‹ On se bat sur merChapitre 14 sur 62 · VILLE OUVERTE ET PORT FERMÉ · texte numérisé non relu

VILLE OUVERTE ET PORT FERMÉ

En 1890, l'Allemagne, dit Stanley, troqua un pantalon neuf contre un vieux bouton de culotte. Stanley avait raison. Le vieux bouton de culotte était Heligoland, et le pantalon neuf, les îles Pemba et Zanzibar, sentinelles postées devant l'Est-Africain allemand. Pemba surveille Tanga, terminus de la ligne ferrée du Kilimandjaro. Zanzibar est en faction devant Bagamoyo et Dar-es-Salam. La colonie n'a plus, comme fenêtres franchement ouvertes sur la mer, que Quiloa, où les Persans venus de Chiraz bâtirent, au v^ siècle, trois cents mosquées dont il ne reste rien, et Lindi, où fit escale Vasco de Gama, deux ports plus riches en souvenirs historiques qu'en liaisons avec l'intérieur.

Dar-es-Salam, capitale de l'Est- Africain allemand, tête de ligne du Tanganyka-Bahn, base des croiseurs allemands, est masquée par Zanzibar. Ironie : en arabe, Dar-es-Salam veut dire « l'abri sûr ». Abri tellement sûr que le Kœnigsberg a préféré le grand large, malgré les mauvaises rencontres.

Le corsaire est loin, à présent, et c'est la guerre...

La mer semble vide. Si bien que, dans la matiaée du 5 août, le Kœnig^ charbonnier chargé à couler bas, est parti de Dar-es-Salam pour essayer de joindre le

Kœnigsberg. Reconduit à coups de canon par VAstrœa et le Pegasus, le Kœnig est rentré au port à midi. UAstrœa et le Pegasus : cinq cent cinquante

hommes, vingt canons. Que faire devant cette menace?

Le gouverneur, docteur Schnee, se le demande. C'est un homme réfléchi, dont le calme fait bondir les officiers réunis au cercle pour le cocktail du soir.

Autour des tables, l'alcool et la guerre font monter la pression. Les programmes de conquête se bâtissent, fondés sur les inévitables victoires d'Europe. Les voisins du Nord, dans leur Afrique orientale anglaise, vont trembler, puis se rendre. Comme fruits mûrs tomberont ce Congo belge, ce Congo français, que deux peuples blets tiennent, nul ne sait pourquoi. Au Mittel-Europa va répondre le Mittel-Afrika. La voie ferrée du Tanganyka rejoindra celle du Cameroun : fini le rêve du rail anglais du Cap au Caire !

Deux mille cinq cents ascaris^ sont prêts, et, n'en doutez pas, des millions de Noirs demanderaient des armes s'ils osaient parler... Qu'attend-on pour attaquer? Le gouverneur Schnee va-t-ii garder les troupes, l'arme au pied, pendant que les amis se battent, là-bas, en France? Ah! si Liebert était encore là, Liebert, prédécesseur de Scîinee, Liebert qui proclamait : « En Afrique, impossible de réussir sans cruauté »... et qui a réussi.

Un homme, un seul, M. King, consul de Sa Majesté britannique à Dar-es-Salam, reste impassible parmi le tumulte. Mieux, il cherche, et, ma foi, trouve pour le bridge habituel des partenaires civils. En apparence attentif au jeu, il observe et écoute les militaires qui donnent de la voix.

— N'oubliez pas, messieurs, clame von Lettow- Vorbeck, commandant des troupes, colonel prussien maigre, couperosé et violent, n'oubhez pas que notre offensive fixera les contingents de l'adversaire. Tout ennemi retenu en Afrique est un soldat de moins sur le front français. Notre devoir est clair...

L'arrivée du planton du gouvernement interrompt le discours. Il tend un pli à von Lettow, qui devient cramoisi.

