VI. — Massacre
Le Kœnigsberg et le Somali ont tous deux échappé aux croisières anglaises. A Ras Hafoun, le croiseur a charbonné. Il est plein comme une péniche. Huit cent cinquante tonnes de Newcastle numéro 1, gras, luisant, magnifique. Le double de la provision normale. On a casé le surplus oii on a pu, dans les batteries, dans les coursives, sur le pont... Puis les deux bâtiments ont piqué vers le sud, où la situation est plutôt confuse.
Depuis le 30 juillet 1914, Madagascar est coupée de la France. Dans ces régions tous nos paquebots sont immobilisés. Le 30 août, le Kœnigsberg se présente devant Majunga, cherchant du charbon, puis s'en va, bredouille et correct, sans bombarder, et disparaît. Vous le chercheriez en vain sur mer dans tout l'Océan Indien.
Chacun tremble. Notre grande colonie appelle au secours. Paris s'adresse à Londres.
L'Amirauté britannique refuse tout renfort. Il est vrai que, devant l'Afrique orientale allemande, le Pegasus est en faction.
Tout seul.
Situation absurde. Pegasus : dix-sept ans d'âge, vingt nœuds qui en valent seize; huit pièces de dix centimètres qui tirent à six mille mètres. Une de ces carcasses qui, sur une liste navale, font nombre et font illusion...
Kœnigsberg : neuf ans; vingt-trois nœuds exacts, vérifiés; dix canons de dix centimètres qui envoient leurs obus à douze mille mètres !
L'Amirauté britannique a ainsi placé le pot de terre en face du pot de fer.
C'est à n'y rien comprendre et absolument contraire à la tradition anglaise, laquelle ordonne d'être toujours et partout beaucoup plus fort, infiniment plus fort que l'ennemi...
Mais Zanzibar a donné de la voix, réclamant impérieusement la présence de toute l'escadre du Cap devant sa côte. Bien des Français eussent, il n'y a pas longtemps, trouvé cela tout naturel. Pareille formule a failli tuer notre marine entre 1890 et 1900.
Quelque parlementaire influent du parti colonial anglais a dû soutenir, en très haut lieu, les prétentions de Zanzibar, et l'Amirauté a cédé. Entendons-nous : eUe n'a pas envoyé les croiseurs qu'il fallait pour réduire le Kœnigsberg, ce qui eût été logique. Non, elle a détaché, devant l'île, le Pegasus, complètement en l'air.
En temps de guerre, Zanzibar est mouillage dangereux. Il y a bien une batterie casematée, mais son champ de tir est si judicieusement calculé que seul un assaillant fou ou décidé au suicide s'exposerait à ses coups. Près d'elle s'élève un vieux fort crénelé, culotté par le soleil, et qui a dû gêner, mais pas longtemps, l'Iman de Mascate Sif-ben- Sultan, lorsqu'il a attaqué les Portugais en 1696. Au bord de l'eau s'étalent aussi de grands édifices européens, consulats, hôpital, missions, agences de navigation,
hôtels, bref, le décor habituel de tant de ports coloniaux, où les Blancs ne viennent que pour un travail temporaire et déterminé, et dont ils partent dès que l'affaire est faite. Le grand palais carré du Sultan, avec sa tour pittoresque, domine le tout. Vu de la mer, l'ensemble est assez imposant. Mais à terre, sitôt franchie la ligne des grandes maisons du rivage, on tombe dans la pouillerie d'une ville arabe sordide et malsaine, d'où l'on s'évade au plus vite, vers les belles forêts dont l'île est couverte.
Le 19 septembre au soir, le Pegasus s'amarre au corps-mort du gouvernement.
Il ne paraît guère à Zanzibar que pour charbonner. Son commandant, le capitaine de frégate J. A. Ingles, couvre le protectorat anglais en patrouillant sur la côte toute proche de l'Est- Africain allemand.
La mousson du sud-ouest s'est éteinte depuis quinze jours; les premiers souffles de nord-est n'arriveront que dans six semaines. Le temps est merveilleux dans le canal de Zanzibar, que personne ne surveille plus.
Le traverser est jeu d'enfant. Vingt milles de mer. Et justement nous voici à l'époque des grandes marées, des forts courants. Un boutre bien piloté gagnerait, en quatre ou cinq heures, Bagamoyo, port de la colonie allemande. Quelle belle prime toucherait l'Arabe, ou le Souahéli, ou le Comorien qui irait dire aux gens d'en face que le Pegasus est là tout seul... Fin juillet, l'agent de la Deutsche Ost-Afrika à Zanzibar a distribué les dollars, à caisse ouverte, avant de filer.
