicots et les pissenlits poussent entre les rails de la voie 5 unique et peu fréquentée. Oui, une toute petite gare, dessinée avec un soin méticuleux. Et rien n'y manquait, ni le petit hai^ar des marchandises, ni la petite lampisterie, à droite.

Alors, jetant un regard autour de lui, l'abbé s'aperçut que les dessins et les aquarelles encadrés, sur les murailles, repré-

lo sentaient aussi d'autres toutes petites gares, semblables à celle de l'épure qu'il avait sous les yeux. La station de chemin de fer sans importance, c'était là évidemment la spécialité de M. Henri Burtal ; et cela devait être peu amusant et assez monotone d'exécuter toujours la même bricole, sans changer de place

15 le moindre caniveau, de bâtir toujours la même maison, oh tout était si bien réglé d'avance et tellement identique que la même clef aurait pu ouvrir toutes les serrures des logements de chef de gare, depuis la tête de ligne jusqu'au point terminus. Car elles étaient absolument pareilles, les petites gares, et quelque-

20 fois seulement — mais c'était rare — l'architecte, par fantaisie d'artiste, par caprice d'inspiration, avait placé la lampisterie à gauche.

L'abbé Moulin, que les chevaux de Phidias avaient inquiété tout d'abord, se rasséréna. Évidemment, Henri Burtal n'en

25 était pas encore aux cathédrales, aux palais ro3raux, aux opéras en marbres polychromes. Tout au plus, une aquarelle, modestement reléguée dans un coin, — une restauration idéale des Thermes de Caracalla, — laissait deviner que Henri Burtal avait jadis fait son voyage d'Italie et rêvé la gloire.

30 Mais aucun espoir, n'est-ce pas ? que le fou furieux, fils de Septime-Sévère, assassiné — comme tout empereur romain qui se respecte — en l'an 2 1 7 de l'ère chrétienne, ressuscite jamais et fasse réparer ses gigantesques étuves.

Donc, l'architecte, réduit à construire les petits édifices, était, selon toute probabilité, un assez pauvre diable, et l'abbé, qui lui apportait une f ortime, était bien aise de cette vraisemblable supposition.

Un impérieux et violent coup de sonnette arracha le vicaire 5 à la contemplation des gares exiguës.

Il entendit, dans l'antichambre, une exclamation de la vieille ivrognesse, puis le murmure d'une autre voix féminine, mais très énergique, — le contralto d'une femme à moustache. La sage-femme venait d'arriver. 10

Quelques instants après, le maître du logis, M. Henri Burtal, en complet gris, apparaissait devant l'abbé.

Ohl le beau garçon! Mâle et joli. Un Hercule blond et svelte. Taille fine, larges épaules. Trente ans, tout au plus. La tête petite comme celle des statues antiques, et ronde sous 15 les cheveux ras. Dans les yeux bleus, une lumière de franchise et de cordialité. Et quelles dents éclatantes dans la bouche un peu trop grande, mais vermeille et sensuelle, et si bien faite pour le sourire sous une amusante moustache de chat en colère I

En voilà un qui, le soir, dans la rue de Rennes, devait faire 20 retourner la tête aux grisettes remontant vers Montparnasse. . . . Ah 1 ma chère !

Mais, pour le moment, ce beau garçon, — que la nature avait bâti, comme Thésée et Pirithoûs, pour tuer des hommes à tête de taureau ou des chevaux à torse d'homme, et qui, dans notre 25 médiocre civilisation, traçait des petits plans bien proprets à l'encre de Chine, — le beau garçon était en proie au trouble le moins dissimulé.

« Pardon, monsieur l'abbé, de vous avoir fait attendre, dit-il d'une voix tremblante d'émotion. On vous a dit . . . Mais 30 excusez-moi, monsieur, et prenez la peine de vous asseoir. Je suis à vous, je vous écoute. »

Le bonhomme d'abbé Moulin n'avait pas du tout l'air d'un

prêtre d'archevêché, d'un vicaire général qui vient demander le devis d'une cathédrale. Pourtant l'architecte, sachant que le clergé est grand bâtisseur, espérait presque une aubaine, — qui sait? quelque église à restaurer, peut-être un hospice, un couvent, 5 un collège ? — et, par un grand effort de volonté, il imposait silence à ses sentiments pour bien accueillir ce client possible. « Vous me pardonnerez certainement tout à l'heure, répondit l'abbé Moulin en tirant de sa poche et en ouvrant le portefeuille, de vous avoir dérangé, quand vous connaîtrez la mission lo que je suis chargé d'accomplir près de vous. . . . Préparezvous à un très heureux événement. Votre ancien banquier, Renaudel . . .

— Ce coquin I

— . . . Rend tout ce qu'il a pris, monsieur, à vous et aux

15 autres; et j'ai à vous remettre de sa part cette traite de cinq

cent soixante-sept mille huit cent quatre-vingt-dix-neuf francs. »

Saperlipopette! Voilà qui valait mieux qu'une commande!

