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XIV. — La fin du corsaire

Le vrai drame va se jouer le dimanche 11 juillet.

L'amiral King-Hall a maintenu le scénario, sauf une légère modification : défense de canonner en chœur. Severn tirera d'abord, puis Mersey, chacun d'eux en solo.

On commencera à midi, heure imposée par la marée.

Embarquons aujourd'hui sur l'avion de tir (wingcommander Cull, pilote; sub-lieutenant Arnold, observateur). Ainsi nous ne perdrons rien de l'action.

11 h. 30. Tout va bien. Le moteur tourne rond, les commandes sont douces, l'appareil obéit à merveille. Avant le départ, on a repris les jeux des cordes à piano, des entoilages, de tout ce qui, dans ces régions embrasées, travaille et souffre autant au repos qu'en plein vol. Cull et Arnold sont pleins d'ardeur, tout à leur aise dans leurs vêtements de toile khaki. Foin des combinaisons fourrées dans ce ciel oii l'hélice vous souffle à la figure un sirocco brûlant.

En ralliant l'estuaire, l'avion voit d'abord les antennes de vase que projettent vers le large les bouches de la Roufidji. La haute futaie cache encore les méandres de la rivière; la forêt paraît compacte, impénétrable. L'appareil s'approche, et peu à peu, apparaissent les plus grands bras du fleuve, sentiers sinueux d'abord, s'élargissant ensuite en belles avenues à mesure qu'on est plus près de leur verticale.

Jetant des coups de lumière brusques à travers le feuillage, les petits arroyos se montrent furtiv ement et disparaissent, comme dévorés par la sylve, dès qu'on abandonne leur aplomb. On jurerait survoler un tapis à reflets changeants, d'une moire vert profond soutachée d'or vieilli.

Du nord-ouest au sud-est, la côte court à l'infini, bande grise de palétuviers frangée par la ligne argentée des brisants. C'est l'heure de la pleine mer; le courant de flot a refoulé vers l'amont les vases de la Roufidji. Vue du ciel limpide, la mer nettoyée est, près du rivage, d'un azur moucheté par les taches noires des récifs; puis, vers le grand large, elle s'assombrit en indigo violent.

Au-dessus de l'île Mafia, triangle blanc plaqué sur ce bleu, une libellule tournoie, puis elle se pose sur le sable de la côte nord ; c'est le deuxième biplace de tir qui vient de rallier le centre d'aviation après un suprême essai de son moteur.

Les lointains sont vagues. L'évaporation formidable de l'Océan sous le coup de pompe du soleil et l'atmosphère qui tremblote au-dessus du sol brûlant déforment l'image des objets.

11 h. 35 : « Nos croiseurs ouvrent le feu! » hurle l'observateur à l'oreille du pilote.

Cull pique aussitôt vers l'amont du delta, vers un carrefour en étoile^ oii le Kœnigsberg attend, découpure fusiforme collée sur l'eau, et d'où divergent quatre fils noirs à peine visibles, les quatre grosses chaînes d'amarrage.

En larges orbes dont le centre se projette sur

le croiseur ennemi, CuU commence de tournoyer. Arnold vérifie son manipulateur de T. S. F. et déroule le fil d'antenne.

Près de la bouche Kikunja, les aviateurs aperçoivent les croiseurs Weymouth et Pyramus, fuseaux longs et minces prolongés par une traîne écumeuse. Ils crachent de minces jets de flamme suivis de nuages blancs cotonneux. Autour d'eux, s'afî'airent des bateaux-jouets tout ronds; ce sont les chalutiers qui sondent et draguent le chenal.

Tout à fait en avant, les deux monitors ventrus, lourdes et lentes tortues, s'engagent dans la rivière.

Arnold observe le Mersey, tache grise à présent immobile sur la tramée jaune de la branche Kikunja. Le monitor vient de mouiller à la même place que le 6 juillet. Autour de lui, l'eau commence de se piqueter de taches fugitives, gerbes des obus du Kœnigsberg. Bombardement prévu, souhaité. Tant qu'il durera, le Severn aura le temps de s'embosser et de régler son tir...

Mais l'Allemand évente le piège. Très vite, la rivière se calme auprès du Mersey et les petits geysers blancs, à peine visibles d'en haut, rejoignent et suivent le Severn^ qui fait ainsi deux kilomètres parmi les obus. Sur ses plages, de minuscules points blancs s'agitent, marins courant aux postes de manœuvre. C'est l'embossage. Arnold suit l'opération à la jumelle.

Par une chance inouïe, pas un projectile allemand n'atteint le monitor. Mais tous tombent terriblement près.

