IX. — A l'abordage
7 novembre. — L'aube approche. Par tribord, les sommets commencent de se dessiner sur le ciel. A l'horizon, droit derrière, le feu du cap Sidero jette, toutes les minutes, un bref éclat blanc. Sur la passerelle, l'homme de barre gouverne au sud. L'enseigne Poulallier a pris le quart à quatre heures. Assis sur un pliant, acagnardé dans l'angle de deux rambardes,
Lacombe s'est assoupi. Sur le gaillard d'avant, les canonniers du 65 commencent de sortir de l'ombre, formes vagues enveloppées de couvertures à capuchon. La rosée se condense sur les tôles et sur les filins d'acier. La consigne du silence levée, les bruits du bord ont repris, piétinement des hommes de quart, grincement du treuil à escarbilles dans la grande manche à vent. Une silhouette bottée se hisse lourdement dans les haubans de misaine : c'est l'homme de vigie qui va s'installer dans son tonneau, en tête de mât.
Quatre heures et demie. L'aurore. Le ciel pâlit, les pics du Dicté se font plus nets, cependant que les contours du rivage s'estompent dans l'enveloppement ouaté de la brume du matin. Toujours calme plat, mais la brise a dû souffler cette nuit quelque part dans l'est, car une petite houle traversière fait doucement rouler le Nord-Caper. A tribord devant, l'île Koupho, basse et plate, se détache soudain de la grande terre, ouvrant le chenal qui mène à Hierapetra. Les formes se précisent et les couleurs. Les crêtes de la chaîne Lassithi commencent de rosir, tandis que les étoiles s'éteignent. Brusquement, le feu de Sidero disparaît, masqué par le cap Plaka.
— Navire à un quart par bâbord.
— A toute vitesse. Gouverne dessus, ordonne Lacombe que le cri de la vigie a réveillé.
Une forme grisâtre à trois ou quatre milles. Elle blanchit peu à peu, sous les premiers rayons du jour. Dans sa jumelle, Lacombe distingue une grande goélette, toutes voiles dessus. Un caboteur peut-être...
Que peut-il bien faire, à l'écart des routes fréquentées, et justement à l'endroit où des sous-marins sont venus, il n'y a pas cinq jours?... Sans quitter les oculaires, le commandant ordonne :
— Aux postes de combat. Paré à amener le youyou pour la visite.
Et, de toute sa voix claire :
— Dans tous les secteurs, veillez bien sur l'eau.
Tous comprennent. Ce voilier a dû ravitailler quelque Allemand, lequel doit guetter, en plongée, pas loin. Attention à la torpille... Les hommes, vite à leurs postes, scrutent la mer calme, chacun dans l'angle dont il a la charge. Le chalutier est ainsi protégé par une couronne de regards qui couvre tout l'horizon.
Lacombe s'adresse à son second :
— Voici de l'ouvrage pour vous. Faites une visite serrée. Armez-vous, armez vos youyoutiers et emmenez Kristoulakis.
— Présent, commandant! répond la voix joyeuse du Cretois.
Kristoulakis est là, paré comme toujours. A la mer, jamais il ne se couche, il reste à portée de la voix de son chef, au pied de l'échelle de passerelle.
— As-tu déjà rencontré ce bateau-là? demande Lacombe.
— Jamais par ici, commandant; j'en ai connu un tout pareil, qui faisait la contrebande du tabac bulgare sur la côte d'Asie.
La goélette n'est plus qu'à trois encablures \ EUe paraît chargée à refus. Aucune tête ne se montre audessus des bastingages, personne dans la mâture. Le
soleil levant tape en plein sur le tableau arrière; on n'y lit aucun nom...
— Stop, commande Lacombe. Amenez le youyou. L'embarcation, toute menue, va vers le bateau
inconnu et silencieux. Poulallier à la barre, deux matelots aux avirons, chacun d'eux a un revolver. A l'avant, Kristoulakis est muni de son couteau et d'une arme à feu dont seule la crosse lourde et damasquinée émerge de sa ceinture. Le Nord-Caper règle sa vitesse sur celle du youyou. A bord du chalutier, les hommes armés sont prêts. Les hommes armés... sept en tout, car trois revolvers sont dans le youyou ; il n'en reste que deux à bord, et cinq fusils. Il est vrai que les deux canons sont chargés et que jamais voilier ou vapeur n'a fait mine de résister à l'équipe de visite.
