XIII. — Le combat naval dans la forêt
5 juillet 1915, à la tombée de la nuit.
— Allô! Commandant du Kœnigsberg! Quatre navires anglais mouillent devant le port. Trois transports de troupes et un croiseur auxiliaire.
La voix est celle du général major de réserve Wahle, qui commande la place de Dar-es-Salam. Loof répond :
— Combien de bâtiments de guerre avec ces transports-là?
Un silence. Le général transmet la demande au sémaphore, puis :
— Aucun bâtiment de guerre. Le sémaphore dit que les transports mettent à l'eau leurs canots, pleins de soldats.
— Bien, dit Loof, Dar-es-Salam peut dormir tranquille. L'affaire est plus grave pour moi que pour vous.
Le commandant allemand a raison. La diversion organisée par l'amiral King-Hall, chef de l'escadre de blocus, est cousue de fil blanc gros comme câble de remorque.
Alerte partout.
6 juillet. — Le delta de la Roufidji aux petites heures du matin.
Nuit calme, arrosée par une succession de mcho, ondées courtes, tièdes et violentes. La mousson, qui suit la direction de la côte, roule de gros cumulus noirs.
Le jour approche, le ciel commence de se nettoyer.
Sentant venir Faube, les bêtes de la forêt mettent une sourdine à leurs cris, les singes hurleurs cessent brusqpiement leur concert, comme au commandement; un oiseau siffleur vrille l'obscurité d'une dernière stridence déchirante. Sur la jungle boueuse le silence s'épand.
De la mer arrive le bruit mou du ressac escaladant les épis de vase qui prolongent l'estuaire et que la marée montante submerge peu à peu. Le murmure s'atténue jusqu'à n'être plus qu'un frôlement discret. Au bord de l'eau, la brise secoue les plus hautes branches des palétuviers, ombres noires qui s'agitent sur le ciel. Les gouttes d'eau du dernier grain tombent de feuille en feuille et claquent.
Attaque imminente, a dit le chef. Tant mieux ! Cette faction dans la vase a épuisé tous les gens du delta. Les moustiques ont donné l'assaut. Ça va pour une nuit, pour deux, peut-être... mais pas plus... Malgré voiles et onguents, les faces saignent. On attend fiévreusement le lever du jour qui chassera la plaie ailée.
Des ombres trament sur l'eau dans le nord-est, mais les guetteurs hésitent à donner l'alerte, ils attendent d'être sûrs...
Une risée plus violente nettoie le ciel au zénith. Un peu de clarté tombe sur l'eau.
Une masse de navires en vue, le cap sur l'entrée. Pas loin...
Combien sont-ils? On ne peut encore le dire. Naviguant en ligne, ils se masquent l'un l'autre.
Coups de sifflet. Coups de téléphone. La menace se
mÊamSSÊmSSSm
précise. Elle est sérieuse. Plus de quinze bateaux. Sept cinglent vers la bouche Kikunja, la plus profonde, la plus facile ; les autres obliquent vers le sud, vers Tsimba-Ouranga, vers Kiomboni^
Quinze assaillants contre le seul Kœnigsberg.
Le corsaire a vu fondre son équipage. Dans les premiers jours de mai, trois officiers et soixantequinze marins ont quitté le bord pour rallier le Tanganyka : ordre de Berlin. Une cinquantaine d'hommes, sur les deux cent trente que Loof a conservés, ont été débarqués, malades. En fait, la situation pourrait être pire. Pendant toute la mauvaise saison, de novembre à mars, le corsaire n'a jamais eu plus de cent quarante combattants valides. Mais les Anglais n'étaient pas prêts...
Il fait grand jour à présent, le temps s'annonce merveilleux.
Le commandant Loof voudrait bien savoir quels vont être les assaillants. Les veilleurs du delta, tous matelots du commerce, s'embrouillent dans les profils inconnus. Les coups de téléphone se succèdent sur un ton de minute en minute plus élevé et qui s'agrémente des plus étonnantes fleurs du langage maritime, parterre multicolore et varié.
Sur le Kœnigsberg, Loof écume. Koch, le second du bord, carnet de silhouettes en poche, grimpe jusqu'au nid de pie et identifie les deux premiers bâtiments. Les autres sont de vieilles connaissances. D'en bas, Loof, cramoisi, hurle des questions.
