II. — Première menace
Dès le mois d'août, l'Angleterre sent peser sur l'Egypte la menace turco-allemande.
Malgré l'arrivée du Gœben et du Breslau devant Stamboul, la Turquie se dit neutre. Son grand vizir Saïd-Halim le confirme le 2 août, à midi, et signe, quatre heures plus tard, un traité secret qui fait de l'Empire ottoman l'allié de l'Allemagne. Traité négocié par Talaat-Bey et par Enver-Pacha, traité signé par Saïd-Halim et par le cuirassier diplomate, baron von Wangenheim, ambassadeur allemand auprès de Mohammed V, trente-cinquième souverain de la famille d'Osman, simple machine à signer les iradés du Comité Union et Progrès.
Les ambassadeurs de France, d'Angleterre et de Russie tentent de reculer l'échéance guerrière, l'échéance fatale... Les Turcs ne cachent plus leurs projets. Au mois d'août, Djemal-Pacha déclare à notre ambassadeur :
— L'Egypte est, pour moi, ce que l'Alsace-Lorraine est pour vous.
Les Turcs mobilisent dans l'Hedjaz, réunissent douze mille hommes à Djeddah. A la fin d'août, soixante officiers ottomans passent à Alexandrie, en route vers l'Yémen qui regorge d'émissaires de même que la Tripolitaine et tous les pays qui reçoivent le mot d'ordre du grand cheikh des Senoussis. Tant et si bien qu'un jour, devant l'énorme concentration de troupes et de matériel en Syrie et en Palestine, sir Louis Mallet, ambassadeur d'Angleterre, proteste auprès de la Sublime Porte qui répond :
— Nous mobilisons oii nous voulons, partout. Nous ne connaissons pas la frontière égyptienne, car l'Egypte est province turque. Et nous sommes
étonnés de voir la Grande-Bretagne y débarquer ses troupes indiennes...
Encadrés d'Allemands, les bataillons turcs continuent de descendre sur Alep et Damas, tandis qu'à Gaza, à Akaba, à Maan arrivent des vivres, des munitions, du matériel de guerre et des pontons qui traverseront le canal de Suez, chargés de soldats ^
Le général Maxwell défendra le canal. Sir John Maxwell était le chef de la mission anglaise auprès du général JofFre. C'est là que lord Kitchener est allé le chercher au début de septembre. Du point de vue britannique, Maxwell est le rightman. Trente ans d'Egypte depuis le grade de capitaine, trente ans consacrés à servir l'Empire, à tenter d'agrandir le domaine impérial, à combattre, dans le Levant tout entier, l'influence de tous ceux que l'Angleterre croyait assez ambitieux, assez forts ou assez aimés pour gagner du terrain ou des cœurs.
Le général en chef trouve, en arrivant, les Égyptiens nerveux, les Européens inquiets. Rien d'étonnant, n'est-ce pas : tant de gens agitent la vase pour troubler l'eau... Les autorités civiles anglaises ont déjà emprisonné en masse tous les Égyptiens suspects et tous ceux que leur a signalés le chef de la police politique, un Syrien qui sera bientôt mis à l'ombre pour des années comme concussionnaire éhonté.
Sir John Maxwell, moins brutal, se contente de déporter à Malte les sujets ennemis mobilisables, lesquels sont plus de six cents, sans compter deux cents hommes des onze navires marchands ennemis,
restés prudemment à Port-Saïd et à Suez, sitôt la guerre déclarée.
On a hésité longtemps à capturer ces navires. Le traité d'octobre 1888^ maintient le canal libre et ouvert, en guerre comme en paix, à tout bâtiment de guerre ou de commerce, quel que soit le pavillon... Si bien qu'un des onze bâtiments en question aurait parfaitement pu, en franchissant le canal, se couler au beau milieu, ou bien, simulant une avarie de barre, éperonner une des grosses dragues de la compagnie, ou tout simplement mouiller quelques mines... Ainsi eût été entravée pour des semaines l'arrivée des troupes qui, de l'Indochine, de l'Inde, de Madagascar et d'Océanie, ralliaient à toute vitesse le front français...
Le 15 octobre, on saisit enfin les bateaux indésirables, mais le danger des mines reste entier. Dans les derniers jours de septembre, une bande d'Allemands porteurs de dynamite avait été vue en plein Sinaï, donc en Egypte, car la frontière court en ligne droite, de Rafa au fond du golfe d'Akaba. Vraiment, pense sir John Maxwell, des incursions de ce genre seraient aisément évitées si le Foreign Office s'occupait tant soit peu des Bédouins du désert et des Arabes du Hedjaz que les Turcs comblent de cadeaux et de lourds bakchich. L'Angleterre est assez riche pour faire mieux... pour organiser, par exemple, un soulèvement vers la Mecque et dans l'Yémen.
