‹ On se bat sur merChapitre 10 sur 62 · X. Sl-ACHMET ATTEND · texte numérisé non relu

X. Sl-ACHMET ATTEND

Sur la côte de la Grande Syrte, quelque part entre Ben-Ghazi et Solloum, on attend la goélette sans nom.

Ahmed-Fehmi, à la fois chef d'escadron turc et cheik senoussi, Loufty-Bey, Moursal et les autres doivent apporter la bonne parole à ceux qui, dans le désert de Libye comme en Tripolitaine, hésitent encore... Des sous-marins déjà ont amené des officiers ottomans, mais aucun matériel n'a pu passer. Bondés d'appareils comme des boîtiers de montre, les sousmarins ne se prêtent pas à ce transport. Et l'on attend les cadeaux qui doivent vaincre les derniers scrupules

de Si-Achmet, grand cheikh des Senoussis, et de ses lieutenants. Ils comprendront que les Alliés mentent, qui se disent maîtres de la mer, puisqu'un simple voilier aura pu leur échapper.

Il faut qu'il passe. Il faut qu'enfin tous les Bédouins nomades, fanatisés par Noury-Bey, frère d'Enver- Pacha, jettent les Italiens à la mer, et donnent l'assaut à la vaUée du Nil. En même temps, l'armée qu'on prépare secrètement à Stamboul traversera de nouveau le désert du Sinaï pour venger l'échec sanglant subi par Djemal, en février 1915, au canal de Suez\ Depuis un an tout juste, la guerre sainte est proclamée. Elle devait soulever l'Islam des Indes au Maroc, immobiliser des troupes alliées à la frontière afghane, en Egypte, en Afrique du Nord, partout. Et la guerre sainte a fait long feu. Mais l'heure approche...

Cependant l'Angleterre est bien forte et le grand Cheikh ne se décide point. Grâce au Nord-Caper^ pendant quatre semaines encore il hésitera. Le général Maxwell, prévenu, aura le temps d'évacuer Solloum, que les Senoussis convoitent. Il pourra masser ses troupes à Matrouh, leur envoyer des renforts Afrikanders. Ainsi les Anglais vaincront les troupes de Djafer Pacha, le 13 décembre 1915, à Beit Hussein, les battront de nouveau à Agagia, le 26 février 1916, et les écraseront le 8 mars à Barani et le 14 à Solloum.

Revenons au Nord-Caper^.

La goélette est pleine de cadeaux précieux, de matériel de guerre et de proclamations par dizaines de miQiers. Une quinzaine de Turcs, extraits de la cale à poisson, commencent de transborder les caisses.

Hérissé d'armes de grand prix, Kristoulakis leur traduit sans aménité les ordres. Ils sont nets : l'obéissance ou la mort immédiate, suivie d'immersion. Dociles et respectueux, les grands gaillards travaillent.

Voici des ballots de tabac d'Orient, des montagnes de conserves des premières marques. Les matelots français sont dans la joie. L'ordinaire va devenir fameux pendant les mois à venir... Ils attendent le Champagne. Hélas! le voilier est musulman! Trop vite le pont du chalutier est bondé à ne plus savoir où mettre une caisse de plus, et la goélette est encore aux trois quarts pleine. Lacombe la remorquerait bien jusqu'à Milo, mais il craint d'être alourdi par cette grosse barque, s'il rencontrait un sous-marin. Il faut y renoncer. Le pont du voilier est arrosé de pétrole, puis le Nord-Caper ouvre le feu. La prise flambe, saute et coule aussitôt.

Noury-Bey et sa clique attendront en vain.

XL — Le retour.

Milo, 8 novembre. — La rade est presque vide.

Le capitaine de vaisseau Violette, commandant supérieur des chalutiers, est parti pour Stampalie avec sa flottille. Dans l'immense cirque d'eau aux bords gris et escarpés que domine le mont Elias, le Dehorter et la Foudre sont à l'ancre. Le Dehorter^ torpilleur d'escadre, porte le guidon du capitaine de vaisseau commandant la croisière de l'Egée sud; la

Foudre est navire- atelier et relais de T. S. F. entre Malte et le Levant. Sur la côte nord, le paquebot Yunnan est au sec. Une torpille allemande l'a éventré le 7 octobre, et les patrouilleurs ont réussi à le remorquer là. De la pointe Kalamaria à la pointe Bombarda, en travers du goulet d'entrée, un petit chalutier, roulant bord sur bord, monte la garde le long d'une ligne de bouées. EUes portent le barrage protecteur, un pauvre filet, haut tout juste de vingt mètres, laissant sous lui soixante-dix mètres de profondeur sans obstruction aucune. Un sous-marin entrerait comme il voudrait. Heureusement, l'ennemi croit la passe hermétiquement bouchée...

