‹ On se bat sur merChapitre 27 sur 62 · I. — Le désert Et-Tih · texte numérisé non relu

I. — Le désert Et-Tih

A son extrémité nord, la mer Rouge se divise en deux rameaux que sépare la péninsule du Sinaï, immense coin granitique dardé vers le sud.

A gauche, on trouve le golfe de Suez; à droite, le golfe d'Akaba.

Regardez, sur une carte, la presqu'île sinaïtique. Deux régions distinctes : dans le sud, c'est un dédale de sommets pelés et de gorges arides; dans le nord, entre le canal de Suez et la frontière orientale d'Egypte, la carte est presque muette; trois noms tout juste : Djebel-Et-Tih, Badiet-Et-Tih et, sur la côte, El-Arish. Sur les atlas récents, est tracée la ligne ferrée Ismaïlia- Jérusalem. Mais il s'agit ici des cartes de guerre, dont se servaient les gens qui tenaient l'Egypte en novembre 1914.

Des montagnes rôties, un désert : glacis merveilleux, et presque no man's land. terre de personne. La presqu'île est à peu près inhabitée et l'Et-Tih est le désert. Seuls s'y risquent, en maigres caravanes, les Bédouins nomades accoutumés à tenir contre l'attaque des jours torrides, des nuits glacées et de la soif, et servant de guides aux explorateurs et aux exégètes.

Des conquérants ont pourtant traversé l'Et-Tihj- Hycsos et les Phéniciens, les pasteurs et pillards de Syrie, les Assyriens d'Assourhaddon, les Perses de Cambyse, les Grecs d'Alexandre le Grand, les Turcs de Sélim P^ ig Féroce, enfin Bonaparte... Tous ont pris la route côtière, le Darb-el-Sultani, la route royale des Arabes, chemin facile et jalonné de points d'eau.

Une autre voie, le Darb-el-Hadj, tranche obliquement le désert de Suez à Akaba, piste sainte par où les musulmans d'Ég^-pte et d'Afrique gagnaient Médine et la Mecque, jusqu'au moment où le canal de Suez leur ou\T:it la voie de mer. Le Darb-el-Hadj est coupé en son milieu par la seule oasis de l'Et-Tih, Kalaat-en-Nakhl, la « coupole des palmiers ».

Seid Moïse, traînant les Hébreux après soi, osa, le lac Timsah traversé, franchir le désert de l'est à l'ouest jusqu'à l'Ain-Qadès d'aujourd'hui, jusqu'au Djebel-el-Makhra où, semble-t-il, il faut situer le Sinaï de l'Écriture.

Craignant de mourir de soif, le choléra lui-même, disent les Arabes, n'ose pénétrer dans le Badiet-et- Tih. Ce « désert de l'égarement » commence, dans le

sud, par un plateau dominant la mer de neuf cents mètres et que borde le Djebel-et-Tih.

Puis, en pente insensible, le désert descend vers les plages de la Méditerranée. A un morne chaos de dunes de sable ou de calcaire, sculptées par le vent en mamelons désespérément pareils, succède une chaîne de falaises qui s'abaisse peu à peu comme une houle qui tombe. C'est ensuite à perte de vue, pendant des jours et des jours, la plaine immense où l'horizon est, comme au grand large, un cercle parfait : une steppe grise, semée de roches, débris de collines que les variations brutales de température, — trente degrés souvent entre midi et minuit, — ont dû faire éclater comme a éclaté le sol lui-même en longues et larges craquelures que le sable jaune, poussiéreux et inconsistant, a fini par combler. Parfois les pierres, incrustées dans le sol durci, dessinent une mosaïque de blocs noirs et polis qu'on dirait de charbon alternant avec des cailloux verts ou jaunes où scintille le mica. Des plaques de sel çà et là resplendissent.

Sur ces solitudes de cauchemar s'acharnent les grandes forces de la nature. Chargé de parcelles arrachées aux montagnes du Sud, le vent y galope en rafales furieuses, saupoudrant la plaine, aplatissant les reliefs, polissant les rochers, comblant les dépressions, entraînant les collines de sable qu'aucune plante n'attache au sol, usant tout, nivelant tout, détruisant tout, achevant patiemment l'œuvre qu'amorcent brutalement les pluies.

Car il pleut. Oh! très rarement. Trois années se

passent parfois sans une goutte d'eau. Mais, quand éclate l'orage, c'est avec la force d'une catastrophe brève et formidable, et les averses tropicales ne sont rien, comparées aux cataractes qui tombent sur le désert. Mais, presque partout, le sable absorbe toute l'eau précieuse qui se perd aussitôt dans les couches poreuses du sol, très bas, beaucoup trop bas pour qu'on puisse, en creusant, trouver la nappe liquide qui rendrait la vie au pays. Pas un point d'ombre, pas un point d'eau. En cette terre de désolation, nulle oasis, nul torrent ne viennent rappeler qu'il existe au monde autre chose que l'immobilité silencieuse du pays calciné.

Là-dessus est tendu le ciel de nacre rose des aurores brèves, le ciel impitoyablement bleu des midis interminables, le ciel de soie violette des crépuscules fugitifs.

Quiconque veut descendre de la Turquie vers l'Egypte doit s'assurer la maîtrise de la mer. Sinon, il lui faut traverser le désert de l'égarement, car la route côtière, la route des points d'eau, est battue par le canon des escadres.

On dirait qu'en cette fin de 1914, un bruit de pas lourds et d'armes entrechoquées commence de troubler l'éternel silence des sables.

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