Et si l'empereur de la Chine en personne, accompagné de tous

ses mandarins, était venu prier M. Henri Burtal de lui construire

20 une pagode d'une quarantaine d'étages dans le goût de la tour

Eiffel, le sympathique visage de l'artiste n'eût pas exprimé plus

de surprise et de joie.

Et, quand il se fut assuré de sa chance inespérée, quand il eut bien examiné le papier prestigieux et fait répéter à l'abbé 25 Moulin sa déclaration :

« Quel bonheur ! . . . s'écria-t-il, les yeux irradiés. Même, ajouta-t-il d'une voix qui s'altéra tout à coup, voilà qu'il m'épouvante, à présent, ce bonheur qui m'arrive. . . . Oui, la fortune, dans ce moment-ci, c'est effrayant ! . . . Ah ! monsieur l'abbé, 30 nous n'avons pas une existence bien facile et bien gaie, ma chère femme et moi. Pour vivre, j'ai accepté les basses besognes de mon métier. . . . Vous voyez ... Je bâtis des hangars. ... Et trop heureux encore qu'on me donne de l'ouvrage, et je me

plains de n'en avoir pas assez, bien qu'il faille à chaque instant me séparer de ma chérie, et aller en province surveiller des travaux, et vivre à Tauberge. . . . Ma bonne Cécile, cet hiver, n'a pas eu de quoi se commander une robe. . . . Non, nous ne sommes pas à notre aise. . . . Mais ne m'aviez-vous pas parlé 5 d'un reçu ?

— Le voici, » répondit le vicaire.

L'architecte s'assit et signa. Puis, tombant dans une rêverie : « Plus d'un demi-million, murmura-t-il. La large aisance, comme autrefois ... à l'époque oU, au fond, je n'étais pas 10 heureux. . . . Car, il n'y a pas à dire, je ne connais le bonheur que depuis ma ruine.

— Celui-là aussi, songea l'abbé Moulin. Voilà qui est un peu violent. . . . Que dites-vous, monsieur ? continua-t-il à voix haute.

A l'instant même, vous vouliez bien me confier que votre vie 15 était dure et pénible . . .

— J'avais tort, interrompit le beau garçon. Depuis quatre ans, elle est délicieuse ; car j'aime et je suis aimé. . . . Un sentiment profond, une vraie tendresse, voilà ce qui vous fait supporter courageusement la médiocrité, même la gêne. ... Et, sans la 20 misère, je n'aurais jamais ISu que Cécile m'aimait, je n'aurais pas eu le trésor de son cœur. . . . Dites-moi franchement, monsieur l'abbé ... En quels terpies Renaudel vous a-t-il parlé de moi ?

— Comme d'un jeune homme, répondit le prêtre avec embarras et cherchant ses expressions, qui vivait selon les erreurs 25 du siècle . . . qui s'adonnait au plaisir . . .

— Comme im viveur, tranchons le mot, reprit Henri Burtal, comme un libertin. C'est la pure vérité, et j'aime mieux vous l'avouer tout de suite. . . . Voulez-vous mon histoire ?

A vingt-trois ans j'étais riche, libre, pas vilain gars, et j'avais 30 dans les veines un diable de sang I . . . Je fis un voyage en Italie, soi-disant pour me perfectionner dans mon art, et, quand j'en revins, j'étais en état peut-être de construire des arènes

tout à fait confortables pour livrer des chrétiens aux bêtes féroces, mais j'étais bien capable aussi, dans le cas oli l'on m'aurait donné à bâtir une maison de dnq étages, d'oublier la cage de l'escalier et les éviers pour les cuisines. . . . Par S le fait, je m'étais occupé là-bas bien moins du Colisée et de Saint-Pierre de Rome que des jolies fiorai qui rôdent, le soir, devant les cafés, et vous offrent de petits bouquets. Et, de retour à Paris, je continuai ce genre d'études. . . . Mais je ne vous offense pas, monsieur ? . . .

10 — Allez toujours, répondit le bonhomme. J'en entends bien d'autres au confessionnal.

— Dans la maison oîi je demeurais alors, ici tout près, rue de Vaugirard, j'avais pour voisines Céline et sa mère. Seulement j'habitais, au second, une jolie garçonnière, tandis que ces dames

15 logeaient là-haut sous les toits. Très pauvres, ces dames. La maman, veuve d'un employé du ministère, grignotait une petite pension, et la fille, qui était élève télégraphiste, partait tous les matins, son petit carton sous le bras, pour aller piocher, rue de Grenelle, son alphabet Morse. Je la trouvai tout à fait char-

20 mante, et il me sembla, après quelques regards échangés, que je ne lui déplaisais pas. Cela commença par des coups de chapeau dans l'escalier, par des bouts de conversation de voisine à voisin. Bref, je fus reçu chez ces dames. . . . L'épouser ? Je le pouvais, et j'y songeais quelque peu. Mais j'étais si léger, alors . . .

