‹ On se bat sur merChapitre 15 sur 62 · IV. — Le « SoMALi · texte numérisé non relu

IV. — Le « SoMALi

Au début de mai, l'océan Indien brusquement s'exaspère sous l'assaut de la mousson de sudouest. Sa colère dure quatre mois. En août, à la veille de céder la place aux brises de nord-est, on dirait que la mousson se cramponne rageusement et souffle avec une fureur plus grande. Le ciel est clair à la voûte, brumeux à l'horizon. Creusée par un coup de vent qui dure depuis cent jours, la mer attaque avec toute sa force.

En cette deuxième semaine d'août 1914, un seul vapeur s'est risqué dans le sud de la mer Arabique, un pauvre vieux cargo qui n'est certes pas fait pour affronter un temps pareil. Quand la lame ne submerge pas son arrière, on peut lire son nom : Somaîi. Au-dessus flotterait le pavillon commercial allemand si l'on osait envoyer un homme jusqu'à la

poupe pour hisser les couleurs. On n'y songe guère : homme et pavillon seraient balayés... Le Somaîi, ourque hors d'âge, caboteur de Zanzibar, abandonné depuis des années par les assureurs, le Somalie chargé de charbon jusqu'aux bastingages, est proprement en perdition.

Évadé de Dar^-es-Salam, dans la nuit du 3 au 4 août, il essaie de rejoindre le Kœnigsberg sur la côte arabe. Question de vie ou de mort pour le croiseur, lequel n'a plus rien dans ses soutes. Coûte que coûte, le cargo doit passer, mais c'est une terrible affaire.

Il vient de doubler Socotora. Pendant deux ou trois heures, sous le vent de l'île, la mer a molli. Mais voici que la danse reprend, plus violente.

Une houle énorme, — trois cents mètres de crête en crête, douze mètres de creux, seize secondes de période, — accourt du sud-ouest, à cinquante nœuds, et charge par l'arrière. Cinq mille quatre cents fois par jour, le Somali passe du fond des vallées, oii tout horizon est aboli, au sommet des montagnes glauques, d'où l'on aperçoit le moutonnement infini et terrifiant, tandis que, volute écumant au ras du plat-bord, la lame passe en mugissant.

Deux cent vingt-cinq fois par heure, le mécanicien de quart au volant du registre étrangle la vapeur à l'instant précis que l'arrière sort de l'eau, puis ouvre en grand dès que l'étambot replonge. Une seconde de défaillance ou de distraction, et l'arbre de couche casserait comme branche morte sous la rotation frénétique de l'hélice qui bondit de cinquante à cinq

cents tours lorsqu'elle émerge, puis stoppe brutalement quand une nouvelle vague se lance à l'assaut de la poupe.

L'épilepsie du navire a gagné ses moteurs. Le battement cadencé des tiges de piston, l'oscillation rythmée des bielles, la giration régulière et silencieuse des manivelles, toute cette symphonie de mouvements merveilleusement associés qui fait du moteur marin un des ensembles les plus harmonieux qui soient, a fait place à des soubresauts convulsifs coupés de syncopes. La machine souffre. De grands chocs sourds l'ébranient tout entière. Au bout de leur course, au lieu de rebondir sur les matelas élastiques de la vapeur comprimée, les pistons trouvent de l'eau et cognent, à les crever, contre les plateaux des cylindres. Le mauvais temps a détruit la solidarité entre les chaudières, qpii sont le cœur du navire, et les machines, qui en sont les membres. Les chauffeurs, pourtant, luttent de toutes leurs forces attentives. Mais, brassée par les tangages formidables, l'eau des chaudières saute dans les tuyaux de vapeur. Elle est trop haute, peut-être, cette eau. Mais comment le savoir? Le tangage tantôt assèche et tantôt noie les tubes de niveau. Réduire l'alimentation? C'est un moyen, mais, à le faire en aveugles, on risque le coup de feu, l'explosion, la catastrophe. A la grâce de Dieu! Le moment est venu de faire confiance à l'acier, au feu et à l'eau, qui finiront bien par s'entendre pour étaler la secousse...

Dans les fonds, depuis dix jours, tous ces hommes travaillent sans relève et sans autre ravitaiQement

que le biscuit de mer et les conserves qu'on leur fait passer par les manches d'aération.

Car tous les panneaux sont condamnés, le pont est un lac où les dalots de mer n'ont pas le temps d'évacuer l'eau. Tous les gens d'en haut sont réfugiés sur la passerelle. Depuis dix jours on gouverne à la lame. Tout coup de barre donné à faux fait crouler sur le navire des tonnes d'eau qui l'alourdissent terriblement.

Quand même, la vieille barque tient le coup, mais il est temps d'arriver. Le 12 août, la brise force encore, le couronnement est fracassé, l'eau s'engouffre à l'arrière dans les cabines d'officiers et dans le carré. Une lame mal prise déferle à tribord contre la coque et disloque le bordé. La mer pénètre alors dans les soutes, heureusement pleines de charbon. Le point, observé tant bien que mal, place le navire à quelque trente-six heures de la côte. Il faut annoncer sa présence. Mais le tangage a jeté bas la mâture. Au prix de mille misères et de deux blessés, on grée une antenne de fortune d'où part le T. S. F. chiffré :

« Somali à Kœnigsberg : 12 août, vingt heures, cent quatre-vingts milles nord de Socotora, route nord-est, vitesse cinq nœuds. »

A quoi le croiseur répond :

« Kœnigsberg à Somali. Khorya-Morya. »

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