XI. GUET-APENS
Capitale sans gouverneur, ville de garnison sans troupes, métropole coloniale sans colons, port sans trafic, Dar-es-Salam sue l'ennui.
Le gouverneur Schnee s'est replié sur Morogoro, loin de toute complication administrative ou guerrière. Massées, quelque part dans le nord, du côté du Kilimandjaro, les troupes de von Lettow menacent la voie ferrée anglaise de l' Ouganda \ Les colons allemands mobilisables ont gagné les frontières. Le port reste fermé : matériellement par le dock coulé à l'entrée, moralement par le pacte du 8 août, lequel immobilise navires et combustible, sous peine de bombardement anglais.
Malgré cette convention, des chalands charbonniers du port ont, une belle nuit, sournoisement filé vers la Roufidji. Des convois de porteurs ont amené, aux ateliers, d'énormes caisses, qu'ils ont remportées deux semaines plus tard. Pas d'autre activité guerrière à Dar-es-Salam, depuis trois mois et vingt jours.
Presque plus de Noirs dans les rues; on a recruté pour la guerre et pour le portage ceux qui n'ont pas eu le temps de fuir vers l'intérieur. Seuls restent peureusement blottis dans leurs cases, les vieux, les femmes et les tout petits. Tout commerce aboli, Arabes, Syriens et Grecs traînent leur désœuvrement et chaque jour serrent d'un cran leur ceinture.
Les Indiens, suspects d'entente avec l'Angleterre, se barricadent chez eux, hors de vue des ascaris de la police. La mer est déserte, le port est mort. Immobiles et lugubres, les grues à vapeur semblent des potences dont les bennes chavirées et vides seraient les pendus. L'herbe a envahi les voies ferrées. Hangars de douane et ateliers sont fermés comme les grands docks où s'entassent le coprah, le caoutchouc, le riz, le sésame, l'ivoire, en milliers de ballots précieux prêts à partir vers Hambourg et qui sont bloqués là, pour quatre ans...
Les habitués des quais, les promeneurs de l'aprèsmidi finissante, qui vont respirer les fortes risées du large avant le calme plat du crépuscule, évitent maintenant la nécropole du port et gagnent bien vite le Ras Tchokou, grande falaise rouge qui domine l'Océan. Mais plus triste encore est le spectacle de la mer, étendue de liberté devenue zone interdite.
28 novembre. Sur Dar-es-Salam se lève un jour gris argent, endeuillé de nuages lourds et bas à travers quoi des rayons de lumière cherchent à s'insinuer. Un grain de pluie bouche la vue dans l'est, s'épaissit, s'approche, noie la ville sous une averse dense et tiède, puis va se perdre dans les collines de l'ouest. Le soleil victorieux éclaire alors une ligne de file correcte, cinq bâtiments de guerre, anglais bien entendu, le cap sur l'entrée du port.
Deux gros navires et trois tout petits.
Coups de téléphone, coups de clairon, estafettes indigènes attirent en un instant la ville sur le quai.
Le croiseur Fox est en tête de la ligne. A deux encablures, le Goliath suit, cuirassé antique et sans vitesse, mais dont les grosses pièces commandent le respect. Viennent ensuite, tout fiers d'être englobés dans une telle formation, le Duplex^ que nous avons vu à Tsimba-Ouranga, et deux remorqueurs armés, Adjutant et Helmuth, récemment capturés par les Anglais.
A quatre kilomètres de terre, devant l'île Makatumbe, les cinq bateaux mouillent ensemble.
Par le code international le Fox signale au sémaphore de Dar-es-Salam :
— Envoyez un canot. Je désire communiquer avec le gouverneur.
Message correct, Dar-es-Salam est ville ouverte. Et il serait imprudent de faire la sourde oreille.
Bientôt, à la coupée du Fox^ accoste une vedette à pavillon blanc amenant trois Allemands à lunettes, dorés comme châsses et décorés à la limite de la décoration.
Dans le salon du commandant, ils sont tout de suite en pays de connaissance : King est là. Vous savez bien, le fameux King, le consul anglais si bien renseigné...
Présentations : conseiller d'Empire Humann, gouverneur adjoint remplaçant le docteur Schnee; résident du district de Dar-es-Salam; capitaine du port.
Capitaine de vaisseau Caulfeild, commandant le Fox et la station de l'Est- Africain ; capitaine de corvette Palmer, second du Fox.
