III. — En route
Un jour vint, quand même, où il fallut retourner à la pêche, à la pêche au submersible cette fois. Depuis la fin d'octobre 1914, la vermine sous-marine empoisonnait les mers du Nord où les amiraux britanniques étaient chefs et responsables. Mais voici qu'en mai 1915 la menace s'étend à la Méditerranée
que la marine française défend : le premier sous-marin allemand, \''U-21\ franchit Gibraltar, en route vers l'est. En même temps, une dizaine de bateaux plus petits, des UB et des UC découpés en tranches, arrivent à Pola par chemin de fer.
Dès qu'apparaît VU-21, dix chalutiers descendent du nord. Renfort, à vrai dire, à peu près nul. Cependant, la piraterie s'organise en grand. Renonçant aux Dardanelles vraiment trop dangereuses, cinq submersibles rejoignent VU-21 à Cattaro. De Gibraltar au canal d'Otrante, ils jalonnent leur route par une hécatombe de commerçants. On les suit à la trace. On peut même dire d'avance où ils passeront, et quel jour, et à quelle heure. On fait le vide sur leur chemin, puis on envoie des torpilleurs à l'affût, dans l'espoir d'en attraper un, en surface, en train de charger ses accumulateurs.
En réalité, les sous-marins naviguent presque toujours émergés. Pour eux, la plongée est l'exception, la manœuvre de fuite ou d'attaque. Parfois on les aperçoit, presque toujours on les manque; ils plongent trop vite et nos patrouilleurs ne sont pas assez nombreux. Il faudrait — calcul strict — cent quarante torpilleurs et deux cent quatre-vingts chalutiers en Méditerranée pour protéger les transports, pour se défendre simplement. On ne peut songer à attaquer. Les appareils de détection par le son n'existent pas encore et les grenades sous-marines sont dans l'enfance. Le canon, la torpille, l'éperon sont nos seules armes. Une chance d'atteindre sur mille... Entre juillet et octobre, on trouve encore, dans
la Manche et dans l'Océan, une trentaine de chalutiers à envoyer dans le sud. Mais c'est la fin. On a gratté à blanc le fond des ports, renvoyé à la mer des ourques retraitées depuis des années. On a fait flèche de tout bois.
Et c'est ainsi qu'en octobre le Nord-Caper est en route vers la Méditerranée, tout flambant neuf, retapé, repeint, muni de T. S. F. et armé. Armé de deux canons : un 65 millimètres sur le gaillard d'avant, un 47 à l'arrière, cinq fusfls, cinq revolvers. Les sous-marins allemands, eux, ont du 150 et du 105. On a débarqué les filets du chalutier, mais on a gardé presque tous les pêcheurs.
On a eu raison, et Lacombe, lieutenant de vaisseau % qui commande le Nord-Caper, est satisfait de ce noyau solide autour de quoi s'amalgament les gradés et matelots de l'active. Lacombe, du Lot-et- Garonne, a apporté l'étincelle méridionale à tous ces hommes rudes, silencieux et drôlement accoutrés. Ah! la discipline des grands navires n'a rien à faire sur le chalutier. Foin des attitudes figées et des claquements de talons ; les pieds nus ou les lourds sabotsbottes entoflés ne s'y prêtent guère. Mais regardez les figures tannées et souriantes, les regards bleus et confiants que tous ces gens tournent vers leur chef. Vienne la bête, on est prêt à tout.
A bord des petits bateaux — torpilleurs, sous-marins ou chalutiers — la vie difî'ère en tout de l'existence qu'on mène sur les casernes flottantes que sont les grands navires. Sur les patrouilleurs, le commandant et les officiers vivent avec leurs hommes. Mêmes
journées rudes, mêmes souffrances, mêmes joies, et pour tous à bord, même métier. Les spécialités ne sont que des étiquettes amovibles : un canonnier sait chauffer, un mécanicien arme le youyou s'il le faut. On connaît, on utilise les qualités et les défauts de chacun. Du chef au dernier soutier, l'équipage est un bloc, qui vaut ce que vaut le commandant. A la mer, le contact est incessant, intime. Chaque gradé, chaque matelot grimpe à son tour sur la passerelle pour faire ses deux heures à la barre; le chef, lui, y reste souvent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les hommes aiment cela. Quand le commandant est là, ils sont tranquilles, tout va bien. De proche en proche, de traversée en traversée, l'âme du « maître après Dieu » marque sur tous une empreinte que creuse chaque jour. Et, quand vient l'heure que chacun attend, il n'est presque pas besoin d'ordonner, la pensée du chef est la pensée de tous. Commander un patrouilleur en temps de guerre est, proprement, l'idéal. Lacombe n'aurait pas troqué sa passerelle exiguë contre un blockhaus de cuirassé.