25 Quelques jours après, un littérateur de mes amis, de qui l'on jouait une comédie au Gymnase, me présenta à la jeune première, qui m'enleva, le soir même, dans son coupé, avec la boîte à bijoux et les bouquets du troisième acte. ... Je n'insiste pas, monsieur l'abbé, et je me ferai suffisamment comprendre en

30 vous disant que, pendant une année environ, ce fut moi qui enrichis de diamants la cassette^ encombrai de fleurs la loge de l'actrice, et réglai les comptes d'avoine avec le cocher. ... A ce jeu, un assez gros morceau de mon patrimoine, que j'avais

entièrement confié à Renaudel, était déjà dissipé, lorsque ce farceur mangea le reste de la grenouille. La jeune première, qui avait obtenu un accessit au Conservatoire et connaissait son Corneille, me dit alors : f Soyons amis, :» et se montra, le lendemain même, dans le mail-coach d'un gentilhomme de sang 5 princier, qui avait consacré toutes ses facultés à Tart spécial des cochers d'omnibus, et qui occupait tous les soirs, au théâtre, im fauteuil à côté du mien. . . . Ruiné, écœuré, me voilà sur le pavé de Paris, avec un métier qui ne nourrit pas son homme quatre-vingts fois sur cent. Je me mis à chercher un emploi et 10 je commençai les dures étapes du solliciteur. J'avais quitté mon appartement de la rue de Vaugirard, et perdu de vue, oublié même à peu près complètement mes voisines. . . . Comment aurais-je pu supposer que cette jeune fille m'avait gardé un souvenir indulgent, s'intéressait à mon sort, avait appris mon 15 malheur et en avait été attristée ? C'était ainsi pourtant. . . . Un soir de printemps que je rentrais chez moi, fort mélancolique, après toute une journée de démarches vaines, voilà que, tout à coup, en traversant le jardin des Tuileries, je me trouvai en face de Cécile, tout habillée de deuil Elle me tendit la. main, 20 m'apprit que sa mère était morte depuis six mois, qu'elle était seule au monde, qu'elle savait mes ennuis, et elle m'adressa quelques bonnes et délicates paroles de consolation. ... Ah ! monsieur l'abbé, je ne sais pas ce que je lui dis alors ni ce qu'ont dû penser de nous les mamans et les nourrices assises 25 sous les marronniers fleuris ; mais je me rappelle très bien que j'ai pris et gardé longtemps les mains de la chère enfant dans les miennes. J'offris mon bras à Cécile, elle l'accepta et consentit même — oîi était le mal ? — à dîner avec moi dans une petite gargote de la rive gauche, — dame ! j'étais au bout de 30 mes ressources, — oli, pour un franc cinquante par tête, on avait droit, comme disait la carte imprimée, à deux plats détestables et à un piteux dessert Mais j'étais si content que la

chère fille fût restée mon amie, que je crois n'avoir jamais rien mangé de meilleur que la semelle de botte aux champignons qu'on nous servit. . . . Après dîner, nous nous promenâmes encore sur les quais, le long de la rivière où tremblait le reflet 5 des premières étoiles ; et à la façon dont le bras de Cécile s'appuyait sur le mien, au regard de bonne et tendre pitié qu'elle levait vers moi, je sentis — ohl que c'était doux I — qu'elle m'aimait, qu'elle m'avait toujours aimé I Et sur le trottoir, devant l'hôtel des Monnaies, — à cette heure-là, c'est un endroit oîi il

lo ne passe personne, -j'ai pris et donne un baiser à ma Cécile, en lui jurant que je lui dévouais mon cœur, qu'elle serait ma femme, que, tant pisi on vivrait comme on pourrait et que, désormais, nous irions bras dessus, bras dessous, par la pluie et le beau temps, par les bons et les mauvais chemins. ... Et

1 5 ça n'a pas traîné, je vous prie de le croire. Après les délais, on est allé faire un tour à la mairie et à la paroisse. Et j'ai vendu mes derniers bibelots — un tas de bêtises japonaises, qui m'avaient coûté horriblement cher et qu'on a maintenant à vil prix au « Bon Marché » — et j'ai acheté la robe blanche et le

20 bouquet de la mariée. Par bonne chance, j'obtins, la veille de la noce, cette place d'architecte dans un chemin de fer, où je ne suis encore que le sous-ordre des sous-ordres, et où, comme vous voyez, je n'ai pas à construire des Parthénons. . . . Mais on vit tout de même, et nous sommes un ménage d'amoureux. L'exis-

25 tence la plus chétive est bonne s'il y pousse quelques fleurs de sentiment. C'est comme des capucines sur une humble salade ; elle est parée, elle semble meilleure. . . . D'ailleurs, tout cela, j'y songe, c'est du passé, dit Henri Burtal en s'interrompant. J'ai cinq cent mille francs, je suis riche, et le voilà résolu pour

30 ma chérie, le problème des bottines. ... Je connais une jolie parure d'émeraudes, au Palais-Royal, et dès demain . . .