Inutile de crier la réponse. Koch dégringole et rend compte :
— En tête, deux monitors du type Severn. Loin derrière eux, trois chalutiers, puis les croiseurs Weymouth et Pyramus.
— Calez les mâts de hune, commande Loof.
Il serait, en eflfet, dangereux de laisser un point de repère aux quatre pièces de 15 et aux quatre ohusiers de 12 qui, dans un instant, vont chercher le Kœnigsherg dans la forêt. Les officiers allemands n'en reviennent pas. D'où peuvent bien sortir ces monitors ?... Cette fois, les Anglais ont mis de leur côté le précieux facteur « surprise ».
— Apel, dit Loof à son officier canonnier, il faut casser les reins à ces gens-là dès les premières minutes. Si vous les laissez rectifier leur tir, notre compte est réglé.
— Bien, commandant, répond Apel. Si j'arrive à voir les Anglais, j'en fais mon affaire. S'ils restent défilés, il sufiira qu'on me dise où ils sont. Mes pièces sont prêtes, mes angles calculés. Sait-on vers quelle heure ils entreront?
— Ils entrent, répond Loof, écoutez...
Dans le nord, des détonations. Lointaines ou proches, on ne sait. La forêt feutre les sons. Des coups de fusils et de mitrailleuses : bruits de tapis battu. Bientôt résonnent des voix plus graves. Les croiseurs anglais canonnent les positions du delta...
5 h. 20 du matin. A la bouche Kikunja, la forêt crache du feu, poivrant à plein débit les monitors qui s'engagent dans la rivière. En tête marche le Severn silencieux. Le commandant Fullerton, qui est
là pour chasser le grand fauve, dédaigne l'attaque des moucherons.
Les Allemands du delta ont reçu l'ordre de viser les passerelles, les pièces légères, le personnel à découvert. En réalité, ils tirent au hasard sur les superstructures anglaises. Cihles étranges qu'on croirait dessinées par des peintres cubistes. Ce ne sont que lignes brisées, surfaces obliques raccordées n'importe comment. Camouflage improvisé, sans doute? Non, simplement blindage de fortune, édifié en quatre semaines. Plaques d'acier accrochées un peu partout, capitonnages de sacs de terre, pare-éclats de chaînes jointives pendues en rideau. Tous les projectiles allemands ricochent, s'émiettent ou s'enterrent.
Sur les monitors, les Anglais veiUent. A tribord comme à bâbord courent les berges de vase, puis les palétuviers, enfin l'arrière-plan vert profond de la grande futaie.
Attention, quelque chose remue par bâbord devant: deux taches claires dans le feuillage. A la jumelle, on distingue deux hommes, perchés sur les branches basses d'un filao tout au bord de l'eau. Que diable peuvent-ils faire là? Fullerton indique aux pièces le gisement et recommande :
— Surveillez-les et veillez bien la berge autour d'eux.
En cet endroit l'arroyo fait un coude. Le Severn, vitesse réduite à trois nœuds, pointe ses canons, hausse à zéro, bien entendu.
Attention ! voici le tournant. Et soudain, les deux
quinze centimètres du monitor crachent, à bout portant, sur un appareil bizarre. Explosion. Fumée lourde.
Les Allemands avaient amarré là, debout à la berge, deux pirogues qui supportaient un madrier. Au madrier était pendue une torpille. Quand la fumée est dissipée, hommes, appareil et filao ont disparu, volatilisés. Le feuillage est moucheté d'éclaboussures de vase. Des arbres, lancés en l'air, retombent dans un fracas de branches cassées.
Maintenant que les monitors ont franchement paré l'entrée, les croiseurs Weymouih et Pyramus restés au large ouvrent un feu d'enfer sur les défenses allemandes de Kikuinja, cependant que VHyacinih et le Pioneer martèlent les environs de Tsimba-Ouranga.
Sous ce pUonnement, les Allemands du delta cessent le feu.
Des chalutiers s'avancent alors, draguant la passe. Le Weymouih^ avec la marque de l'amiral King-Hall au grand mât, franchit la barre derrière eux, puis mouille aussi près de terre qu'il le peut et canonne la colline Pemba, taupinière dominant le pays plat et observatoire d'artillerie, disent les Noirs.
6 heures. A présent, Severn et Mersey vont s'embosser.