Sans doute des raisons de très haute diplomatie s'opposent-elles à ce genre d'intervention. Et il faut bien laisser l'ennemi tranquille au Sinaï, puisqu'on
n'a pas assez de monde pour organiser la surveillance par là.
A-t-on même assez d'hommes pour tenir l'Ég^^te? En août 1914, quatre bataillons d'infanterie, un régiment de cavalerie, un groupe d'artillerie de campagne, une batterie de montagne et une compagnie du génie devaient couvrir le pays d'Alexandrie à Khartoum : deux mille kilomètres.
Et maintenant, sir John Maxwell n'a pas un combattant de plus. Les troupes indiennes sont bien arrivées, mais on a aussitôt expédié en France un nombre égal de soldats blancs. La relève s'est faite en une sorte de défilé d'opéra. Débarquements, rembarquements, mouvements de troupes inutiles en apparence se sont succédé avec une telle intensité que les ignorants peuvent croire — et croient — qu'il y a bien cent cinquante mille soldats entre Suez et Port-Saïd...
Mais le Sinaï reste sans défense, et sans défense le désert. Les postes-frontières, les garnisons d'El- Arish et de Nakhl sont supprimés.
Aux Égyptiens, les Anglais expliquent cette évacuation par le calme qui règne dans ces parages, raison officielle qu'il est malsain de discuter. Mais, dans la péninsule, les Turcs et les Allemands auront beau jeu pour dire plus tard aux Arabes : « Voyez : au premier signe du péril, les Anglais vous abandonnent. )) Et cette idée-là fera son chemin parmi les tribus.
En réalité, il s'agit bien d'une retraite. Le 26 octobre, deux mille Arabes se sont abattus sur le Sinaï.
On les a vus à quarante kilomètres dans le sud-est d'El-Arish. Par les étonnants moyens d'information instantanée des nomades, la nouvelle en quelques heures s'est répandue partout. A travers toute la presqu'île commence un nouvel exode.
Vers Nakhl, chef-lieu du Sinaï, deux courants humains descendent. Un des torrents a sa source dans l'est lointain, au pays d'Akaba; il suit le Darb-el- Hadj, traverse les vallées brûlantes, puis le désert de l'égarement... L'autre fleuve est fait des Bédouins du Sud, descendants d'Ismaël qui ont remplacé ceux d'Isaac, tribus venues des montagnes où les clans d'Abraham et de Jacob ont conduit leurs troupeaux ; du Djebel Serbal où les esclaves des Pharaons cherchaient les turquoises enchâssées dans le porphyre; du Djebel Safsaf qui est la montagne de la Loi; du Djebel Mous a, vrai Sinaï des Arabes, où Moïse fit paître les brebis de Jethro.
Mais Nakhl est déserte, les Anglais même sont partis. Pris de panique, les montagnards aux burnous couleur de terre, aux keffiyé sépia à raies multicolores, serrés aux fronts par des cordes, et les vieux et les femmes et les petits se hâtent vers le bac de Suez. Ils passent, ils sont sauvés...
A présent, dans le Sinaï demeurent presque seuls les moines grecs du Djebel- Catherine, dans leur monastère que bâtit Justinien à toucher les pentes de la montagne sainte, couvent-forteresse qui semble détaché du mont Athos et transporté là miraculeusement, dernier îlot chrétien dans cet océan d'Islam dont une vague vient de se retirer devant le raz de
marée qui approche, au nom du Prophète, lui aussi, mais guidé par une horde de traîtres blonds venus du nord.
Quelques Bédouins sont restés pour éclairer l'envahisseur. Déjà, les Turcs savent que la panique règne dans le désert; la nouvelle sera vite à Berlin... et bientôt un communiqué signalera une victoire.
« Pour conquérir le monde, il faut tenir l'Egypte », a dit Napoléon. Contre l'Ég^^te, l'État-major allemand organise un nouveau front immense qui va du sud de la mer Rouge au golfe d'Alexandrette, d'Aden aux portes de Cilicie. Front distinct des autres, front autonome et dont l'objectif est le canal de Suez.
Mais, en travers du chemin, est couché le désert Et-Tih. Allié des défenseurs de l'Egypte, car il barre le passage aux grandes armées, aux canons lourds. Mais complice aussi des Turcs : dans ces solitudes plates, le travail des patrouilles est impossible. L'attaque aura donc lieu par surprise?
Non. Des yeux français, les yeux de nos aviateurs marins, vont suivre, pas à pas, l'ennemi que deux navires de France mettront en déroute dès qu'il tentera d'enlever le canal.