A poste! Arnold fait un signe. CuU aussitôt pique vers le Kœnigsberg.

Deux mille mètres... mille ciaq cent... mille.

Et restons là, si faire se peut.

Sur la gauche, à quelque cinquante mètres, et juste à bonne hauteur, un flocon jaune. Sifflements d'éclats qui dominent le bruit du moteur. Trou dans le plan supérieur gauche de l'avion. C'est le premier shrapnell allemand.

Midi 30. Sur le Severn, deux éclairs. Première salve des pièces de 15. Arnold compte vingt secondes et cherche les points de chute. Rien. La T. S. F. maintenant. Message laconique.

— Pas vu.

Deuxième salve.

— Pas vu.

Où diable vont les coups? Courts? Longs? Assurément très courts ou très longs, hors du champ de la jumelle d'Arnold. Cinq salves se succèdent, cinq fois Arnold signale le désolant « Pas vu... ».

L'avion est devenu le centre d'un nuage de fumée stagnant, fait de l'explosion de cinq ou six shrapnells allemands. Des éclats un peu partout déjà, mais, par miracle, le moteur, les commandes et les aviateurs sont encore intacts... Si l'ennemi déclenche un tir rapide, on ne tiendra pas deux minutes de plus.

Heureusement, comme tous les croiseurs de 1914, le Kœnigsberg a ses soutes pleines d'obus percutants, sans efî'et contre les avions. Trente shrapnells formaient toute sa provision de fusants. Il lui en reste tout juste quatre...

Mais ni Cull ni Arnold ne connaissent ce détail. Quand le pilote daigne manœuvrer, c'est toujours pour voler plus bas, hors de la fumée qui gêne l'observateur. Cull, magnifiquement, dirige son appareil pour qu'Arnold puisse observer à l'aise... et l'avion reste en pleine zone battue par les éclats, en pleins remous atmosphériques terrifiants.

L'ofiicier de tir du Severn comprend que les deux camarades d'en haut vont être abattus dans un instant... par sa faute...

Il faut en finir ! Et vite ! Un seul moyen de voir les points de chute : raccourcir le tir au hasard, mais à tour de bras.

— Plus près deux mille mètres, ordonne l'officier du Severn, puis il commande :

— Feu!

La sixième salve est partie et, à la même seconde, l'avant-dernier shrapnell allemand...

... Lequel explose derrière l'avion, criblant le fuselage.

L'ouragan de l'hélice se fait simple tempête. Le moteur vient d'encaisser.

Qu'importe! Deux magnifiques gerbes surgissent de la rivière, les deux 15 du monitor. Arnold signale :

— Cent mètres long. Dix millièmes à droite.

Et Cull cabre l'appareil qui, vitesse diminuée, descend quand même. La forêt, le fleuve, le corsaire allemand paraissent monter très vite vers les aviateurs. A tout prix, il faut tenir jusqu'à ce que le tir soit au but. Et l'on tiendra si nul remous ne saisit

l'avion, pour le plaquer durement sur la rivière ou sur les arbres...

Impassible, Arnold observe toujours, évitant de regarder la cime verte qui s'approche. Cull, lui, s'étonne; il n'est plus qu'à six cents mètres, et l'ennemi ne tire pas...

L'ennemi n'a plus qu'un shrapnell. Et comme, visiblement, le biplace descend, il vaut mieux attendre. A trois cents mètres, le coup sera sûr. Niemeyer, lieutenant de vaisseau, Kohtz, enseigne, arment la pièce. A eux la faveur d'envoyer ce dernier coup.

Septième salve du Severn :

— Bon en portée. Quatre millièmes à gauche. Un coup d'oeil à l'altimètre : quatre cents mètres.

Le vol en spirale continue. Pris dans les remous, l'avion a des soubresauts terribles. Arnold se penche vers l'oreille du pilote.

— Commandant, encore une minute ou deux, si vous pouvez.

— Je peux, répond Cull, toujours calme.

Et voici la huitième salve du Severn. Au but !

— H. T., signale Arnold exultant.

H. T. est l'abréviation de hit, qui veut dire « touché ».

Touché par deux 15 et deux 12 en même temps. La punition terrible commence. De toutes les superstructures de l'ennemi, Arnold voit fuser des jets de flamme pourpre entourés des fumées jaunes de la lyddite. Le Kœnigsberg semble un navire de plomb qu'un foyer colossal fondrait peu à peu. Ses lignes

précises se déforment, rambardes tordues, bossoirs courbés, tôles disjointes, pont crevé, passerelles ravagées. A toucher le blockhaus, un obus explose; par les fenêtres de visée, les éclats fauchent les officiers et les hommes des transmissions. Le commandant Loof s'abat, la figure en sang.

