‹ On se bat sur merChapitre 19 sur 62 · VII. — Le repaire · texte numérisé non relu

VII. — Le repaire

A une centaine de kilomètres dans le nord de Dar-es-Salam, la triste ligne de palétuviers qui dessine la côte est soudain rehaussée par une grande forêt.

Cette forêt cache le plus extraordinaire dédale d'arroyos qui se puisse rencontrer. Une toile d'araignée inextricable. C'est le delta de la Roufidji, rivière inutile qui ne mène à aucun comptoir important, à aucune plaine fertile. Rivière négligée,

réputée impraticable aux grands navires et fréquentée seulement par des chargeurs de bois : boutres arabes et petits caboteurs allemands pilotés par des Noirs.

L'ensemble est de si piètre importance qu'en annexant Zanzibar, les Anglais ont négligé l'île Mafia, qui monte la garde à vingt kilomètres au large de la Roufidji. Toute cette région n'est que récifs de corail, sur quoi la houle rageusement déferle, et grands bancs de vase exhaussés, devant les huit bouches de la Roufidji, en autant de barres redoutables parcourues par des rouleaux que les plus fortes pirogues indigènes n'affrontent que par très beau temps.

Le Kœnigsberg^ lui, va franchir une de ces barreslà.

Car, dès le début de 1914, les Allemands ont sondé tout le delta et ses abords minutieusement, hâtivement, fébrilement, et dans le plus grand secret \ Ils ont découvert deux passes que le corsaire peut franchir à l'heure exacte de la pleine mer de vive-eau, deux endroits où il trouve, pendant quelques minutes, cinq mètres quarante de profondeur sur la barre, alors qu'il cale cinq mètres trente-cinq. Marge faible, mais suffisante à condition de ne pas manquer l'heure, sinon il faut attendre, pendant deux semaines, que l'onde de marée retrouve une assez grande amplitude ^

Donc, le 30 septembre, le commandant Loof se hâte vers la Roufidji, tout chaud de son triomphe du matin, mais craintivement penché sur le panneau des machines qui ferraillent terriblement. Pourtant,

elles tiennent et, à qpiatre heures trente, la barre franchie, le Kœnigsberg engage ses trois mille quatre cents tonnes et ses cent dix mètres dans la bouche Tsimba-Ouranga, que tous les navigateurs du monde tiennent pour néghgeable ruisseau...

Encore ébloui par la lumière du large, il est happé par l'ombre de la grande forêt. Tout de suite, le dédale se présente. Cinq arroyos étroits et sinueux s'ouvrent devant lui. Il faut choisir sans attendre, sous peine d'être jeté brutalement sur une des rives par le courant de flot qui dure encore. Pas une minute à perdre. Bientôt le jusant va s'établir, qu'il faudra refouler sur cinquante kilomètres avant de trouver une fosse profonde où l'on pourra flotter à basse mer. Cinquante kilomètres de méandres sans un point de repère, dans un paysage où Herm lui-même cesse, par moments, de se reconnaître. Parfois, croyant suivre le chenal principal, on donne dans quelque cul-desac ou dans quelque rameau sans profondeur. On éperonne alors la vase, puis on sort à reculons car le chemin est trop étroit pour qu'on puisse virer de bord. A tutoyer sans cesse la boue, les coquilles des condenseurs s'obstruent, la pression tombe. Exténués, morts de chaleur, les mécaniciens sont sanglés jusqu'au cou dans leurs combinaisons, car déjà, par centaines, les mouches tsé-tsé attaquent...

Tout doucement, avec des hésitations et des zigzags de chien perdu, le Kœnigsberg se déhale à travers la forêt. Un reflet glauque, une lumière de cathédrale aux vitraux d'émeraude donne aux choses et aux hommes un aspect de décomposition qui

s'amorce. Toute cette nature est silencieuse, elle ne s'éveillera qu'au soleil couchant.

A tribord comme à bâbord, s'élève un rideau végétal formidable. Poudrés de sel, tendus hors de l'eau par leurs racines aériennes maculées d'huîtres à l'aspect malsain, les palétuviers semblent portés par des pieuvres enchevêtrées et immobiles, debout sur leurs tentacules raidis. Bananiers sauvages, mangoustaniers aux feuilles de laque verte, manguiers aux frondaisons de bronze, palmiers sveltes sont écrasés par la masse puissante des filaos aux feuilles de prêle, arbres géants qu'on dirait habillés de plumes de casoar.