A neuf heures, le Nord-Caper se présente. Il s'est annoncé par T. S. F. et la nouvelle s'est répandue à terre, nul ne sait comment. Le rivage fourmille d'indigènes descendus de Kastro, capitale de l'île, perchée sur un morne dont l'aspect rappelle étrangement la coUine de Six-Fours chère aux cœurs toulonnais. Tous ces Grecs ne sont pas venus pour acclamer les vainqueurs, car les Miliotes sont ardemment royalistes, et c'est tout dire... mais certaines gens saisissent volontiers l'occasion de huer l'ami d'hier, même enchaîné par l'ennemi de demain... Les curieux en sont pour leurs frais. Le Nord-Caper n'a pas eu le temps d'arrimer les caisses qui encombrent le pont jusqu'à dépasser les bastingages. Les prisonniers restent invisibles.

Depuis deux siècles, le temps est passé où Milo servait de dépôt au butin et aux captifs que les grands corsaires enlevaient aux galères barbaresques ou aux

nefs du Grand- Seigneur. Alors, Beneville Téméricourt d'Hocquincour, Cruvelier, d'Antrechaus, Poussel, rOrange, Lauthier et tant d'autres entassaient captifs et richesses dans le couvent des capucins français. Lacombe est de la même race que ces grands aventuriers... mais Milo est terre grecque. Si bien que le commandant du Dehorter ne sait que faire de tous ces Turcs, de tout ce matériel, en attendant une occasion de les expédier à Malte. Le Nord-Caper pourrait peutêtre s'en charger, mais son équipage est bien réduit.

— Commandant, objecte Lacombe, j'ai eu assez de monde pour les prendre. Vous pouvez être tranquille, je saurai les garder.

A quatre heures du soir, le chalutier appareille pour Malte. La surveiEance est facile. Résignés d'abord, les Turcs ont bientôt pris l'habitude d'une détention qui n'a rien de terrible. Les menaces véhémentes proférées par Kristoulakis, — lequel fait dix-huit heures de faction par jour, — sont restées platoniques. Sous-officiers et soldats ottomans ont connu le dressage germanique; devant la manière française, ils demeurent stupéfaits. Et le fait d'avoir été pris par un navire de France atténue grandement, pour les officiers, l'humiliation de la capture. Ahmed- Fehmi se serait suicidé s'il était tombé en d'autres mains...

La courtoisie de Lacombe a conquis les chefs. Le commandant du Nord-Caper leur a laissé leurs bijoux et leur argent; il a mis en sûreté, dans sa propre cabine, leurs effets personnels ; il les ahmente chaque matin de cigarettes égyptiennes de la meilleure

marque, achetées à Malte. A ces procédés s'ajoute la douceur de tous envers les simples troupiers. Tant et si bien que, pendant les trois jours de traversée vers Malte, la détente naît, puis la confiance. Les langues se délient, Lacombe apprend ainsi nombre de détails précieux. Les vrais Turcs haïssent les Allemands et cet Enver-Pacha qui rêve de détrôner la dynastie régnante et de se faire proclamer sultan. Les difl&cultés militaires sont grandes ; il reste peu de troupes à Constantinople ; il faut quand même envoyer des renforts au Caucase, tenir tête aux Alliés à Gallipoli, et les Bulgares réclament des renforts qu'ils ne recevront jamais. Enfin, aucun officier turc ne croit au succès de l'opération que l'on prépare contre le canal de Suez...

Par un temps idéal, la traversée s'achève. Voici le dernier soir, les prisonniers deviennent soucieux. Pourvu que, demain, on ne les livre pas à l'Angleterre !

Chacun des officiers ofire au commandant français une photographie dédicacée, puis l'on prend rendezvous à Stamboul, après la guerre.

Page 1