‹ On se bat sur merChapitre 22 sur 62 · X. — Premières attaques · texte numérisé non relu

X. — Premières attaques

Une nuit de silence, puis, de Londres, arrive, en clair^ l'ordre :

« Couler ou détruire le Kœnigsberg, coûte que coûte. ))

D'un côté, trois grands croiseurs. Derrière eux, toutes les réserves de l'Amirauté anglaise...

En face, le corsaire, seule unité de combat.

Et la forêt, la forêt complice.

L'affaire va traîner pendant huit mois.

Elle s'engage vigoureusement, dès le l^'' novembre.

Bombardement d'aveugles. Perchée à la pomme du grand mât, la vigie du Chatham aperçoit tout juste le haut des mâts du Kœnigsberg et du Somali.

On tire dans ces directions-là, copieusement, au juger, à quinze mille mètres, sans voir un seul point de chute.

Le 2, Weymouth et Dartmouth rallient. C'est alors un déluge de projectiles qui tombent n'importe où et chassent de leurs gîtes les amphibies de la forêt.

Sous la grêle, les Allemands évacuent les postes de défense du delta. Le 7 novembre, un obus d'entre

les obus frappe le Somali bondé de charbon. Le cargo prend feu; il va brûler pendant trois fois vingt-quatre heures.

Le Kœnigsberg, pourtant mouillé à quinze kilomètres des bouches, reçoit quelques éclats. Il se déhale un peu plus haut.

Si les Anglais continuent ce gaspillage de munitions, tous les arsenaux de Sa Majesté Britannique ne suffiront pas à les ravitailler.

Que faire, puisque les croiseurs sont trop grands pour donner dans la rivière?

D'abord bloquer le corsaire, puis réfléchir. D'après les Noirs, le Kœnigsberg serait entré par la bouche Tsimba-Ouranga, puis aurait suivi la branche Tsuninga. Il suffirait donc d'obturer cette passe.

En novembre, la mousson de nord-est, laquelle soufîle en tempête dans les mers de Chine, s'installe devant les côtes sud du continent asiatique, sous forme de « jolie brise » ou « bonne brise », sans davantage. Elle s'affaiblit en gagnant l'Equateur, qu'elle caresse d'un zéphyr très doux. Au seuil de l'hémisphère sud, elle s'arrête, dédaignant de faire, à l'été terrible qui va commencer, l'aumône d'un coup d'éventail.

Le long de la côte d'Afrique règne alors l'échange régulier des brises de terre et de mer\ Les grandes pluies commencent de submerger le bas pays.

10 novembre, 4 heures du matin. Le vent de terre est tombé à l'approche de l'aube. Calme plat, brumasse légère sur les eaux.

Silence dans la forêt, dont les hôtes, apeurés par la canonnade des jours précédents, se taisent à présent, même pendant la nuit. Une lueur sur la crête des arbres marque la place où le Somali continue de flamber.

Des ombres vagues s'approchent de la côte; le brouillard leur donne un aspect fantastiqpie.

5 h. 30. Derrière l'île Mafia, le soleil émerge, barre incandescente, puis disque brûlant. Le rougeoiement du Somali fait place à une colonne noire qui s'épanouit en un gigantesque palmier de fumée.

Les ombres de tout à l'heure sont tout près de la bouche Tsimba-Ouranga. En tête, s'avance le Duplex^ minuscule rafiot portant sur sa teugue deux canons Maxim autour desquels s'afî'airent des matelots anglais. Une vedette porte-torpilles suit, et trois canots à vapeur.

Puis, masse haute et ventrue, marche le Newbridge, vénérable charbonnier de Zanzibar. On va le couler en travers du chenal, murant ainsi, pense Drury-Lowe, commandant du Chatham, la seule issue praticable vers la mer.

Le Newbridge est armé par des volontaires du Chatham. Choix difficile, tous voulaient être de la fête. Fitzmaurice, capitaine de frégate, second du croiseur, commande l'opération. On a blindé comme on a pu la passerelle et surtout la barre, qui doit tenir jusqu'au bout.

Deux langues de vase marquent l'entrée de Tsimba-Ouranga, puis commence le dédale des palétuviers

et de la forêt. Sitôt franchie l'entrée, l'arroyo Tsuninga s'ouvre à main gauche. C'est là.

Rien de suspect en vue. La marée descendante doid3le la force du courant qui charrie des troncs énormes et chevelus, coupés par la dernière canonnade. L'eau, lourde de vase jaune, devient noixe par instants lorsque passe une flaque de suie.

— La barre à gauche toute !

A l'instant oii le Newbridge commence de venir sur bâbord, cent tireurs allemands invisibles et tout proches ouvrent le feu. Depuis la prime aurore, ils sont postés là, masqués par les futaies, attendant l'heure. Sur les tôles du vieux charbonnier, les balles crépitent. Au hasard, le Duplex et les canots anglais ripostent, mitraillent le feuillage. L'ennemi les dédaigne et s'acharne sur le gros navire impassible, qui s'engage dans le chenal.

Au point qu'a choisi Fitzmaurice, la rivière s'étrangle un peu. Deux ancres, à l'arrière, s'affalent dans un jaillissement fangeux. Bien tenu par la poupe et saisi par le courant, le Newbridge pivote et tombe en travers. Parfait. A la seconde voulue, deux autres ancres sont mouillées par l'avant.

Manœuvre délicate, exigeant un coup d'œil merveilleux, une précision mathématique, un sens marin hors de pair : bref, un chef-d'œuvre. Froidement, Fitzmaurice exécute le tour de force sous les balles qui viennent d'abattre cinq hommes, parmi les gabiers occupés à filer les chaînes à la demande, devant et derrière. D'autres les ont aussitôt remplacés, car le succès repose sur la tenue des ancres crochées dans

la vase molle. Si elles chassent, tout est manqué.

Dans la cale, on ouvre les prises d'eau. Les parois sont tapissées d'explosifs qui, tout à l'heure, feront brèche. Un canonnier allume le cordeau Bickford.

Si les charges manquent, la vedette torpillera le cargo.

Un coup de sifflet : les marins s'alignent sur le pont. Fitzmaurice, sans hâte, fait l'appel. Second coup de sifflet : dans les canots accostés à l'abri du navire, on descend deux tués, puis neuf blessés, puis les autres, le commandant en dernier, ainsi qu'il sied.

Puis on déborde. Happées par le courant de foudre, les embarcations filent si vite que les tireurs allemands les manquent. Les balles font un bruit de friture dans l'eau.

Une détonation sourde... une gerbe haute. Le Newbridge se couche et disparaît.

L'opération, merveilleusement réussie, est parfaitement inutile, le Kœnigsberg n'est pas embouteillé...

Arrêtées par le charbonnier submergé, les eaux de la rivière le contournent et, rongeant la vase molle des berges, creusent en moins d'une semaine un nouveau chenal. On aura beau couler tous les bateaux qu'on voudra, on n'empêchera pas la Roufidji de se frayer un chemin vers la mer.

Pis encore, les Anglais apprennent que la bouche Kikunja, la plus au nord de toutes, est encore plus facile à franchir que celle qu'ils ont tenté de bloquer.

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