Sur rade comrae en ville tout repose ; le croiseur anglais, chien de garde, est à sa chaîne et veille pour tout le monde. Il est à deux cents mètres de terre, dans l'ouest de l'hôpital anglais.
Sur le pont, les hommes sont couchés à leurs postes de combat. Ils dorment tout leur saoul, prenant des forces pour le charbonnage du lendemain.
Le ronron d'un ventilateur de chaufferie, la pulsation éloignée d'une dynamo, le clapotis très doux du courant qui caresse la coque, sont autant de murmures berceurs qui se liguent avec la chaleur lourde de cette nuit sans brise pour tenter d'endormir ceux qui doivent veiller. L'officier de quart à l'arrière, les timoniers sur la passerelle, les factionnaires aux coupées luttent contre le sommeil.
Un fanal sourd jette de temps en temps sa lueur discrète. On entend des appels brefs, et le piétinement chancelant de matelots mal réveillés : c'est la relève des factionnaires. L'obscurité retombe ensuite, et le silence.
A terre, pas une lueur; toutes les maisons du bord de l'eau ont éteint, par ordre. Zanzibar a pris l'aspect d'une nécropole toute blanche. Quelques aboiements viennent de la ville arabe.
Le Pegasus n'est pas mouillé depuis dix heures que déjà le Kœnigsberg fait route vers Zanzibar.
D'oîi sort-il? Depuis le 31 juillet, personne ne l'a vu dans les ports de l'Est- Africain... Il vient du sud et se hâte. Il s'agit de surprendre l'Anglais au moment précis où la nuit fait place au jour. Ce dimanche
20 septembre, il faut arriver à cinq heures dix, exactement, à la minute près. Sous l'équateur, on ignore les demi-teintes de l'aurore, l'entre chien et loup du crépuscule. Au lever du soleil, l'obscurité est balayée d'un seul coup. C'est l'instant où les marins, fatigués d'une veille prolongée et inutile, relâchent un peu leur guet. Aux gens adroits d'en profiter,
Herm, capitaine du Somalie est sur la passerelle à côté du commandant Loof. Il se fait fort d'amener le Kœnigsberg jusqu'en rade les yeux fermés. Avec son cargo, il est entré plus de cent fois à Zanzibar, souvent par temps bouché à l'émeri.
Quand même, de nuit et tous phares éteints, c'est difficile. Zanzibar est terre basse qui culmine à cent mètres à peine. La côte ouest est défendue par des récifs noyés qui la débordent jusqu'à trois ou quatre milles. La sonde n'avertit pas, car on trouve partout trente mètres d'eau à toucher les têtes de corail. Mais Herm est bon pUote. Là oii les autres n'aperçoivent, à l'horizon de l'est, qu'une bande basse de cirrus, il reconnaît la terre. A quatre heures, voici le ras Kizim Kazi, pointe sud de l'île. La côte, plus proche ensuite, s'interpose entre le croiseur et le ciel bien dégagé. Pas de lune. Toutes les circonstances sont favorables.
Quatre heures trente. Une masse noire par tribord devant : l'île Chumbe, dit Herm. Elle se détache mal sur la grande terre.
Un peu plus à gauche, une autre masse, imprévue celle-là.
Un bateau... Un croiseur peut-être.
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Le Kœnigsberg ralentit, appuie sur la droite vers la terre. Sa silhouette est ainsi mangée par FoniLbre de la côte. L'autre, bien détachée sur le ciel, montre le profil classique d'un cargo. Le croiseur allemand le laisse passer.
Mais on approche du « lieu de pêche ».
— Gouvernez au nord-est à présent, commande Herm. Dans vingt minutes, nous serons rendus.
Nul accroc au programme. A quatre heures quarante-cinq, on défile le long du récif Mtouana, dont on distingue vaguement les bouées. Soudain, un coup de sirène prolongé déchire la nuit, par bâbord. Ah ! un signal lumineux !
— Stop.
Ainsi s'exprime un fanal qui brille au ras de l'eau sur un tout petit bateau orné d'une énorme cheminée. Il se rapproche. On parle à présent. Une voix rendue grave et sonore par un mégaphone arrive très distincte dans le calme absolu :
— Stop and give your name\
C'est rHelmuth, remorqueur de garde. D'un coup de barre, le croiseur allemand interpose sa masse entre le remorqueur et la rade. Ainsi, de Zanzibar, personne ne pourra voir les signaux du petit bateau... JJHelmuth lance des coups de sifflet désespérés et inutiles.