Il le faut. Leurs canons vont bombarder l'adversaire invisible, donc tirer dans une direction déterminée par cent mesures, par mille calculs; dans une direction qui doit, une fois rectifiée par les avions d'observation, demeurer immuable, comme si les
pièces étaient installées à terre, sur plates -formes triplement bétonnées.
Chacun des monitors va mouiller quatre grosses ancres, deux devant, deux derrière, en plein courant. Pendant de longs quarts d'heure, les hommes vont raidir les chaînes, égaliser les bouées, travailler à découvert... et peut-être sous le feu.
Depuis un moment, Fullerton, soucieux, interroge le ciel.
Ah! enfin... un ronflement là-haut : l'hydravion du lieutenant Watkins, avec six bombes. Il arrive juste à temps pour occuper le Kœnigsberg pendant l'embossage des monitors.
Par tous les temps, et même dans les régions tempérées, le survol des régions boisées, à faible altitude, est un sport peu recommandé. Au-dessus de la Roufidji, c'est la chute sans cesse imminente. La masse d'air surchauffé qui surplombe la forêt est fissurée en tous sens par les couloirs d'air froid montant des cent bras de la rivière. Aux prises avec les remous formidables, l'avion sent, dix fois par minute, l'air manquer sous ses ailes. Les chutes brutales de quatrevÎQgts mètres sont fréquentes.
Le bombardement ou l'observation sont alors une acrobatie perpétuelle, une acrobatie sous les obus. Mais les obus, monnaie courante du pilote de guerre, sont moins à craindre que les tourbillons.
Les six bombes aériennes de Watkins manquent le croiseur allemand. Mais les monitors ont pu s'embosser sans casse.
Ils sont à poste. Watkins vole vers l'île Mafia et
salue, au passage, le commandant Cull, pilote, et le sous-lieutenant Arnold, observateur, lesquels se dirigent à tire-d'aile vers la Roufidji sur un biplan terrestre.
Le Severn et le Mersey attendent son arrivée pour ouvrir le feu.
Le Kœnigsberg, lui, n'attend pas. Il n'a pas besoin de voir l'adversaire, il n'a pas besoin d'observateurs aériens. Son tir est, par avance, repéré.
Par bâbord du Severn, cinq obus de dix centimètres s'abattent à la fois, en groupe serré. Tout comme s'il voyait son adversaire, le Kœnigsberg rectifie son tir. Sa deuxième salve est plus proche. La troisième arrive à toucher l'Anglais, les gerbes d'eau limoneuse arrosent les plages du monitor. C'est le moment... Mais la salve suivante saute par-dessus le navire, tombe à tribord. Elle a manqué d'un rien, mais elle a manqué...
Et derechef elle manque. Le Kœnigsberg encadre sans cesse sans toucher jamais.
Ah! c'est que les Allemands ont un fameux matériel : parallélisme des pièces réalisé à la minute près, obus calibrés au centième de millimètre, poudres tarées au centigramme... Bref, la perfection... et c'est cette perfection qui sauve le Severn.
Un soupçon de fantaisie dans la construction germanique, et le tir allemand serait un peu dispersé. Sur les cinq coups d'une salve rapprochée, un ou deux feraient mouche \ Le tir d'aujourd'hui est beaucoup trop précis pour être dangereux.
Les Anglais sont à l'abri d'un pareil reproche. Leur
fantaisie est démesurée. Pour tout dire, ils tirent n'importe comment. Et les aviateurs se demandent ce qu'ils sont venus faire au milieu de cette pétarade. Les obus des monitors tombent dans la forêt, n'im-
LEGEMDE, N }Jev^hrid^e"cou.le T Lance-torpille allemand M MonitùTs le iljuilht 1,2,3,^ Mouillages diiKceni^sler^' <* Son àernisrJnouilh^e ^IjuilUtj
porte OUI, à droite du but, à gaucbe, devant, derrière. Ah! le Kœjiigsberg est bien encadré! Encadré entre des coups courts de mille mètres et des coups longs peut-être du double. L'observateur aérien se sent devenir fou. Le malheureux fait ce qu'il peut, malgré les shrapnells allemands de dix centimètres qui
éclatent par instants si près qu'il faut prendre du champ, puis revenir, et malgré les terribles pirouettes dans les remous d'air chaud...