Toute cette futaie serrée : troncs bruns et raboteux des manguiers, tiges tordues et rougeâtres des goya^ders, fûts gris et crevassés des mangoustaniers, stipes élancés des cocotiers, colonnes majestueuses des filaos, sont assaillis, ceinturés, cordés ensemble par des lianes gracieuses et terribles, lisses ou rêches, vertes, noires ou blanches, haubans larges ou câbles énormes qui enserrent et souvent étouifentles colosses de la forêt. Et, comme si cette terre imprégnée de limon, fertilisée par l'humus pourrissant en couches centenaires, ne suffisait pas à nourrir cette végétation frénétique, les plus vieux arbres portent, enracinées dans leur tronc, des m^rriades de plantes parasites, bouquets de fougères ou buissons entiers d'orchidées mauves au cœur rouge sang.

Dans cette nature tourmentée et silencieuse, l'arrivée du croiseur aux lignes rigides a quelque chose d'un viol dont la forêt semble s'offenser. Les branches

tendues vers lui giflent les mâts et les passerelles, brisent les antennes de la T. S. F. Il pleut alors des fleurs étranges et des sangsues de brousse, qui se tortillent sur les ponts et qui ont soif...

Un tournant plus brusque, le Kœnigsberg s'échoue trois fois, puis passe.

Voici enfin Tsalalé\

Une clairière basse et sablonneuse porte, bâtis sur pilotis, quelques cases indigènes, un poste de douane, une maison de garde forestier.

Le croiseur laisse tomber l'ancre en plein courant, frappe des aussières d'acier sur des troncs solides. Il est à poste.

Hors de toute vue, hors de toute atteinte, invulnérable.

En enfer.

Ce mouillage paraît sans issue. Les courbes d'amont et d'aval cachent la suite du chenal et arrêtent les faibles souffles qui pourraient tenter de suivre la rivière. L'atmosphère stagne, saturée d'humidité, dans cette étuve à cinquante degrés, foyer de pestilence à basse mer, car le relent des vasières découvertes se mêle alors à celui des détritus végétaux.

Le silence plane, si accablant que les hommes, d'instinct, parlent très haut pour le rompre. La forêt les oppresse; ils songent aux randonnées promises, aux grandes brises de mer, aux horizons...

Le Kœnigsberg ne les connaîtra plus. Jamais plus il ne sortira de la prison verte.

L'heure approche où doit disparaître le soleil qui, toute cette journée durant, n'a montré qu'une lueur

verdâtre. La rivière devient grise, et voici qu'un brouillard étrange sorti des palétuviers monte le long des berges. Il s'étend peu à peu, s'épaissit, couvre toute la rivière et enveloppe le navire tandis que, brusquement, la nuit s'abat sur la forêt.

Brouillard épais, vivant, bourdonnant.

Les moustiques...

Quelques secondes, et tous les fanaux sont obscurcis. Quelques minutes, et les hommes s'enfuient, visage et mains en sang, et se réfugient en bas. Mais comment s'isoler dans ces grandes batteries oii le nuage vorace les a suivis? Les matelots se battent pour approcher des bailles d'eau, y plonger la tête pour échapper aux morsures. On respire les anophèles déchaînés, on les avale par centaines, on les écrase par milliers. Et toujours ils reviennent, toujours ils attaquent. Aveuglés, masqués, gantés et guêtres de sang, les hommes à tâtons crochent leurs hamacs, s'enveloppent de moustiquaires. Ils sont condamnés à dormir en bas, parmi les tôles surchauffées, supplice atroce. Plus de veilleurs, plus de factionnaires : ils seraient dévorés vifs. D'aucuns sentent déjà la fièvre marteler leurs crânes...

Tout autour du Kœnigsberg, la jungle joyeusement s'éveille. Sur les rives, les lucioles décrivent leurs courbes de feu,pendantque retentit l'appel des fauves, le hululement des rapaces nocturnes, le hurlement d'angoisse des grands singes gris. Tout près du bord, une grenouille géante jette à la nuit ses quatre notes de cristal, auxquelles les crapauds-buffles, sentencieusement, répondent.

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