Mais la garde-malade, rouge comme pivoine, d'émotion peutêtre, et aussi à cause de la bouteille de cognac, fit irruption dans la chambre en beuglant de toutes ses forces :

f C'est un garçon I . . . Bravo, monsieur I ... »

Et, oubliant tout à fait son visiteur, Theureux père, suivi de l'horrible vieille, œurut embrasser sa femme.

De nouveau seul avec les petites gares, l'abbé Moulin rumina quelques réflexions. 5

« Voilà un bon garçon, ce Burtal. Et il a raison. . . . L'amour véritable, c'est encore du bonheur qui n'est pas à vendre. . . . Que le bon Dieu les bénisse, ces jeunes gens, ainsi que leur nouveau-né 1 »

Puis, apercevant une pendule qui marquait neuf heures trois 10 quarts :

« Ohl ohl dépêchons-nous, dit le bonhomme. Il y a une trotte, d'ici au boulevard Malesherbes. »

Ayant remis ses gants et boutonné sa douillette, il allait s'échapper « à l'anglaise » lorsque Henri Burtal reparut, le 15 visage enflammé de joie:

« Non, non, cria-t-il d'une voix vibrante, vous ne partirez pas comme cela. . . . Vous savez, superbe, le petit I . . . On est en train de le peser. . . . Non, je suis trop heureux I II faut que je fasse du bien à quelqu'un I . . . Vous, monsieur l'abbé, vous 20 connaissez sans doute beaucoup de misères. . . . Je- vous en prie, indiquez-m'en une à soulager, puisque me voilà riche.

— Eh bien, mon cher monsieur, répondit le prêtre qui ne perdait jamais de vue son cher quartier Mouffetard, si la pauvreté vous a donné l'amour et le bonheur, je sais, moi, deux braves 25 jeunes gens pour qui c'est exactement tout le contraire. . . . L'amoureuse est dans les perles fausses et l'amoureux dans les mottes à brûler. ... Il ne leur manque que cinq cents francs pour se mettre en ménage.

— Ils en auront mille, dit l'architecte en prenant congé du 30 vicaire. Venez quand vous voudrez, monsieur l'abbé, pour toucher la somme. ... Et je compte sur vous pour baptiser mon petit garçon. ... Et, n'est-ce pas ? nous l'appellerons Noël. »

En arrivant devant Thôtel du marquis de Capdecamp, qui est situé boulevard Malesherbes, près du parc Monceau, le fiacre de l'abbé Moulin dut prendre la file, car il y avait, ce soir-là, réception chez le marquis et, à sa porte, encombrement de coupés et 5 de landaus.

Sur le seuil, — ohl que de plantes vertes, de fleurs, de lumières 1 et quel beau tapis d'Orient couvrant les marches du perron I — sur le seuil, un laquais ouvrait les portières. Un laquais superbe, en livrée somptueuse, les cheveux enfarinés, 10 les mollets moulés dans la soie blanche.

A l'aspect de l'ecclésiastique, qui, selon l'expression populaire, f marquait mal » avec son vieux chapeau, sa douillette flétrie et son rabat crasseux, le magnifique larbin, malgré l'impassibilité professionnelle, eut un recul d'étonnement et même 15 de dégoût

Mais, dans son fiacre, en attendant son tour de descendre de voiture, l'abbé s'était armé d'assurance. Il n'avait plus que cette visité à faire et ne voulait pas échouer au port.

f J'ai absolument besoin de parler un instant à M. le marqrds, 20 dit-il au laquais.

— Mais ... je ne sais si M. le marquis pourra vous recevoir, répondit l'homme aux mollets. . . . Enfin, le valet de chambre de M. le marquis est là. . . . Adressez-vous à lui. ... »

Avant de gi*avir les degrés du perron, le vicaire, sans se lais-

35 ser intimider par la présence de cinq ou six grands drôles à

aiguillettes et à tête poudrée, réclama le valet de chambre, —

en bas de soie noire, celui-ci, avec jabot et manchettes, — et lui renouvela sa requête.

D'abord, le valet se récria.

Déranger M. le marquis ! En un pareil moment, quand il y avait trois cents personnes dans les salons 1 . . . 5

Pourtant, le prêtre insistant toujours et le prestige de la soutane ayant fini par opérer, M. Auguste — c'était le nom de l'important personnage — consentit à aller prévenir son maître; et l'abbé, tout de même un peu embarrassé de sa personne dans la splendide antichambre, se dissimula de son mieux entre 10 deux caisses d'azalées en fleurs.

L'attente fut assez longue.