Caulfeild avise les Allemands que ses canots vont
GoJiath I
Dar-es-Sâlam
entrer dans le port, pour inspecter les navires marchands, lesquels sont, de par la convention du 8 août, propriété britannique. Le détachement fera au besoin sauter leurs machines et emmènera les chalands, suspects de ravitailler l'ennemi. La visite aura lieu même sur le Tabora^ que les Allemands déclarent navire-hôpital. Depuis le coup du vapeur Prœsident, charbonnier camouflé avec la croix rouge, les Anglais ne se laissent plus prendre...
Les parlementaires s'en vont. Leur attitude a été telle que King aurait bien voulu les garder comme otages. Mais leur vedette porte le pavillon blanc. Signatures et pavillons sont choses que la marine britannique respecte jusqu'au bout.
Maintenant, suivez les opérations sur le croquis et n'oubliez pas que, de leur mouillage, le Fox et le Goliath ne voient que la ville et, sur sa gauche, la grande tour des signaux. Le reste du port est une vaste tranchée entre deux hautes terres.
Une heure après que les parlementaires allemands ont regagné la côte, un canot à vapeur anglais se met en route pour sonder l'entrée.
Les hommes du détachement ont reçu mille consignes de prudence. Ils sont payés pour se méfier. Trois semaines plus tôt, le Fox a pris part à l'attaque de Tanga% oii six mille soldats indiens ont été reconduits de telle façon qu'ils ont dû se rembarquer en pagaye, laissant un millier d'hommes par terre.
Ici, l'afî'aire se présente mieux. Tout respire la paix. Des promeneurs sillonnent la route du bord
de l'eau : cavaliers et amazones vêtus et casqués de blanc, guêtres de fauve, calèches de hauts fonctionnaires. Un tilbury élégant, conduit par une femme, se dirige au pas de son attelage vers le ras Tchokou. Mieux encore, en signe d'accueil pacifique, au moment où le canot à vapeur s'engage dans le chenal, la tour des signaux qui domine la falaise gauche de l'entrée arbore deux immenses pavillons blancs.
Le canot à vapeur a balisé la passe. D'une bouée à l'autre, VHelmuth navigue, suivi par la vedette du Goliath. Ritchie, second du cuirassé et chef du détachement, est sur VHelmuth. Paterson, capitaine de corvette, est dans la vedette.
Voici l'entrée et la ville. « La barre toute à gauche. » Et l'on gouverne dans l'axe du port intérieur.
Un coup d'œU, en passant, au sémaphore, où toujours flottent les deux grands pavillons blancs.
L'idée de l'embûche, du guet-apens prochain, saute brusquement au cerveau de Ritchie. La chaleur, soudain brutale, aggrave le malaise. L'énorme massif de corail empanaché de palmeraies qui s'étend, à sa gauche, entre le port et la mer, arrête la brise et masque le large. Aucun souflle dans ce boyau. On s'y croirait muré. A droite, sur la berge de vase, des palétuviers serrés... Quelle embuscade derrière ce rideau?
Dans les brèches entre les bouquets de cocotiers, on aperçoit encore par instants les deux grands pavillons blancs.
Kœnig, Feldmarschall se présentent d'abord. Escalade. Pétards dans les machines. Embarquement hâtif, dans deux canots du Kœnig, de trente prisonniers, dont quinze Blancs, trouvés sur ces bateaux-là. Que faisaient-ils à bord? On le saura plus tard. On n'a pas le temps de les interroger.
Passons au suivant : Kaiser- Wilhelm IL Nom sinistre et sinistre navire que des gens ont évacué il n'y a pas cinq minutes... en laissant des traces, en semant derrière eux dans tous les coins des chargeurs de Mauser dont les balles ont la pointe sciée : incisions toutes fraîches, luisantes encore... L'odeur de trahison entête à présent Ritchie, qui dépêche un gabier dans la mâture afin d'examiner le mât du sémaphore.
Les pavillons blancs sont toujours là.
Quand l'ennemi les amènera-t-il, ces pavillons? Dans quelques secondes sans doute? Il n'a pas fabriqué pour rien les balles dum-dum... Sûrement il va couper la retraite, l'unique retraite, l'entrée tortueuse du port. La mer est basse. On aura le courant de flot sur le nez pour sortir, si on sort... Le temps fuit...
— Allons, les gars, faites vite.
Des détonations sourdes... Le canon? Mais non. Tout simplement les machines qui sautent, en bas dans la cale.
Du Tabora on signale, à bras : « Holton à Ritchie. Ce paquebot est vraiment un hôpital. »
Un hôpital. Tant mieux. Il pourra servir tout à l'heure, après l'attaque. Mais d'où viendra-t-elle, l'attaque?
Les matelots ne soupçonnent rien. On les entend rire, ces grands enfants, tout heureux de casser du matériel.
