II. — Victoire sans combat
Dar-es-Salam, 31 juillet 1914. — La nuit est proche. Ombre soudain nette sur l'incendie du soleil couchant, apparaît la chaîne de collines parallèle au rivage, et qui court dans le lointain du sud-est au nord-ouest, première marche de l'immense escalier dont les degrés mènent, de plateau en plateau, jusqu'aux grands lacs de l'Afrique centrale et jusqu'aux pentes de Kilimandjaro, peuplées de bons.
Le soleil disparu, la grisaille envahit la côte. A peine visible, le croiseur allemand Kœnigsberg, tout doucement, sort du port. Le voici dans le chenal difficile, jalonné par des bouées lumineuses qu'on éteindra tout à l'heure et qu'on détruira dès l'aube suivante. Au large, des débris de lumière traînent encore
sur l'eau. Le ciel s'efl&loche en grains de pluie accourant de la haute mer.
Dans l'Est- Africain allemand, on prépare la guerre attendue, ordonnée. Elle approche et l'on sent que l'Océan devient anglais. Les tout derniers jours ont vu la ruée vers Dar-es-Salam de tout ce qui, dans ces parages, bat pavillon commercial germanique. Alertés par T. S. F., les grands courriers de la Deutsche Ost- Afrika, les charbonniers, les caboteurs se sont précipités vers la capitale de la colonie. Peureusement terrés, ils n'en sortiront plus.
Le Kœnigsberg, lui, étouffait dans ce port sans défense. A présent, le capitaine de frégate Loof, son commandant, commence de respirer. La mer lui est ouverte. Quelle voie commerciale son beau croiseur, léger et rapide, va-t-il ravager d'abord? La route de Maurice au Cap? les atterrages de Madagascar? ou le golfe d'Aden, entonnoir où s'engouffre l'immense trafic de l'Inde et de l'Extrême-Orient affluant vers la mer Rouge ? Le chef allemand réfléchit.
Il a carte blanche. Berlin n'a donné qu'un ordre : « Attaquer le commerce anglais, partout. » Le mieux serait sans doute de croiser devant l'Est-Africain, hors de vue de terre, et de crocher tout ce qui navigue du nord au sud et du sud au nord entre Guardafui et le Cap. Maigre razzia, peut-être, mais ravitaillement sûr : Dar-es-Salam reste à portée avec ses stocks de charbon.
Le charbon I Poignant souci de toutes les heures, réalité qui sabote les plus beaux rêves navals. Loof y pense sans trêve ni répit. A peine dégagé des récifs,
il prend la vitesse économique : « Réglez l'allure à dix nœuds. »
Puis, des yeux, il fait le tour de l'horizon. A tribord, deux blocs familiers, les îles Makatumbe... mais qu'est ceci?
De l'une des îles, une silhouette se détache, un navire, puis, sur bâbord, un autre, et, droit devant, un troisième. L'escadre anglaise du Cap...
Rentrer au port? Jamais... A vingt-trois nœuds, le Kœnigsberg charge, passe à toucher le navire de droite, VHyacinth^ et se sauve dans la nuit. L'Anglais ne tire pas.
Comment pourrait-il ? Le fuyard n'est pas un ennemi. Pas encore... En plein jour, ces bateaux-là se salueraient courtoisement. On a quand même le droit de tenir le contact en attendant qu'un télégramme béni démuselle les canons. L'escadre du Cap fonce. De minute en minute, l'Allemand devient moins visible. N'importe ! Après tout, sa machine pourrait claquer... Cap au sud-est, la meute suit.
Peine perdue. A minuit, plus rien en vue. Le Kœnigsberg vient brusquement vers le nord et réduit sa vitesse. Il est sauvé.
Libre, enfin... Mais à quel prix! En quatre heures de fuite à tirage forcé, il a brûlé cent vingt tonnes, plus du quart de son charbon. Et Dar-es-Salam, seul port de ravitaillement, est à présent bloqué. Il faut quitter la place, s'en aller loin, très loin, dévorer ce qui reste en soutes. Et après...
La rencontre nocturne va coûter au Kœnigsberg
sa carrière de corsaire. Sans combattre, l'escadre anglaise du Cap a vaincu...