‹ On se bat sur merChapitre 17 sur 62 · Cpt · texte numérisé non relu

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Hasiki la Blanche, que les oiseaux de mer ont, depuis des siècles, crépie de guano. Parfois, quand la mousson fait trêve, des Loutres chargés d'esclaves viennent se cacher derrière ces îles. Il faut être négrier ou fuyard pour hanter Khorya-Morya.

C'est là que le Kœnigsberg attend, réfugié sous Halianiya. Mouillage d'angoisse, exposé à toute surprise, ouvert à la hoiJe qui contourne la pointe de l'île et risque d'arracher l'ancre, mal crochée sur le fond de corail mort... Dans les soutes, il reste tout juste quelques tonnes de sale charbon qui encrasse les foyers et chauffe mal. On l'a pris sur le City of Winchester^ paquebot anglais capturé de nuit, le 6 août, au large d'Aden et coulé à Khorya-Morya après pillage méthodique qui a rapporté du thé de première marque, par dizaines de tonnes, mais très peu de charbon, de mauvais charbon indien... C'est la première — et ce sera la seule — prise de guerre du Kœnigsberg.

Le commandant Loof, bon guerrier, bon marin, n'est pas un corsaire. Il a saboté sa guerre de course. Sitôt parvenu devant Bab-el-Mandeb, merveilleux terrain d'affût, tête de l'éventail des routes d'Orient, sa T. S. F. a commencé de crier à tue-tête :

« La guerre est déclarée. Sauvez- vous. »

Évidemment, c'était en chiffres et à l'adresse des commerçants allemands. Mais l'émission musicale Telefunken se discerne entre mille. Aden aussitôt a fait le vide dans son golfe. Campagne manquée pour l'Allemand...

Campagne manquée, et pis encore si le Somali

n'arrive pas. Depuis le 12 août, averti par la T. S. F., Loof nerveux pointe sur la carte, d'heure en heure la position probable du cargo. Parviendra-t-il à franchir sans encombre la grande voie commerciale que gardent les Anglais?.,.

Le 14 au matin, personne... A sec de combustible, le croiseur allemand va-t-il être forcé de se couler pour éviter la honte de la capture ou de l'internement en pays neutre ?

Dans la soirée, enfin, le Somali est en vue, sans embarcations, démâté, démoli, méconnaissable.

On charbonnera dès l'aube du lendemain.

Minuit. Sur le Kœnigsberg et sur le Somali, les équipages reposent. Une nuit franche, enfin. Le lieutenant de vaisseau Niemeyer vient de prendre le quart et fait les cent pas sur la passerelle. A l'horizon, l'île Hasiki se devine, masse sombre sur le ciel. Soudain, une lueur se reflète sur ses flancs tout blancs de guano. Une lueur, puis d'autres, brèves et longues, SUT le rythme familier du Morse.

— Aux postes d'appareillage !

Ayant ainsi ordonné, Niemeyer saute sur le téléphone :

— Commandant, je vois des signaux par projecteurs dans l'ouest.

Sur le pont, la rumeur des hommes gagnant leurs postes s'entend à peine, dominée par la plainte du vent dans le gréement d'acier. Au loin mugit la mer, toujours furieuse. De temps à autre arrive de terre, porté par la brise, le gargouillement du ressac sur les cailloux de l'île voisine. Hasiki est retombée

dans l'orabre, mais, dans le sud, au-dessus d'Hallaniya, le ciel s'illumine d'éclats cadencés.

Arrivé sur la passerelle, le commandant Loof signale au Somali :

— Appareillez immédiatement. Suivez le Kœnigsberg tant que vous pourrez tenir. Défense de faire aucun signal, de montrer aucun feu. En cas de séparation, rendez-vous à Ras Hafoun, à cinquante miQes dans le sud de Guardafui.

A cet instant, un second maître T. S. F. se présente, très ému :

— Commandant, les Anglais sont tout près. On entend jusqu'à treize postes de sans-fil différents.

— Postes de guerre? questionne Loof.

— Il me semble, commandant; voici cinq indicatifs que j'ai pu reconnaître.

Le sous-ofiicier tend une liste où il a inscrit les initiales d'appel. Hinrichs, officier de navigation, compulse un registre et, à voix haute, énumère :

— Dartmouth, croiseur de l'escadre des Indes orientales; Dalhousie^ croiseur auxiliaire, même escadre; Chatham, Black-Prince, Duke of Edinburgh, de l'escadre de la Méditerranée...

Dans six heures, il fera jour... Oii sera le Kœnigsberg, dans six heures? A soixante milles, s'il peut filer dix nœuds contre la mer. Le Somali, sûr et certain, ne pourra pas... Alors, son charbon va remplir les soutes de toute cette escadre anglaise qui attend dehors?...

Ah! malheur! Dire qu'on va peut-être se faire

crocher dans une heure ou deux... et se faire couler, car on ne mollira pas. Tout ça, inutilement, bêtement, comme un sanglier coiffé par les chiens.

La lune, compagne aimée du navigateur, se lève. Va-t-elle se liguer avec l'Océan pour livrer ces gens qui, depuis quinze jours, n'ont cessé de fuir que pour se cacher? Sa lumière fait scintiller les facettes des lames, argenté leur volute, et rend plus sombres les tranchées mouvantes où retombe lourdement l'étrave du Kœnigsberg en route.

Dans la traînée lumineuse, on aperçoit le Somali, ombre chétive qui danse sur la mer.

Treize postes de T. S. F. différents !

En ajoutant Aden aux cinq indicatifs reconnus par le Kœnigsberg, nous sommes encore loia de compte. Il faut donc que des navires marchands aient bavardé... Ils ont pourtant reçu l'ordre de se taire. Mais rares sont ceux qui ont déjà compris l'importance vitale de cet ordre-là.

Peut-être aussi la station d'Aden, nerveuse, interroge-t-elle tous ceux qui approchent et les forcet-elle de répondre.

Car, depuis huit jours et huit nuits, elle appelle le City of Winchester sans résultat. Et cinq croiseurs anglais cherchent le paquebot, cherchent surtout le corsaire allemand qui, tout à l'heure, va couper leur ligne dans la nuit.

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