La goélette est à cent mètres à peine. Au roulis, ses voiles, qu'aucune brise ne gonfle, battent lourdement contre les haubans.
— Oh! bon Dieu...
D'un coup de jumelle, Lacombe a vu.
A la barre du voilier, le patron porte un fez rouge. Sur le pont, des hommes sont couchés en deux groupes. Une dizaine à l'arrière, une trentaine au pied du grand mât, enroulés dans des couvertures grises, coiffés du tarbouch de la cavalerie ottomane, lequel est d'astrakan noir et porte, couvrant tout son fond plat, une grande étoile d'argent à branches rectangulaires. Toute une troupe contre nos quatre hommes.
En une seconde, Lacombe décide.
— A la manœuvre, tout le monde. Attrape à accoster le Turc. Hissez les couleurs.
A l'abordage ! C'est le seul moyen de s'en tirer. Si on canonnait la goélette, l'enseigne et son équipe seraient massacrés sans rémission. A toute vitesse, le Nord-Caper manœu\T:e pour élonger le voilier à contrehord^ Les gabiers disposent les amarres.
Soudain, sur la passerelle une voix retentit formidable, une voix de bronze qui casse les tympans ; c'est Lacombe qui hurle dans un gigantesque mégaphone^ :
— Kristoulakis, veille le second !
Il était temps... Sur la goélette, Poulallier, revolver au poing, parlemente avec le patron. Au-dessus des corps allongés à leurs pieds, des têtes à peine réveillées se lèvent. Rien n'est berceur comme le roulis d'un voilier pris par le calme. Mais, derrière l'enseigne, un homme s'est dressé, vêtu de la grande capote gris clair des officiers turcs, chaussé de hautes bottes vernies. Il vise l'enseigne avec un browning, tout en distribuant des coups de pieds aux dormeurs voisins.
Au cri poussé par Lacombe, Kristoulakis se retourne. Son poing, armé d'un antique revolver, clou hors d'usage balistique, mais casse-tête parfait, s'abat en plein visage du Turc qui dégringole et lâche son arme, car le youyoutier Merlin, Boulonnais rapide et vigoureux, lui a porté, en même temps, un « bras tordu » selon toutes les règles de la lutte japonaise. Ainsi tombe, hors de combat et désarmé, l'élégant lieutenant Loufty-Bey, un des produits les plus distingués de l'école de guerre de Constantinople.
Une minute plus tard, le Nord-Caper accoste la goélette. Une troupe hurlante de matelots français saute du gaillard d'avant sur la dunette turque. Le pêcheur Malfoy est en tête, bonnet sur l'oreille droite, manches de salopette en toile brune relevées jusqu'au coude, superbe et terrible, poings en avant. Dur réveil pour les gradés et les soldats turcs entassés autour du grand mât! A grands coups de bottes ou de sabots, nos hommes piétinent le tas de corps couchés. On dirait une meute de dogues à la curée. Les cinq hommes armés de fusils abattent à coups de crosse tout Turc essayant de se lever. Les deux canons du Nord-Caper sont pointés vers ce grouillement humain que le mégaphone semble aussi menacer, tel un tromblon prêt à cracher la mitraille. C'est la surprise dans toute sa beauté. Les malheureux Turcs n'y comprennent goutte, ils voudraient bien que quelqu'un leur donnât un ordre. Oh! ils obéiraient tout de suite, car, si leur initiative est nulle, ils ne connaissent point la peur. Mais Lacombe emploie la bonne tactique : séparer les chefs de leurs hommes. Et, tel Jupiter tonnant, il dirige le combat :
— Hardi, mes garçons ! Tous à l'arrière. Aux officiers !
Surexcités par la lutte, les matelots se ruent. Près du gouvernail, la mêlée est telle qu'aucun des chefs turcs n'ose tirer. Les Français cognent dru. Ils sont à leur affaire. Vraiment, de telles minutes paient d'un seul coup l'ennui des longues patrouilles inutiles. Abruti par un coup de tête bretonne reçu dans l'estomac, le commandant supérieur turc, chef d'esca-
dron Ahmed Fehmi, fait camarade. Un marin le désarme et l'oblige à passer sur le Nord-Caper.