— Messieurs, dit-il, je reçois l'ordre d'évacuer la ville sous vingt-quatre heures et de me retirer à Pougou, avec toute la garnison. Seules les forces de police resteront ici. Si les Anglais se présentent, Dar-es- Salam sera déclarée ville ouverte, place non défendue.

Des jurons fusent, qu'interrompt le colonel :

— Messieurs, nous ne sommes pas seuls...

En effet, King est là, toujours impavide. Ses partenaires de tout à l'heure sourient à présent, tout à fait conquis par la bonne idée du gouverneur. Chacun son métier, n'est-ce pas, et celui des commerçants n'est point d'encaisser, du moins au sens guerrier du mot.

Les officiers quittent le cercle; ils ont à peine le temps de se préparer. Le capitaine de corvette Zimmer, commandant le navire hydrographe Mœive et chef de la marine en l'absence du Kœnigsberg, accoste le colonel prêt à sortir :

— Monsieur le colonel, ce papier me concerne-t-il?

— J'allais vous l'envoyer, répond von Lettow; même ordre pour vos hommes et pour vous, et même délai.

— A merveille. Je serai prêt.

Les civils restent ébahis devant cette docilité. Connaissant l'homme, ils attendaient une explosion. Mais Zimmer se contient. La moindre critique, le plus léger retard attireraient l'attention du gouvernement sur les opérations de la marine. Opérations d'envergure,

si Ton en juge par l'agitation fébrile durant la nuit suivante...

Le 6 au soir, Zimmer et ses hommes prennent le train. Mais, tandis que les troupes s'arrêtent à Pougou, à vingt kilomètres de Dar-es-Salam, les marins traversent toute la colonie jusqu'au Tanganyka, mille deux cents kilomètres. Arrivé à Kigoma, Zimmer se proclame commandant en chef sur les grands lacs.

Il a décidé que le Tanganyka et le Kivu resteraient allemands.

A Dar-es-Salam, indigènes et immigrés regardent les blancs qui s'agitent.

Dans leurs cases de tôle ondulée, les Indiens, sujets britanniques, se tiennent cois. King a dit : « Aucun danger )), et King sait. Les Grecs — comme tous les ports, Dar-es-Salam en regorge — tremblent et maudissent cette guerre qui arrête le trafic. Dans leurs barbes mal soignées, les Arabes sourient. Les vieillards se rappellent le temps de leur enfance, alors qu'une forêt de mâtures dominait la rade, peuplée des vaisseaux de guerre de Seid-Saïd, sultan de Zanzibar, maître du pays. Vers Dar-es-Salam, marché d'esclaves, descendaient les caravanes des Souahélis musulmans, amenant par milliers les Makoas vigoureux et dociles, les beaux Masaï au nez droit, infatigables guerriers, et les Bahantous défricheurs du sol, et les Ouatouzi dont les femmes harmonieuses ornaient le harem du maître. En vérité, quand on jouait de la flûte à Zanzibar, toute l'Afriqiie des lacs se mettait à danser.

Cette terre est devenue géhenne depuis l'arrivée des Ma Doutchi^ ivres de leur puissance. Mais Allah est grand, et voici que les Ma Doutchi armés vont prendre la fuite et que leur chef va demander l'aman aux vaisseaux d'Angleterre.

Les vaisseaux d'Angleterre ne sont pas loin.

Dix milles vers le nord-ouest, dix milles vers le sudest, puis l'on recommence. Telle est la navette que font, jour et nuit, hors de vue de terre, les croiseurs anglais devant Dar-es-Salam.

On pourrait s'imaginer qu'ainsi VAstrœa et le Pegasus bloquent les charbonniers allemands et le paquebot rapide Tabora, sans doute armé de canons et prêt à la course...

Mais supposez que le Kœnigsberg fasse mine d'attaquer Zanzibar ou Monbasa. Il faudra bien abandonner la faction et le poursuivre, n'est-ce pas, alors?

Alors, cette faction est inutile. Le 8 septembre, Sykes, capitaine de vaisseau, commandant VAstrœa, estime qu'elle a suffisamment duré. Au lever du jour, il mouille devant Dar-es-Salam et commence de bombarder la station de T. S. F.