Cinq chalands sont là, qu'il faut emmener.
Ah ! une idée : on va amarrer un de ces chalands-là de chaque côté de la vedette. Blindage de fortune en cas de fusillade. Du coup, les rires cessent; les hommes commencent de voir clair. L'un d'eux hèle, là-haut, le gabier qui répond, gouailleur :
— T'en fais pas, mon vieux, les pavillons Mancs y sont toujours...
Sur le Fox, sur le Goliath, on guette le retour des détachements, longues-vues pointées sur l'entrée du port. Inquiétude. Caulfeild fait pointer les pièces sur les édifices du gouvernement, puis signale :
— Ouvrir le feu si on amène les pavillons blancs.
La matinée s'écoule, en gouttes lentes. On ne sait rien, on ne voit rien. Tout devrait être fini. Vers midi, n'y tenant plus, Caulfeild saute dans son canot à vapeur. Il est sans armes, comme ses canotiers...
Trente minutes de marche. Voici le dock, bien visible car la mer est basse. Le commandant du Fox examine. Son officier de manœuvre, le lieutenant de vaisseau Eric Corson, prend un croquis. Mais la pensée de Caulfeild est ailleurs, là-bas, derrière cette pointe qui cache ses hommes. Il faut aller voir...
Le canot à vapeur donne dans le chenal, franchit le coude de l'entrée.
Flac!... Une balle sur l'eau?
Mais non, c'est sûrement un tube de chaudière qui vient de crever. Les Allemands n'oseraient tirer, puisque là, tout près, à deux cents mètres à peine, la brise largement déploie les deux grands pavillons blancs.
C'était un coup de feu, et c'était un signal.
Un signal qui déclenche mille coups de fusil poivrant l'embarcation sans défense. Au pied du sémaphore la broussaille cache des tireurs. En quelques secondes, l'attaque se développe sur les deux rives. Les balles arrivent en nappes.
— La barre à gauche toute ! Couchez-vous ! Ainsi commande Caulfeild, qui, lui, reste debout, à
l'arrière, bien visible.
A sa droite, un matelot s'abat, une balle dans la tête. A sa gauche, le patron du canot chancelle, jambe cassée, puis s'assoit très calme, près du mât du paviQon. Une autre balle lui crève la gorge. Cramponné à la roue, il vomit le sang. Caulfeild veut prendre la barre, le second maître refuse.
— Ce n'est rien, commandant. Je tiendrai le coup. Nous serons bientôt hors du chenal, si on peut faire monter la pression.
— Corson, dit le commandant, un coup d'œil aux feux.
Le lieutenant de vaisseau s'élance vers la chaudière, trouve le chauflfeur Herbert Lacey, une balle dans les reins, à genoux, tordu de souffrance. Il essaie encore de charger le foyer, mais tombe mort, la face sur le cendrier brûlant. L'officier saisit la pelle à feu, casse
les blocs noirs, les enfourne. La pression monte. Refoulant le courant de flot, le canot arrive enfin hors de portée. L'ennemi cesse le feu.
Les deux pavillons blancs sont toujours là...
Rentré à son bord, Caulfeild entend une nouvelle fusillade.
C'est VHelmuth qui sort du port sous le feu de canons de campagne et de mitrailleuses postés sur la rive nord. Le patron est abattu à la barre. Un gabier le remplace et tombe aussitôt. Le lieutenant de vaisseau Orde, commandant du remorqueur, saisit alors le gouvernail; une balle le frappe à son tour. Un coup malheureux bloque la culasse du canon de 47, seule arme de VHelmuth. Au bruit des balles tambourinant sur les tôleries se mêle le sifflement déchirant de la vapeur, qui gicle par des tuyaux crevés. Sans pression, paralysé, le pauvre bateau avance à peine.
Mais à terre maintenant des gerbes s'élèvent du sol, des arbres coupés sautent en l'air ; le Fox et le Goliath commencent de parler.
Le cuirassé parle même très haut. Deux mots tout juste, mais définitifs : deux obus de trente centimètres en plein palais du gouverneur. Quand le nuage de l'explosion se dissipe, il n'y a plus de palais, il n'y a plus qu'un gros tas de moellons qui fume.
Un moment de stupeur chez l'ennemi. h^Helmuth en profite et s'éloigne. Il est sauvé. Enragés, les tireurs allemands ont fusillé jusqu'aux deux canots du Kœnig, pleins de prisonniers, que traînait le remorqueur.
h'^Helmuth aurait bien dû couvrir ses flancs avec ces deux canots-là. Mais les Anglais sont corrects jusqu'à la naïveté. A tel point que le Fox et le Goliath veillent avec soin à ne pas envoyer d'obus sur la ville, qu'ils considèrent comme protégée par les deux grands pavillons blancs.