Mais Loufty-Bey s'est relevé. Il tente de rallier ses hommes, crie des commandements. Il faut le museler.
— Kristoulakis, emballe -le. Jette -le -moi! Les autres aussi, désarmez-les tous !
Ainsi tonne Lacombe. Saisi à la gorge et au ceinturon, l'ofl&cier est poussé jusqu'au plat-bord, puis basculé. Après un double saut périQeux, il atterrit au pied de la passerelle du Nord-Caper, la tête contre une épontille, juste à temps pour recevoir sur son dos le lieutenant Moursal, que Merlin vient d'expédier par le même chemin.
Ainsi se trouve décapitée la défense ottomane. Groupés et faisant mine de se mettre en défense, il reste huit sous-lieutenants à peau bronzée, deminoirs ou arabes. Mais peu importe la nuance... Sous l'assaut de Malfoy, de Kristoulakis, du second maître Boussard, ils sont désarmés et, cul par-dessus tête, précipités, tels des ballots, sur le pont du chalutier où ils arrivent meurtris et résignés. Mektoub^.
Pendant l'assaut des Français sur l'arrière de la goélette, le second maître manœuvrier Jourdan reste seul au pied du grand mât, revolver au poing, chargé de contenir les soldats. Mais ceux-ci se ressaisissent et le second maître va y passer, lorsque survient le matelot Barbet, petit, maigre et expert en savate. De deux coups de pied douloureusement placés, il expédie deux Turcs. Et voici venir les mécaniciens et les chauffeurs, démons noirs et demi-nus, guidés par le
quartier-maître Berthou, gamin blond qui brandit sa masse de forgeron, et par le quartier-maître fusilier Jacolot, ex-moniteur de boxe à l'école de Lorient. Tout se calme à leur arrivée...
Mais, à bord du Nord-Caper^ Loufty-Bey refuse encore de céder à la force... Revenu à lui, il constate que les Français se battent un contre quatre ^ C'est trop fort, vraiment. L'officier têtu commence de haranguer ses camarades encore ahuris de la trajectoire aérienne qu'ils viennent de parcourir. Cette fois Lacombe en a assez; il se tourne vers le quartiermaître timonier de la passerelle :
— Scour, mets-lui un direct. Et boucle-le dans le poste.
Scour, géant barbu, franchit la rambarde, se laisse choir sur la tête d'un sous-lieutenant qu'il écrase tant soit peu et, d'un seul coup en pleine face, abat Loufty-Bey qu'il traîne dans le poste des seconds maîtres. D'un geste sans réplique, il invite les autres officiers à rejoindre leur camarade et donne un tour de clef.
— Paré, commandant.
— Bien, mon ami, va rejoindre tes copains.
Le quartier-maître escalade le voilier. Mais déjà la paix y règne. Rendus passifs par la mise hors circuit de leurs officiers, abrutis par la dernière mêlée, sidérés par le tonnerre du mégaphone, les soldats ont capitulé. Conduits par Kristoulakis, un par un, les mains hautes, ils embarquent sur le Nord-Caper. Sur le front de chaque nouvel arrivant, le second maître Jourdan appuie fortement le canon de son revolver,
tandis que le second maître fourrier Guilloux, qui semble plus Turc que les Turcs, avec sa peau tannée, son nez en bec d'aigle, sa grosse moustache noire et ses sourcils terribles, fouille poches et ceintures et jette les armes dans un sac à pain. Vingt poignards, vingt revolvers. Enfin Malfoy, caUer de son état, prend charge des prisonniers. Il a ouvert la grande écoutille de l'avant et supprimé l'échelle.
— Saute là dedans, figure d'Axbi.
Les Turcs sautent. La grande cale à poisson les avale tous. Trente-deux hommes en tout. Trente-deux gaillards qui n'ont pas osé... Pas plus que leurs onze officiers ! Heureusement !
Toute l'affaire a duré juste une heure. Mais, au bout de cette heure-là, Lacombe est aphone, totalement.