En face de lui, au vestiaire, l'abbé Moulin vit plusieurs belles dames émerger de leurs fourrures de chinchilla ou de renard bleu. Les bijoux et les parures excitèrent l'attention et aussi le i s mécontentement du vieillard charitable jusqu'à l'excès, qui s'était ruiné pour les pauvres, du socialiste selon l'Évangile.

f Décidément, songeait-il en faisant la grimace, elles ont trop de diamants tout de même. . . . Quand je songe que, par ce froid, à la Butte-aux-Cailles, mes pauvres diables de chiffon- 20 niers en sont réduits à mettre « chez ma tante » leurs matelas et leurs couvertures 1 . . . On aura beau dire, tout cela est mal arrangé. 3>

Le retour de M. Auguste le tira de ses réflexions.

f Si monsieur l'abbé veut bien me suivre ?» 25

Allons I la soutane avait fait encore une fois son petit effet.

Et après avoir monté, derrière son guide, un étroit escalier, Tabbé fut introduit, au premier étage, dans une vaste pièce. Un lustre hollandais y éclairait discrètement des bibliothèques, et d'énormes bûches de chêne flambaient dans une cheminée 30 monumentale.

« M. le marquis prie monsieur l'abbé de l'attendre quelques minutes, » dit le valet de chambre en se retirant.

Mais elles n'en finissaient plus, les minutes. L'abbé examina d'abord les armoiries fort compliquées du marquis qui surmontaient la grande cheminée, sans trouver là d'ailleurs une distraction bien intéressante. Car il ignorait la 5 noble science du blason et ne pouvait comprendre toutes les beautés de cet écusson écartelé, oU il y avait des tours pareilles à celles du jeu d'échecs, ime croix rouge comme sur les bouteilles d'absinthe suisse, des coquilles comme à la porte d'un marchand de vins dans la saison des huîtres, et un lion qui avait

lo plutôt l'air d'un caniche de cirque forain et qui faisait le beau en tirant la langue. Il jugea même, faut-il le dire ? absolument dépourvue de modestie chrétienne la fière devise des Capdecamp : « Toujours en teste I » et, quand il se rappela que les membres de cette glorieuse famille avaient participé aux plus

15 illustres défaites de notre histoire, le fameux « Toujours en ' teste I » — si fort admiré par les d'Hozier contemporains et tous les amateurs d'héraldisme — apparut au digne prêtre comme une grotesque fanfaronnade.

Cependant, depuis qu'il était dans cette chambre, il entendait,

20 tout près de lui, derrière une épaisse et sombre portière de

velours, un vague brouhaha, une rumeur étouffée et confuse.

Là, derrière ce voile, était le a monde », dont l'abbé avait si

souvent parlé, dans ses homélies, sans en rien connaître, « de

chic », — qu'on nous pardonne cette façon de parler irrévéren-

25 cieuse, — le « monde », dont il recommandait aux enfants du catéchisme de fuir les pompes, les séductions et les dangers, à peu près comme il leur aurait défendu de mettre leur doigt dans leur nez ; car, comme connaissance du « monde », l'excellent homme était à peu près aussi ignorant que son auditoire, com-

30 posé de gamins de dix à onze ans, de gosses et de gosselines du faubourg Saint-Marceau, appartenant au « monde » des chiffons et de la tannerie, et qui, en fait de voluptueuses concupiscences, n'avaient guère qu'un désir, celui de posséder un sou — bien à

eux — pour s'acheter une pipe en sucre, une poupée en carton ou une page de soldats d'Épinal.

Mais, enfin, ce « monde » si mystérieux, contre lequel le pauvre prêtre avait tant de fois fulminé en citant de confiance un tas de Pères de l'Église, ce « monde » était là, à deux pas. s L'abbé Moulin n'avait qu'à glisser un doigt, qu'à risquer un œil, entre ces deux pièces de velours lourdement drapées, et il le voyait, ce fameux « monde », il le surprenait au sein des plaisirs qui le mènent à sa perdition.

Avouons le péché — oh I bien véniel — de l'abbé Moulin. La 10 curiosité fut la plus forte. Il regarda par la fente, entre les deux rideaux, et il eut ce spectacle extraordinaire.

Un salon éclatant de lumière. Deux cents femmes, vues de dos, — il y avait de jolis dos, ne soyons pas injuste, — assises sur de grêles chaises d'or et serrées comme des sardines. A droite 15 et à gauche, sous les baldaquins des portes, un grand nombre d'hommes plastronnes de blanc, aux visages mornes et fatigués, tous debout et encaqués, eux aussi, comme des harengs. ' Et là-bas, devant la cheminée, tournant le dos à un délicieux buste de Pajou, — celui de la maréchale de Capdecamp, dont le mari, 20 l'illustre maréchal, a été tellement rossé par le grand Frédéric, — un individu isolé, plus laid que les autres, à la face glabre et suifeuse de cabotin, aux lèvres empâtées, qui débitait, avec des tics d'alcoolique et un aplomb de marchand de pommade pour les cors, on ne sait quelle informe prose, saupoudrée de séniles 25 calembours et de blagues caduques sur les pêcheurs à la ligne, les maris trompés et les belles-mères.

Tous ces infortunés écoutaient un monologue 1

L'abbé Moulin, simple d'esprit, n'était point une bête.

