‹ On se bat sur merChapitre 20 sur 62 · VIII. — Avaries graves · texte numérisé non relu

VIII. — Avaries graves

Tous les chalands de Dar-es-Salam sont arrivés à Tsalalé bondés de ce fameux charbon qu'une convention, vieille à peine d'un mois, a déclaré intangible... Distinguons, je vous prie. Du côté allemand, seuls des civils ont signé, et c'est la marine qu'on ravitaille. Donc : chiffon de papier, et n'en parlons plus pour le moment.

De sa base secrète, Loof, sitôt prêt, sortira pour une nouvelle croisière. Son programme est bien réglé : quinze jours à la mer, puis quinze jours au repos, suivant le rythme des grandes marées.

Mais tout d'abord il faut démonter et visiter les machines. Depuis des semaines, elles gémissent, cognent, s'échauffent; elles sont à bloc. Vingtquatre heures après l'arrivée, le travail des hommes a changé en foire à la ferraille la belle symétrie étincelante des appareils. Dans les compartiments d'en bas, on enjambe les grands plateaux de cylindre nervures qui barrent le passage. Aux palans différentiels, pendus sous barrots comme fils d'araignée à la voûte d'une cave, les pistons s'accrochent, qu'on arrache, à grand effort, du trou béant et noir des cylindres .

Sur chaque appareil s'acharnent les marteaux et les clefs hexagonales. Sur les parquets serpentent les tronçons de tuyautage et les longues théories d'écrous enfilés sur des cordes. Secteurs dentés et pignons

d'engrenage en bronze dorment dans de vieilles caisses, à l'abri des chocs. Les presse-étoupe crachent leurs tresses fines comme des chevelures blondes. Tous les cuivres sont oxydés, tous les aciers ternis, toutes les peintures maculées de doigts graisseux. On se demande comment cette pagaye de métal pourra redevenir un ensemble articulé, propre, vivant, obéissant.

Mécaniciens et chauffeurs peinent nuit et jour, faces masquées de gaze ou engluées d'onguents contre les moustiques, qu'on essaie de décourager en brûlant des herbes dont la fumée irrite les yeux et la gorge. La prochaine vive-eau tombe le 4 octobre et le mécanicien Schilling jure que tout sera prêt le 2.

Ni le 2, ni le 4, ni peut-être même pour la grande marée qui suivra. Alors, quand? Dieu seul le sait... Les démontages révèlent des avaries graves que les ateliers de Kiel ou de Wilhelmshaven mettraient dix jours à réparer. On a traité le pur sang Kœnigsberg comme un cheval de fardier. A présent, il faut payer...

Des organes essentiels : arbres-manivelles, butées, soupapes d'arrêt, arbres d'excentriques, coussinets de bielles, sont fêlés, tordus, usés, tout juste bons à servir de modèles pour couler ou forger les pièces neuves indispensables. Ces travaux-là dépassent les moyens du bord. Et le plus proche atelier est à Dares-Salam, à cent kilomètres dans le nord, cent kilomètres de forêts et de sables, sans une route.

La voie de mer? Impossible. Imaginez l'ennemi raflant les pièces à l'aller ou au retour...

C'est à dos d'hommes que les appareils iront là-bas.

Avec la volonté, la hache et le fouet à nègres, on passe partout. Hauser, commissaire du district, et Dankert, forestier de Tsalalé, l'affirment. Pensant qu'un jour le Kœnigsberg viendrait, ils ont d'avance rassemblé une armée de Noirs. Réquisition à la prussienne. On crève le toit des cases, on barricade la porte à l'intérieur avec défense de l'enfoncer sous peine de mort, on emmène les femmes comme otages, et le tour est joué : les porteurs se présentent par centaines.

En route. D'abord par des tunnels hachés à travers la forêt marécageuse, puis sur de vagues pistes de sable où les Noirs surchargés enfoncent jusqu'aux genoux. N'importe, marche ou crève! Le chef du convoi est un fameux homme, un virtuose de la chicotte : il a accompagné autrefois, de Muansa à Tabora, le fameux Dernburg. La colonne est flanquée d'ascaris armés et d'Allemands, colons de bonne volonté et sous-officiers. Sans arrêt, le fouet s'abat. Des hommes tombent enlisés ou morts de fatigue. Sous le revolver, d'autres les remplacent. Pour toute mollesse ou toute esquisse de résistance, une seule punition : la mort. Dans la forêt, on pend ; il y a des lianes qu'on croirait faites exprès, et cela jalonne, d'avance, le chemin du retour. Dans le sable, on brûle la cervelle. On peut y aller carrément, le matériel humain foisonne. Et, que voulez-vous? C'est la guerre...

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