Et voici la vedette de Ritchie. Elle disparaît entre les deux chalands qui la protègent. Contre eux, le tir s'acharne malgré le feu du Fox et du Goliath. A terre, les Allemands se sont mis à l'abri.
A la barre de l'embarcation, trois marins déjà ont été fauchés. Voici le coude de l'entrée, tournant dangereux. Le commandant Ritchie prend le gouvernail. Il a déjà quatre balles dans le corps. Une cinquième l'atteint. Il reste debout, il gouvernera avec ses dents, s'il le faut... Et il le faudra, car deux projectiles viennent encore trouer sa peau... Ses sept blessures s'inscrivent en flaques écarlates sur son uniforme blanc. Il tient toujours. Cent mètres encore à courir... cinquante... Ritchie tombe, la rotule en bouillie; il a fallu huit balles pour le jeter bas. Barre abandonnée, la vedette zigzague et, dans un choc dur, s'échoue. Dans le port, l'ennemi hurle de joie.
Mais la secousse a ranimé Ritchie. Devant ces yeux qui s'ouvrent, les blessés se sentent forts. Le chef tente un geste, crie deux mots : « Les chalands ! » puis retombe évanoui.
Les matelots ont compris. Un gabier à demi mort se traîne, coupe les amarres des chalands. Ainsi dégagée la vedette flotte. Une heure plus tard, ruisselant
de sang, elle atteint le Fox. Sur les deux officiers et les cinq hommes de son effectif, pas un n'est indemne. Vingt-neuf blessures sont réparties entre ces sept hommes-là.
Pendant les cinquante-deux mois qu'a duré la guerre, S. M. George V a décerné en tout trente et une Croix de Victoria aux officiers et aux marins de sa flotte. Le commandant Ritchie a reçu une de ces croix et a vécu pour la porter.
Dix Anglais et le commandant Paterson sont prisonniers des Allemands. Restés sur le Kœnig, ils n'ont pas reconnu la vedette qui descendait, camouflée par ses deux chalands. Et Ritchie, lui, a cru que Paterson était rentré avec V Helmuth,
Les Allemands amènent les pavillons blancs.
Les navires anglais appareiUent.
Et reviennent deux jours plus tard, le 30 novembre, pour les représailles.
Mais doucement! Dar-es-Salam est ville ouverte. Il faut d'abord dénoncer la convention, ou ce qu'il en reste après la trahison de l'ennemi.
Correctement, par lettre, Caidfefld prévient.
« Les Allemands ont violé le droit de guerre international, en fusfllant des canots désarmés, malgré la présence des pavfllons blancs. La ville va être bombardée. »
Comment répliquer à une telle lettre? Ma foi, une imposture de plus ou de moins... M. le conseiller d'Empire Humann, gouverneur intérimaire de l'Est-
Africain, est un fieflfé menteur. Voici sa réponse :
« Je n'ai jamais consenti à ce que soient démolies les machines des navires marchands.
« Les canots anglais étaient pleins d'hommes armés.
« Une fois le feu ouvert, il a été impossible d'amener les pavillons blancs.
« Enfin, ce sont les Anglais qui ont violé les conventions de guerre. »
Je pense que le nom du conseiller d'Empire Humann doit figurer, en bonne place, sur la liste noire des massacreurs, annexe du Traité de Versailles. Vu l'usage qui a été fait, jusqu'à présent, de cette liste, je suis sûr que ce haut fonctionnaire a fait une carrière rapide et brillante dans l'administration de son pays.
En attendant qu'il soit placé à la tête de la première colonie que les protagonistes du « retour à l'équilibre » ne manqueront pas d'attribuer à la pauvre Allemagne, ruiaée par la guerre...
Sur Dar-es-Salam déserte, — l'ennemi a eu six heures pour l'évacuer, — le bombardement commence à deux heures du soir.
Le consul King a désigné les buts à battre.
Bientôt, il ne reste plus pierre sur pierre des maisons allemandes. Casino, banque, compagnies de navigation, hôtels, brasseries, édifices publics, casernes, bureaux des grandes firmes sont en ruines.
Mais pas un obus n'a effleuré la cathédrale, le temple, les missions, les hôpitaux. Le fameux Tabora est indemne. La ville indigène n'a pas souffert.
Pas un tué, pas un blessé.
Le feu cesse à quatre heures quarante.
Les Allemands se frottent les mains. Dégâts purement matériels. Les vaincus paieront.
Non... les vainqueurs.