Trop tard, du reste, la nuit s'enfuit vers la côte d'Afrique. Il est cinq heures dix. C'est l'aube du dimanche 20 septembre.
Brutalement, comme soufflées, les étoiles s'éteignent. Plaquée sur l'incendie du ciel empourpré,
Zanzibar dépouille en un instant son manteau gris nocturne et montre sa belle robe verte à frange claire. Toute la gamme des teintes tropicales, depuis le bronze des manguiers jusqu'à la nuance tendre des bananiers. Vêtue de forêts, l'île est bordée par le ruban d'ivoire des plages que prolonge la dentelle neigeuse du ressac.
Route au nord, le Kœnigsberg a le cap sur la ville, que le Ras Shangani tend vers la mer. Par le travers du grand hôpital, tout près de terre, nettement projeté sur l'horizon du nord, un croiseur à deux cheminées est au mouillage. Évité vers l'ouest, il se montre dans toute sa longueur. L'Allemand abat lentement sur la gauche, amenant la cible merveilleuse dans le champ de tir de ses cinq canons de tribord qui crachent leur première bordée à cinq heures dix, comme prévu.
Surpris à l'ancre, sans pression, le Pegasus est condamné. Trois salves allemandes en trente secondes. La troisième, au but, arrache de son affût le canon de 10 du gaillard d'avant, tue dix hommes de l'armement sur douze et embrase le parc à munitions. Le Kœnigsberg tient la bonne hausse et déclenche le tir d'efficacité à plein débit. Le Pegasus n'a pas encore riposté.
A quoi bon? L'ennemi est à sept mille cinq cent mètres, mille mètres de trop pour les vieilles pétoires anglaises. On va taper dans l'eau, sûr et certain. Ce tir-là servira de dernier salut au paviQon, avant de mourir.
Donc, hausse maximum et feu rapide. Sur quoi?
On ne voit rien. Un triple nuage, que nulle brise ne disperse, bouche la vue des canonniers anglais. Un nuage plus épais à chaque seconde, et qu'alimentent à la fois réclatement des obus ennemis, les incendies qui font rage sur le pont et les cheminées qui vomissent des tourbillons noirs, tandis que fébrilement les chauffeurs poussent les feux.
Il faut deux heures pour être en pression. Deux heures quand tout est intact. Et le combat, — le massacre, devrais-je dire, — dure depuis cinq minutes à peine. On n'aura jamais le temps... Jamais, car voici que la cheminée avant s'abat, écrasant des hommes et des tôles. A présent, le tourbillon venu des chaufferies jaillit d'un trou béant, au ras du pont.
Affolés, les marins tournoient, fuyant l'incendie. Mais une voix, plus forte que les vacarmes, arrête les hommes, les fixe à leur poste. Le tir inutile reprend. Le capitaine de corvette Richard C. Turner, second du Pegasus, a décidé de se battre jusqu'au bout.
— Hardi les gars ! L'autre encaisse plus que nous.
Puis il tombe, les jambes tranchées net par un culot d'obus. Sur son ordre, deux matelots le portent sur la passerelle, l'amarrent au support du compas. De là, dominant la fournaise, il commande encore à ses pointeurs.
Et lorsque, vidé de tout son sang, Turner cesse de rectifier le tir, le Pegasus n'a plus un canon.
Et plus un canonnier... Tous les armements, tous les hommes des signaux et des transmissions, tous ceux d'en haut enfin, sont tués ou blessés.
Le Kœnigsberg fait route le plus doucement possible, juste assez vite pour se dégager de sa propre fumée. Il tire com.m.e à l'exercice, tandis que tous les coups anglais, trop courts, tombent à l'eau...
Le corsaire massacre ainsi pendant quarante minutes. Trois cents obus. A un moment, Loof fait cesser le feu. Le lieutenant de vaisseau Apel déclare avoir vu le croiseur anglais hisser un pavillon blanc. Allons donc! Pour qui prend-il les marins d'Angleterre, cet officier allemand? Bien vite, d'ailleurs, le Kœnigsberg recommence à tirer.
Parenthèse nécessaire. L'historien officiel allemand parle de ce pavillon blanc qu'aurait arboré le Pegasus... et, lourdement, s'embourbe dans le mensonge...
J'estime le commandant du Kœnigsberg incapable de la vilenie dont l'accuse, en définitive, son compatriote. Car Loof se serait simplement déshonoré en reprenant le feu contre le Pegasus abrité sous l'étamine blanche.