Donc, Severn et Mersey tirent beaucoup plus mal qu'il n'est permis. Et, chose infiniment plus grave et qui rend le réglage impossible, ils tirent tous deux à la fois, sans alterner leurs salves, sans cadence, tant qu'ils peuvent, au plus tôt paré. Et quand, par hasard, un obus arrive assez près du but pour que l'avion puisse en signaler l'écart, nul ne saurait dire auquel des deux tireurs appartient le coup !
Vont-ils vider leurs soutes à poudre sans autre résultat que de couper quelques arbres? Heureusement pour la suite des opérations, à sept heures quarante, le Mersey encaisse sérieusement. Un obus entre dans la tourelle de 15, tue trois hommes et blesse tout le reste de l'armement. Des éclats vicieux vont frapper l'infirmier dans le poste des blessés. Trois minutes plus tard, un autre projectile arrive par bâbord en pleine coque. De quoi couler net le bateau. Par chance, un canot à moteur vient justement d'accoster le long du bord. Il avale la dragée et coule à pic. Le Mersey en est quitte pour un sérieux renfoncement dans son bordé. La précision des salves allemandes rend la place trop chaude et le commandant Wilson préfère s'en aller un peu plus loin. Fameuse idée : à peine a-t-il quitté son mouillage qu'une salve étroitement groupée y arrive tout entière. Il était temps...
Pour régler le tir, les Allemands ont sûrement placé un observateur dans les environs. Mais oiï?
J'ai dit que le Mersey a été touché heureusement. En eifet, à partir de cet instant, le Severn tire tout seul, et les observations de l'avion servent enfin à quelque chose. Six obus atteignent le Kœnigsberg, démolissent un canon, bouleversent la passerelle, suppriment le grand télémètre, dévastent une soute. Au total, sept tués et une quinzaine de blessés, parmi lesquels le commandant Loof, l'ofiicier des montres Niemeyer et un enseigne.
Maigre résultat. Succès éphémère, car il faut suspendre le feu, faute d'observateur. L'avion n'a plus que juste assez d'essence pour rentrer à Mafia.
Les coups du Kœnigsberg continuent de tomber à l'eau par salves de cinq, toujours serrées, toujours tout près, jamais à bord du Severn. Quand même, c'est tenter Dieu ! Le monitor se déhale un peu plus en amont.
Et voici qu'en faisant route, il aperçoit, tout en haut d'un arbre, quatre hommes tranquillement installés. Ne sachant s'ils ont été vus, les Allemands, à tout hasard, font camarade ! Trop tard ! Une salve de quarante-sept millimètres les cueille comme des mangues mûres.
A 1 h. 30 après-midi, arrive un second avion de tir. Avec une unanimité touchante et maladroite, les deux Anglais reprennent le feu. Sans résultat, naturellement.
Mais le Kœnigsberg commence de mal tirer, lui aussi. Sûrement les quatre hommes abattus tout à l'heure étaient perchés là pour rectifier le tir. Un seul canon donne de la voix, parfois deux. Sans aucun doute, l'ennemi a du plomb dans l'aile.
Hourrah !
3 h. 30. L'avion, en panne, amérit. Severn et Mersey s'évitent alors cap pour cap et descendent la rivière. Au moment où ils se mettent en route, le Kœnigsberg envoie une salve, une salve complète, une salve de cinq coups.
Malheur! il est donc intact...
Mais oui, intact ou presque. Simplement, depuis qu'on lui avait tué ses observateurs, il économisait ses munitions.
En cette soirée du 6 juillet, le moral n'est pas fameux sur les monitors.
Le Mersey n'a que six tués et deux blessés; le Severn n'a perdu aucun homme.
Mais tous deux sont très avariés, abîmés par le tir de leurs propres pièces, toujours pointées à l'angle maximum. Pivots faussés, tôles disjointes, membrures tordues, tuyautages fuyant de tous les bords.
Pendant neuf heures d'affilée, leurs écjuipages, respirant du feu, se sont battus sous des tôles rôties. Ils sont épuisés. Ils savent que l'ennemi n'a pas souffert. Ils voient que leurs bateaux ont molli. Les marins n'aiment pas beaucoup être trahis par leur matériel.
Il va falloir « remettre ça ».
Et un peu mieux, si possible. Cette fois-ci, on a tiré six cent trente-cinq obus pour en mettre une demi-douzaine dans la cible. Moins de un pour cent, rendement inavouable pour des canonniers marins...