Cette foule compacte, oU les deux sexes étaient séparés, — 30 comme au catéchisme, — cette odeur nauséabonde de parfumerie, de fleurs mourantes et de viande humaine, surtout les contorsions et les grimaces abjectes du lointain saltimbanque, lui

firent horreur. Il retira son doigt d'entre les deux rideaux, qui se refermèrent hermétiquement

Comme on eût étonné le brave homme si on lui avait dit que les gens du monde empilés dans le salon voisin étaient à S ce point las et dégoûtés les uns des autres et trouvaient leurs entretiens si fastidieux qu'ils préféraient encore à leur conversation ce monologue imbécile, et que le pitre qui le leur récitait — non content de la quarantaine de mille francs qu'il gagnait à son théâtre — se faisait payer vingt-cinq louis par soirée et

10 exigeait encore des égards, des politesses et des compliments à n'en plus finir I

C'est alors que l'abbé Moulin aurait trouvé qu'on jetait l'argent par les fenêtres et qu'il se serait indigné en pensant à la misère de ses pauvres chiffonniers 1

1 5 Mais une porte s'ouvrit. L'abbé était en présence du marquis de Capdecamp.

Oh I superbe I Cinquante ans et les mois de nourrice, mais superbe I Un peu teint, sans doute, avec quelques reflets lilas dans la barbe et des poches d'eau sous les yeux. Mais quelle

20 tenue 1 quelle prestance de gentilhomme I Et le nez de François I*' 1 Allez voir le Titien du Louvre. Tout à fait ça I Et puis, je parlais de plastron de chemise, tout à l'heure. Voilà un homme qui était cuirassé d'empois. Une banquise dans son gilet, tout bonnement. Une Sibérie traversée par le cordon noir du lor-

2$ gnoni Certains snobs se font blanchir à Londres. Passé de mode 1 Vieux jeu ! Le marquis envoyait son linge à New- York, oli l'on commence déjà à trouver des blanchisseurs chinois, les premiers de l'univers.

Pauvres élégants de pacotille, vous pouvez, tant que vous

30 voudrez, implorer votre repasseuse, lui faire la cour même, — il y en a de charmantes, des repasseuses, — vous n'obtiendrez jamais cet éclat, cette pureté de neige. Devant le plastron de M. de Capdecamp, on baissait les yeux, de peur d'ophtalmie.

Après un petit salut de la tête, très sec, probablement pour ne pas détruire Téconomie de son éblouissant plastron :

f Vous désirez, monsieur Fabbé ? ... » demanda le marquis d'une voix nasale et impertinente.

Franchement, il lui déplaisait, le gentilhomme, à Tabbé Mou- 5 lin. On l'avait fait attendre, il ne voulait pas se mettre en retard. Ma foi, il ne prit pas de gants pour s'expliquer avec le noble seigneur, et il lui conta promptement, brutalement même, sa petite affaire, t Renaudel . . . Votre ancien banquier . . . Tout le monde remboursé . . . Voici la traite . . . Un million, etc., 10 etc. ... Et mon reçu, s'il vous plaît, monsieur le marquis ? »

Bien qu'ayant rougi jusqu'aux oreilles, dès les premiers mots, M. de Capdecamp voulut montrer du sang-froid, opposer l'impassibilité du dandy à la rudesse plébéienne du prêtre. Il logea son lorgnon dans un de ses yeux pochés, examina la traite atten- 15 tivement comme pour s'assurer qu'elle était régulière, la plia en quatre, la glissa dans le gousset de son gilet, signa le reçu sur un coin de table et le rendit à l'abbé, du bout des doigts.

Et le prêtre saluait déjà pour se retirer, quand, tout à coup, épuisé par l'effort et brisé par l'émotion, l'homme du monde 20 s'affala, s'écroula dans un fauteuil; et, les coudes aux genoux, le front dans les mains, il murmura d'une voix douloureuse, sanglotante, navrée:

« Trop tard I . . . Trop tard 1 . . .

— Grand Dieu 1 monsieur le marquis . . . Qu'avez-vous ?» 25 s'écria le vicaire stupéfait.

Mais M. de Capdecamp se releva d'un bond, la face pourpre de colère, et faisant rageusement de grands pas dans la vaste pièce :

« Ah I vraiment, dit-il avec une amère fureur, il restitue ce 30 qu'il a pris, ce voleur I II indemnise ses victimes, cet escroc et ce faussaire I . . . Avec les intérêts 1 . . . Car, je m'en souviens, la somme qu'il m'a dérobée était loin d'être aussi forte. ... Et

vous vous attendiez sans doute, monsieur qui faites ses commissions, que je vais vous charger de présenter au sieur Renaudd tous mes compliments pour ce beau trait. . . . Renoncez à cet espoir, je vous prie, et dites au contraire de ma part à ce drôle 5 qu'on ne se réhabilite point si facilement, que — en ce qui me concerne — il n'a rien réparé du mal qu'il a fait, que je le considère toujours comme le dernier des misérables, et que je n'ai pour lui que mépris et que haine I »

