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II. — Le « Nord-Caper

Le Nord Caper est une espèce de baleine lourde et agressive, habituée de l'Arctique, mais qu'on trouve parfois sous le tropique et même jusqu'à l'équateur. C'était aussi le nom d'un chalutier de Boulogne, qui partageait son temps entre l'Islande, l'été, et la côte d'Afrique, l'hiver.

De même que le Nord Caper baleine, le Nord-Caper chalutier était lourd, agressif, coriace, endurant. Il pouvait aller en Amérique et en revenir sans charbonner en route et sans prendre d'eau douce. Parmi la foule disparate des chalutiers, harenguiers, cordiers de la côte française, c'était un échantillon magnifique, un dreadnought de la pêche. Il tenait la mer comme un grand cétacé, ne craignant ni les coups de tabac, ni l'abordage des icebergs en dérive, magnifique à voir, sur sa route de retour, campagne de pêche terminée, soutes pleines, enfoncé jusqu'au platbord. Tel un grand buffle chargeant à travers la jungle, il fonçait à onze nœuds dans les plus hautes lames, sans daigner les escalader, les écartait d'un

coup d'étrave formidable et, sans perdre une parcelle de sa vitesse, passait. Furieuse d'être ainsi bousculée, la mer s'abattait sur lui de tout son poids, sans arriver à crever son pont, à arracher ses panneaux, à tordre ses rambardes. Avec ses tôles d'acier épaisses d'un pouce, avec les colonnes trapues qui épontillaient son gaillard et ses cales, avec son barrotage de cuirassé, le Nord-Caper résistait comme un bloc plein et l'Atlantique perdait son temps à le vouloir démolir. Mais le pont était noyé en permanence. Les hommes ne se troublaient pas pour si peu. Les Boulonnais sont taïQés sur un gabarit analogue à celui de leurs bateaux; ils ne mollissent jamais devant la mer. Le métier n'était pas drôle. Les matelots vivaient en bas, encaqués dans leur poste, briquant, heure après heure, leurs couchettes avec leurs dos, ne se levant que pour pêcher, pour manger ou pour faire leur quart, marinant le reste du temps dans une atmosphère quasi solide, où les odeurs d'humanité entassée se rehaussaient de l'haleine des cales à poisson. Habitués à cette atmosphère-là, ils la retrouvaient avec joie en descendant de la passerelle oîi, pendant quatre heures, sous la gifle glacée de l'embrun, ils s'étaient cramponnés à la roue du gouvernail parmi des tangages et des roulis capables d'arracher les entrailles.

Tel était le Nord-Caper d'avant guerre. Une coque de grosse chaloupe avec plat-bord tout d'une venue, bien relevé à l'avant, mais dominant la mer de deux mètres à peine au centre, que surplombait, collé contre une cheminée de gros calibre, le bloc cubique

des passerelles et chambres de veille. Sans ses deux mâts trapus, on eût pu prendre ce chalutier pour un grand remorqueur de port. Il en avait l'aspect de force têtue. Le Nord-Caper jaugeait sept cent cinquante tonnes et avait quarante mètres de long.

Mobilisé en août 1914, il fit d'abord le métier obscur d'arraisonneur devant Calais. Les Boulonnais de son équipage grognaient dur. Vraiment, il fallait que la marine de France fût bien riche pour charger de cette besogne peu reluisante un bateau comme le leur. Et, pleins de mépris, ils regardaient l'infime pétoire de 47 millimètres qui avait poussé sur le gaillard d'avant. Pour se consoler, ils mettaient un petit chalut à la traîne et vendaient le poisson. On leur disait bien qu'un beau jour ils ramasseraient une mine dans leur filet. Ils n'en avaient cure et répondaient, en riant bien haut, qu'ils la vendraient aux soldats anglais, comme souvenir...

En fait, ils étaient profondément écœurés de leur métier de factionnaire... Si au moins c'eût été devant Boulogne...

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