A l'île des Cocos, le 20 novembre 1914, von MûUer, commandant le glorieux Emden, von Miiller, modèle de bravoure et de générosité, a hissé le pavillon blanc, et Glossop, commandant du Sydney, a cessé le feu, définitivement, comme il se doit\
Ni Glossop, ni Loof ne sont de la même tourbe que d'autres Allemands que je vais vous montrer bientôt, hissant le pavillon blanc pour tuer plus à leur aise.
D'autres Allemands, mais non des marins...
Donc, le Kœnigsberg a repris le feu.
Ses canonniers continueraient bien toute la journée à exterminer sans péril. Mais Loof ne sait ni où ni comment il pourra remplacer les trois cents obus tirés. Demi- tour, et route au sud.
En passant, le croiseur envoie une dizaine de projectiles dans le poste de T. S. F., dont on voit les pylônes au-dessus des arbres. Puis il commence de zigzaguer comme un bateau ivre. Le voici à toucher la roche Penfold, puis il se précipite vers le banc Mtouana pour rebondir vers le récif Nyangé, puis vers l'île Chumbe.
Il mine la passe.
De son arrière, tombent à intervalles réguliers de gros cylindres qui coulent aussitôt. De la côte, des Anglais voient...
La passe sud, seul chenal commode, est bloquée. Désormais, il faudra passer par l'entrée ouest, tortueuse et semée d'écueUs.
Et les Allemands de l'Est- Africain vont, pendant des mois, faire des gorges chaudes à propos de. ces Anglais si faciles à duper.
Car ce sont de simples fûts à pétrole remplis de sable que le Kœnigsberg a semés dans la passe sud...
Le corsaire doit maintenant regagner sa cachette. Après le coup de Zanzibar, l'Amirauté va découpler ses plus ardents limiers. Avant quatre jours ils seront là. Pas une heure à perdre, car on ne peut entrer que toutes les deux semaines dans le repaire secret. Aujourd'hui, 20 septembre, la porte va s'ouvrir à quatre heures du soir pour se refermer aussitôt.
Loof appelle son officier mécanicien.
— Combien pouvons-nous donner?
— Douze nœuds à tout casser, commandant, et déjà ça casse.
— Il me faut quinze nœuds. Schilling.
— Commandant, ça va claquer partout. J'ai dû isoler ce matin six chaudières, tubes crevés. Le bouilleur fuit comme un panier. Et, quand vous m'avez fait appeler, il y avait encore du vilain.
A ce moment, le haut-parleur de la machine se fait entendre.
— Une soupape du collecteur de haute pression vient de consentir. Trois hommes brûlés. Prévenez le commandant.
Mais Loof ordonne :
— Vous donnerez quinze nœuds. Schilling; sinon, le bateau est fichu.
Et le Kœnigsberg donne les quinze nœuds. Il est perdu quand même.
Quand l'Allemand a rompu le combat, le Pegasus, blessé à mort, s'obstinait à flotter. Machines intactes, par miracle. Sitôt en pression, il a filé sa chaîne par le bout et tenté de se mettre au plein sur la côte. Trop tard. Les secousses de l'appareillage l'ont achevé. Lentement, il s'est couché sur bâbord et a disparu, entraînant au fond de l'eau quarante tués, dont deux officiers.
Des canots accourus ont sauvé le reste de l'équipage. L'hôpital de Zanzibar a reçu cinquante-neuf blessés.
Il a fallu cette tuerie pour que l'Amirauté anglaise comprenne enfin...
Sur-le-champ, elle expédie à Zanzibar les renforts que Paris depuis si longtemps réclamait.
Quatre croiseurs : le vieux Fox et les tout récents Chatham, Dartmouth, Weymoutlu, lévriers de vingtcinq nœuds, armés de huit pièces de 15 centimètres, cherchent pendant quarante jours le Kœjiigsberg, lequel est gîté à moins de cinq heures de Zanzibar. Pendant quarante jours, ils se lancent sur de fausses pistes vers quoi le corsaire lui-même les envoie, grâce à des T. S. F. aisément déchiffrables. Ils fouillent, un par un, tous les ports de la côte et arrivent tout juste à dénicher le vapeur Prœsident, charbonnier allemand mouillé à Lindi et camouflé en hôpital. Sur ses papiers de bord, on lit que le Kœnigsberg est réfugié à Tsalalé.
Mais nul Anglais ne sait oii est Tsalalé...