Il écumait; et, marchant sur l'abbé qui recula vers la

10 muraille:

« Un million 1 . . . cria-t-il en regardant le prêtre dans les yeux. Je me moque bien de son million I . . . J'en ai douze 1 . . . Les millions de M"* Mardock, c'est-à-dire de M"** la marquise de Capdecamp, qui donne ce soir une fête délicieuse et de

15 qui la toilette sera décrite demain dans vingt journaux. . . . Et l'argent de ma femme, entendez-vous ? c'est comme l'argent de Renaudel ; c'est de l'argent volé 1 . . . Un million ! . . . Qu'est-ce qu'il veut que j'en fasse de son million? . . . E^t-ce que je peux racheter mon honneur avec ? ... »

20 Ah 1 il n'était plus correct du tout, l'homme du monde, et il ne se souciait plus, allez 1 de son plastron de neige, et il se fourrageait la poitrine de sa main crispée et tremblante.

« Ma franchise vous étonne, n'est-ce pas ? . . . Tant pis 1 J'ai cela sur le cœur depuis trop longtemps. ... Il faut que

25 j'éclate ! . . . Non, mais voyez-vous ce Renaudel, ce bas coquin, qui me rend mon argent et qui se croit quitte ? . . . C'est un peu fort. . . . Pardieu ! jusqu'au jour oU il m'a dépouillé par son ignoble vol, je n'avais pas vécu comme un niais, c'est clair. . . . Dissipation et débauche, dites-vous ? Nous appelons cela, nous,

30 galanterie et générosité 1 Ce sont vices de bonne compagnie, peccadilles de gentilhomme ; et vous êtes là, vous autres prêtres, pour nous en absoudre, une fois l'an. . . . J'avais eu la main ouverte, comme un homme bien né que je suis, voilà tout. . . .

Justement, j*en avais assez de la vie de plaisir, je songeais à disparaître et à finir décemment. Il me restait quelques centaines de mille francs ; de quoi payer mes dernières dettes et me retirer, avec une pipe et un fusil de chasse, dans un petit domaine que j'ai encore chez moi, dans la Mayenne. . . . J'allais S le faire, je m'en étais donné ma parole. . . . Tout à coup, ce Renaudel prend la fuite, et me voilà tout nu, avec vingt créanciers pendus à ma sonnette. . . . Que faire ? A quarante-sept ans, on ne s'engage pas aux chasseurs d'Afrique. . . . Travailler 1 Fi donc 1 . . . Et puis, à quoi ? . . . Et puis, est-ce que j'aurais lo pu ?.. . J'ai été lâche ... J'ai cherché si je n'avais pas encore quelque chose à vendre, un gage à porter chez les juifs. ... Et je l'ai trouvé tout de suite, cet objet de commerce, cette proie de l'usurier. »

Alors, désignant de la main son blason de famille : 1 5

« Il me restait ça, continua M. de Capdecamp. Et j'ai eu les millions de la juive moyennant la couronne de marquis, la devise, les lions, les tours, les coquilles, et toute la boutique 1 . . . Et je suis le gendre de ce Mardock, qui a vendu des contremarques dans sa jeimesse, qui a tenu un tripot, de ce Mardock, qui, avec 20 son fameux t Comptoir de l'Agriculture », a vidé les bas de laine des ouvriers et des paysans, qui a volé les pauvres, de ce Mardock, qui, si les lois et la justice n'étaient pas une farce, devrait être à Nouméa en compagnie de votre Renaudel et manger avec lui à la même gamelle de haricots 1 . . . Dites-lui bien cela, à 25 votre monsieur à scrupules tardifs, dites-lui bien que c'est son œuvre. ... Et qu'il ne hausse pas les épaules ; qu'il ne dise pas : « Ce pauvre marquis ! Il s'y fera, il en prendra son parti. ...» Voilà quatre ans que je suis marié, et j'ai toujours dans la bouche l'affreuse bile de ma honte. . . . D'autres, beaucoup d'autres ont 30 agi comme moi, sans doute, et dorment très tranquillement sur le même oreiller que la fille d'un voleur. ... Il y en a quelquesuns de cette espèce, ici, dans ce salon, derrière ce rideau, mêlés

aux connaissances de ma femme, tas de parvenus et de rastaquouères. . . . D'autres aussi qui n'ont pas vendu leur nom, qui sont irréprochables, sont tout de même venus, ce soir, du fond de leur noble t Faubourg », attirés par Tor, pour voir du luxe,

5 par bassesse devant la fortune, et ceux-là ont aussi perdu le droit de me mépriser, ou du moins de le dire trop haut. . . . Que m'importe l'opinion de cette tourbe sur ma conduite? Je ne pense plus qu'à l'opinion des gens d'honneur, hélas 1 et je la connais, j»

10 Le marquis s'était assis de nouveau, et l'abbé le considérait, effrayé de son accablement.

« Un million 1 reprit le gentilhomme avec un accent ironique. On peut se payer un beau caprice, avec un million. ... Je sais, dans l'Yonne, un château historique qui va être mis en vente. . . .

