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IX. — Dans le delta

La Roufidji se peuple. Le Somaîi est mouillé en aval de Tsalalé. Chalands et boutres charbonniers, vapeurs fluviaux Roivouma et Wami ont amené de Dar-es-Salam les équipages des navires marchands : une cinquantaine d'hommes sur qui va tomber la pire corvée, la défense de l'estuaire.

Une troupe britannique décidée pourrait tenter de prendre pied dans les îlots de boue du delta, bien que palétuviers et moustiques les défendent plus sûrement que fils de fer et tirailleurs. Et, par une nuit sans lune, le flot aidant, une vedette lance-torpilles anglaise aurait tôt fait de passer...

Des réseaux barbelés renforceront bientôt la terrible barrière des sisals aux épines longues, courbes et acérées comme des poignards. Des tranchées creusées dans la fange, des blockhaus érigés en plein taillis abriteront les défenseurs. Quiconque essaiera de violer l'estuaire sera reçu par deux mitrailleuses, un canon de 6 centimètres et de vieux flingots modèle 187L

Des ascaris de la police, des colons allemands complètent la petite troupe, dite détachement du delta. Schœnfeld, capitaine de corvette de réserve, en est le chef. Son poste de commandement est à Mtsala, seul point où l'on trouve cinquante mètres carrés de sable sec, ou du moins que seules submergent les vives-eaux. Les hommes y sont logés dans des

cainhas sur pilotis. La malaria, la dysenterie mettent sur le flanc la moitié de l'effectif. Nouveaux venus dans ce climat atroce, quelques marins du commerce deviennent subitement fous et aveugles, frappés par la fièvre des tiques, la redoutable kimpoutou. Les insidieuses sangsues de la forêt, toujours assoiffées, traversent les molletières les mieux souquées et se gorgent du sang de tous les Blancs. Vraiment, le Kœnigsberg dans son étouffoir est un paradis comparé à cette place d'armes en pleine vasière.

Mtsala est aussi le central téléphonique. On a raflé à Dar-es-Salam tous les fils d'appartements. Tendus d'un arbre à l'autre, isolés par des goulots de bouteilles, ils vont jusqu'au croiseur ainsi relié au grand circuit côtier.

Le mécanicien Schilling accapare le réseau. Vingt fois par jour, il réclame ses appareils à Dar-es-Salam. Sauf anicroche, les premières pièces arriveront le 10 octobre, les dernières à la fin du mois.

Loof est nerveux, car les Anglais cherchent... On a bien pu les égarer pendant quelques jours à coups de T. S. F. transparents. Et Niemeyer s'est bien amusé, avec les émissions de ses trois postes, deux sur le Kœnigsberg et un sur le Somali. Mais la plaisanterie est usée. On a beau multiplier les télégrammes fantaisistes, l'ennemi reste collé à la côte. Les guetteurs du littoral signalent partout des grands croiseurs à quatre cheminées, dont on ignore le nombre, car ils sont tous pareils. Zanzibar n'envoie plus aucun renseignement. Les espions ont dû être coffrés après l'affaire du Pegasus.

Le corsaire se sent pris dans un filet qui, chaque jour, se resserre.

Le 15 octobre, voici les premières pièces de machines. On les ajuste, on les remonte : un vague espoir.

Le 19, Lindi téléphone : le Chatham a découvert le Prœsident, démoli la machine, saisi les journaux de bord et les cartes.

Les cartes... Cette fois, le Kœnigsberg est perdu. Les cartes du Prœsident sont à jour...

Alerte partout !

Les hommes du delta gagnent leurs postes. Mais seule l'entrée de Mtsala est en état de défense... Devant toutes les issues, les vigies s'installent sur les plus hautes branches des filaos.

C'est l'attaque, l'attaque imminente.

Un jour, deux jours... dix jours... Rien.

Tout va bien. Les Anglais n'ont pas compris.

Seul manque encore l'arbre-manivelle de la machine tribord. On l'attend demain, 30 octobre. Tout sera paré pour la grande marée du 2 novembre.

Les impaludés et les bilieux hématuriques songent que, dans trois jours, le grand air du large leur rendra la vie.

L'aube du 30 octobre.

La machine bâbord est prête, elle a tourné doucement, pour essais, la veille au soir.

Des appels dans la forêt : c'est le dernier convoi de Dar-es-Salam. Les canots poussent du bord à sa rencontre. Sur le pont du corsaire allemand, chacun, joyeusement, regarde.

Un timonier :

— Commandant, le chef du delta vous demande au téléphone.

Ciaq minutes d'absence, puis Loof reparaît.

— Aux postes d'appareillage !

— Du nouveau, commandant? interroge l'officier de manœuvre.

— Le Chatham est mouiQé sous l'île Koma. Koma est à une dizaïue de milles dans le nord

de l'estuaire. Le danger n'est pas immédiat; l'Anglais n'a sûrement rien vu. Il est quand même prudent de remonter la rivière, aussi haut qu'on pourra.

Un gabier grimpe en tête du grand mât de flèche, d'où l'on peut voir le large par-dessus la houle verte de la forêt. Il annonce :

— Des canots anglais se dirigent vers la terre. Le téléphone du delta précise :

— Des embarcations sondent sur la barre, devant Tsimba-Ouranga. Elles sont hors de portée.

Loof hésite à appareiller. La mâture du Kœnigsberg est invisible du large, tant que le bateau reste stoppé, mais s'il se déplace...

Les minutes passent. Vers dix heures, coup de téléphone :

— Un canot à vapeur a capturé trois indigènes à Kiomboni.

Kiomboni, embouchure peu profonde, n'a pas encore de garnison!

Pourvu que ces Noirs-là se taisent...

Ils ont parlé. Vers midi, la T. S. F. du Chatham

éclate à toute puissance. Signaux à l'Amirauté, signaux à l'escadre du Cap, signaux à Aden, à Colombo, à Bombay, signaux à deux navires qui bientôt répondent et dont les émissions, dans la soirée, s'approchent...

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