Dès les premiers obus, le sémaphore hisse un pavillon blanc, symbole des places sans défense, des ports ouverts. Port ouvert et vide, semble-t-il : du large, on n'aperçoit pas une mâture. Diable ! Les cargos auraient-ils déjà déguerpi? Il faut aller voir. Le capitaine de corvette Davenport, second du croiseur, embarque dans un canot à vapeur et fait route vers le port.

Plus une bouée pour marquer la passe. Poussée vers

la terre par le courant de flot, rembarcation navigue entre les dents du chenal, à mi-distance entre les Técifs. Voici l'entrée, qu'enserrent deux falaises rouges, dont l'une grouille de curieux qui paraissent s'amuser beaucoup.

Soudain, un cri...

— Brisants droit devant. En arrière à toute vitesse !

La passe est barrée. Dix secondes de plus, l'embarcation se crevait contre un obstacle immergé sur quoi rejaillit le courant.

Allons, ça commence bien ! Difficilement, le vapeur se faufile à toucher la falaise où les curieux rient beaucoup moins. Voici le port et voici le consul King. Il saute à bord et explique :

— Un damné officier de marine, nommé Zimmer, a coulé le grand dock flottant des paquebots en travers de l'entrée. Il a caché les bateaux de commerce et le navire hydrographe Mœwe tout au fond du port, à six kilomètres d'ici.

— Allons voir, fait Davenport.

Pour être tout à fait exact, King aurait dû ajouter que le Mœwe est au fond de l'eau. Les quelques marins restés à bord viennent de le couler — ordre de Zimmer. Sur les navires marchands, les machines sont démontées. Ordre de Zimmer, toujours.

« Ville ouverte », a proclamé Schnee. A quoi Zimmer a répondu : « Port fermé ».

Port fermé... « Voire, pense l'officier anglais. J'ai bien envie de torpiller ce dock, sans quoi les Allemands le renfloueront pour dégager la passe, quand

ils voudront faire filer leurs charbonniers, machines remontées. Quelques pétards dans les dites machines me paraissent indiqués. Oui, mais est-ce correct? »

— King, demande-t-il, ai-je le droit de faire sauter le matériel d'une ville sans défense?

— Non, répond le consul. Pourtant, dans huit jours peut-être la place sera défendue. Mes Indiens du chemin de fer m'ont dit que Zimmer, le naufrageur, est parti pour les lacs. Mais à Pougou sont campés un millier d'hommes et un colonel surexcité, lequel méprise abondamment les autorités civiles. Après tout, c'est le gouverneur Schnee qui commande. Il signera toutes les conventions que vous voudrez, s'il n'a pas encore pris la fuite.

— Que voulez-vous dire?

— Simplement que depuis trois jours un train spécial, machine sous pression, attend Schnee. S'il osait, il coucherait dans son wagon.

A la résidence, pas de gouverneur. Les premiers coups de canon lui ont subitement rappelé certaines afi'aires urgentes à régler dans l'intérieur, très loin de la côte. Humann, conseiller d'Empire, gouverneur adjoint, signe sans difficulté le papier que voici :

« Le capitaine de vaisseau Sykes, commandant supérieur britannique, prend possession des bâtiments mouillés dans le port.

« A la moindre tentative d'évasion des navires saisis ;

« En cas d'emploi du charbon existant sur ces navires ;

« Au premier essai de renflouage du dock coulé ;

« Dar-es-Salam cessera d'être considéré comme ville ouverte. »

Tout est facile, en somme, avec des autorités qui préfèrent l'échange des signatures à celui des obus. A Tanga, à Lindi, oii sont réfugiés des vapeurs allemands, les commissaires des districts paraphent toutes les conventions qu'on leur présente.

Et VAstrœa, rappelée par son amiral, rallie le cap de Bonne-Espérance.

Le Pegasus reste seul...

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