— H. T... H. T... H. T... chante l'avion qui tient toujours. Oh! qu'on aimerait rester là-haut, voir jusqu'au bout rôtir ces gens qui ont massacré le Pegasus. Hélas! la forêt est toute proche. La cime des filaos n'est pas à cent mètres... Un dernier signal :

— L'arrière n'encaisse pas. Déplacez le tir d'un cheveu sur la droite... H. T.

Puis, vlan! une explosion, le dernier shrapnell, le moteur stoppe, l'hélice est en miettes.

— Nous sommes touchés, envoyez un canot... Chute rapide. Plat ventre brutal de l'avion sur

l'eau. Une vedette s'empresse, ramasse Arnold qui nage, dégage à grand'peine Cull amarré à son siège, submergé sous l'appareil.

Midi 40. Le Kœnigsberg ne tire plus qu'avec une pièce. Pourtant, dix minutes à peine ont passé depuis la première salve du Severn.

Midi 52. Une détonation énorme déchire l'atmosphère, un souffle brûlant descend la branche Kikunja. Dépassant les plus hauts arbres, une colonne de fumée brune frangée de flammes s'élève. Aspect classique de la déflagration d'un parc à munitions... Le dernier canon allemand se tait, soutes à poudre noyées.

Pendant trois quarts d'heure encore, le Severn,

impitoyablement, continue de frapper. A une heure quarante, sans une avarie, sans un blessé, il descend la rivière, pour céder la place au Mersey^.

Le Kœnigsberg n'est plus qu'un amas sans forme qui brûle... Aucune manœuvre possible, aucune fuite vers l'amont. Il ne reste plus qu'à abandonner cette épave. Les canots allemands, cachés dans une crique de la rivière, rallient.

Embarquement : dix-neuf morts dont deux officiers, quarante-cinq blessés, puis les valides, et enfin, dernier de tous, le capitaine de frégate Loof, sept fois atteint.

Dix minutes plus tard, deux hommes, demeurés à bord par ordre, se jettent à l'eau, nagent vers la rive. L'un est le commandant en second Koch, l'autre est un mécanicien torpilleur. Ils restent sur la berge, regardent, attendent...

Explosion sourde. Colonne d'eau lourde de vase. Deux cônes de torpille, dont les deux hommes viennent d'allumer la mèche, ont sauté dans la cale du Kœnigsberg, qui s'enfonce, tout droit, pavillon haut.

La Roufidji est peu profonde, le croiseur ne disparaît point... Vu d'en haut, il semble flotter encore. Le deuxième avion de tir s'y trompe. Vingt-cinq salves du Mersey achèvent de crever les ponts, d'abattre les mâts et les cheminées, d'incendier tout ce qui peut brûler encore...

A 2 h. 30, sur signal de l'amiral King-Hall, tous les navires anglais regagnent le large.

Le dernier croiseur allemand des mers lointaines a vécu... Son Amirauté maladroite l'avait posté complètement en l'air, sans ravitaillement organisé, en face d'une colonie sans port défendu, devant des routes commerciales presque désertes, même en temps de paix. Massacre du Pegasus mis à part, le Kœnigsberg n'a rien fait.

Corsaire sans envergure, son commandant n'a pas compris qu'il fallait, n'importe les ordres de Berlin, quitter tout de suite cet Est- Africain où il n'avait que faire, rallier les grandes voies du trafic, les grandes routes que sillonnent, en foule, paquebots et cargos, porteurs de charbon, de vivres et de richesses, proies offertes au pillage et à la destruction.

Il n'a pas compris qu'il fallait faire la guerre de course, comme la firent, pendant quatre mois, Mûller, de VEmden, qui coula deux guerriers et seize commerçants, et Kohler, du Karlsruhe^ lequel détruisit aussi seize navires marchands d'Angleterre. Cependant que, sous leur menace, la panique régnait dans tous les ports de l'Inde et de l'Australie, sur toutes les côtes de l'Amérique du Sud...

Loof n'était pas de la taille de ces corsaires-là.

Au fond d'une forêt oii, depuis dix mois, il traînait une existence précaire, résignée, inutile, dans le delta de la Roufidji inconnue, oii nul grand bâtiment n'avait pénétré avant lui, les navires d'Angleterre sont allés le chercher.

Il s'y croyait introuvable, inexpugnable. Il a fallu deux mois et trois croiseurs pour le découvrir; il a

faUu neuf mois et toute une escadre pour en venir fbout Mais peu importe le temps, peu importe la dffiUté. Sur mer, la Grande-Bretagne est assez forfe p^r être patiente, elle finit toujours par triomplier.

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