I. — La côte de fièvre
DANS le nord du cap Deigado, les six cent cinquante kilomètres de côte de l'Est-Africain aUemand sont presque de niveau avec l'Océan. Par endroits, la pleine mer a créé des marécages inquiétants. Sans le rideau gris de plomb des palétuviers, sans la frange d'écume que fait la houle brisant sur les hauts fonds de corail, on ne saurait dire oii finit la mer, où commence le sol. De rares palmeraies cherchent à rompre la monotonie de cette ligne basse, qui semble ne jamais devoir finir. On se hâte de fuir vers des régions moins funèbres; car ce pays semblerait mort si l'on n'apercevait, de temps à autre, sur une plage de sable, quelques huttes indigènes que surveillent des bâtisses blanches à tourelles, moitié burgs, moitié blockhaus, résidences de commissaires de districts ou de douaniers.
L'Est-Africain était une colonie à l'échelle des désirs de Berlin. Un million de kilomètres carrés, dix millions de Noirs, déversoir colossal, indispensable
même, répètent aujourd'hui les Allemands, pour caser le surplus de leur population. Il est encore des gens qui se laissent prendie à de telles niaiseries. Or, en 1914, FEst-Africain comptait tout juste deux mille colons venus d'Allemagne et quelque cinq cents officiers et fonctionnaires. Une colonie prospère est le résultat d'une somme de terribles efforts individuels que les Allemands, masse grégaire, ne peuvent fournir. Ils préfèrent envahir, - — et conquérir commercialement, en attendant mieux, — les régions que d'autres peuples ont péniblement défrichées, organisées, civilisées. Nos colonies, les Dominions britanniques et les deux Amériques avaient subi l'infiltration que quatre ans de guerre et des millions de morts ont, pour un temps, endiguée. Mais aujourd'hui des nations victorieuses abdiquent, d'autres se font compKces des vaincus, et le flot recommence de battre le barrage dérisoire des traités.
A ne voir, de l'Est- Africain aUemand, que la région côtière et la ligne de collines basses qui, à vingt kilomètres de la mer, fait pressentir l'existence de hauts plateaux, on comprend le peu d'enthousiasme des Blancs. Une steppe torride d'herbes rôties fait suite à la jungle marécageuse du bord de l'eau. C'est ensuite la brousse, puis la forêt, mais une forêt basse, sèche, une forêt de pauvre. Il faut franchir mille kilomètres pour trouver, à l'approche des grands lacs, une température presque européenne, des montagnes habillées de tamariniers et de sycomores, fleuries de mimosas. Le climat, malsain presque partout, est atroce sur la côte. De septembre jusqu'en avril, pen-
dant la saison sèche, le soleil impitoyable s'abat sur le bas pays, pompe l'eau des marais et des rivières, dont la vapeur s'élève et stagne en brouillards mortels. Le sol semble transpirer. « Une seule nuit passée à terre, dans le voisinage des rivières, suffit à tuer l'Européen non acclimaté », disent les Instructions nautiques, recueil sage et modéré dans ses affirmations. En vérité, sur cette côte de fièvre, l'accès pernicieux, la bilieuse hématurique, l'insolation et la terrible mouche tsé-tsé attaquent sans trêve et tuent.
Dans cet enfer, sur leurs navires de tôle brûlante, des marins ont vécu un drame de douze mois.