I S Oh ! tout à fait le grand style. . . . Mansard et Le Nôtre, s'il vous plaît. . . . M™* de Capdecamp, qui a le goût magnifique, en aurait envie, et les enchères n'atteindront certainement pas huit cent mille francs. .... Il serait galant de ma part, n'est-ce pas ? d'offrir à la marquise ce cadeau royal. . . . Mais elle est

2o assez riche. Je n'ai que ce pauvre million. Il m'est permis de songer un peu à moi. ... Par malheur, il n'y a qu'une chose qui me ferait plaisir, et elle n'est pas à vendre. »

Alors, levant de nouveau les yeux sur le vieux prêtre :

f Écoutez cela, monsieur l'abbé. . . . J'ai servi, pendant la

25 guerre de 1870, dans les zouaves de Charette, avec un de mes cousins, le baron Louis de Capdecamp, qui est mon aîné de quinze ans. Il appartient à une branche fort pauvre de notre famille. . . . J'ai connu peu d'hommes aussi braves. Un courage gai. ... A Patay, quand nous nous sommes lancés pour

30 la fameuse charge, il m'a regardé et m'a crié avec son rire à la Kléber: «Capdecamp, toujours en tête! ...» Un instant après, il tombait, le bras droit fracassé. On l'amputa, et il a eu la médaille militaire, dont il ne porte pas le ruban, par

esprit d'humilité ; car il est très pieux. . . . Louis a aujourd'hui soixante-cinq ans. Il vit de trois mille francs de rentes viagères, et il est trop fier pour que les siens osent lui proposer la moindre assistance. Il habite une petite chambre, au cinquième, rue Jacob, et, quoique estropié, fait lui-même son ménage et sa 5 cuisine, afin de pouvoir encore donner, par-ci par-là, sa pièce de cent sous à des misères intéressantes, qu'il recherche. ... Si vous le rencontriez, toujours décemment vêtu, la manche vide de sa redingote repliée sous l'aisselle, quand il se rend à la messe de huit heures à Saint-Germain-des-Prés, vous diriez, devant ses 10 yeux de lion et sa moustache blanche : « Voilà l'honneur qui passe I » . . . Trois mois après mon mariage, à propos duquel il ne m'avait pas donné signe de vie, je rencontrai Louis sur la place de la Concorde et je m'avançai, la main tendue. Il s'arrêta, recula d'un pas, me lança un regard terrible, — mais plus triste 15 encore que terrible, — enfonça dans sa poche sa main unique, et passa en détournant la tête. ... Eh bien, monsieur l'abbé, ajouta le marquis dont la voix se chargeait de sanglots, la seule chose qui me ferait plaisir et que tous les millions du monde ne peuvent me rendre, c'est la poignée de main du cousin Louis. » 20

Et le malheureux se cacha la tête dans ses mains.

Devant cette douleur, — car il ne s'agissait plus, maintenant, de tenue, de grand air et de chemise bien empesée, et l'altier marquis n'était plus qu'un pauvre homme qui pleurait à chaudes larmes, — l'abbé Moulin était profondément ému. 25

Mais que dire devant l'irréparable ?

Cependant, au bout de quelques minutes, le gentilhomme se redressa, prit son mouchoir, s'essuya les yeux, et, se levant avec im effort :

f Je viens de vous donner, dit-il, un bien ridicule spectacle. 30 Excusez-moi, monsieur l'abbé. ... Je n'ai pas besoin non plus, je pense, de vous recommander la discrétion. C'est l'ordinaire vertu des prêtres. . . . J'ai eu tort, d'ailleurs, de parler comme

6o ON REND L'ARGENT

je Fai fait de ce Renaudel. J'ai été trop sévère. Ce n'est pas sa faute, après tout, si j'ai épousé M"* Mardock. . . . Seulement, il est bien heureux, lui, de pouvoir se nettoyer la conscience avec de l'argent. . . . Dites-lui, s'il vous plaît, que je ne lui en 5 veux point et que je lui souhaite bonne chance. . . . Auguste va vous indiquer le chemin. »

Et le marquis tira nerveusement un cordon de sonnette.

En venant chez cet homme et en lui apportant ce million,

l'abbé Moulin avait bien songé, l'on s'en doute, à recueillir, là

10 aussi, quelque belle aumône pour ses pauvres. Mais il n'eut

pas le courage de rien demander. Et puis, il lui semblait que

cet argent-là leur aurait porté malheur.

■ Le dos au feu, devant la haute cheminée, debout sous son blason vendu, le marquis de Capdecamp se tenait immobile, les 1 5 yeux baissés, honteux de son accès de désespoir, de cette défaillance de son orgueil.

L'abbé le salua silencieusement et suivit le valet de chambre.

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