III. — La guerre sainte
l^r novembre 1914 : date sinistre.
Tout là-bas, à l'autre bout du monde, devant Coronel, port chilien, une escadre anglaise est écrasée.
Le même jour, insultée sur sa côte par le Gœben^ le Breslau et trois torpiQeurs turcs, la Russie rappelle de Constantinople son ambassadeur, que suivent les représentants de France et d'Angleterre. Par le désastre de Coronel, et sauf riposte foudroyante % l'Atlantique est ouvert à l'escadre allemande victorieuse et le trafic va s'arrêter dans tous les ports, d'Halifax à La Plata, du cap de Bonne-Espérance à Gibraltar. La guerre avec la Turquie menace le canal de Suez, seule route ouverte aux navires qui apportent les vivres et les soldats... la vie et la victoire. La guerre avec la Turquie ferme le Bosphore et les Dardanelles, coupe la Russie de tout secours envoyé par les nations fortes, la voue à la défaite et à la révolution. Les détroits fermés, c'est la guerre prolongée à l'infini : mort pour les hommes, ruine pour les peuples.
Depuis les sombres jours d'avant la Marne, jamais l'horizon n'a été aussi chargé...
Danger à l'ouest du canal de Suez et danger à l'est. Que va faire l'Egypte vassale de la Turquie, l'Egypte simple vilayet ottoman, dit la Sublime Porte, laquelle ajoute : le Khédive n'est qu'un vizir du Sultan?... L'Angleterre a sauvé le pays de l'administration à la turque. Tout a été organisé. L'ordre règne, et la justice. Jamais la vallée du Nil n'a connu pareiQe prospérité. Mais que valent de tels services contre la rancœur des Égyptiens de haute caste, leur souverain en tête, arrêtés dans leur arbitraire et dans leurs mangeries et contre l'ignorance des fellahs, instruments aveugles aux mains des trublions de tout
poil? Réfugié sur le Bosphore, le Khédive Ahbas- Hilmi II jure que ses anciens sujets se révolteront au premier signal. Dans le cœur du peuple égyptien, la reconnaissance est une pellicule qui couvre la surface. Crevez-la, et vous trouverez l'abîme de la foi musulmane et des préjugés, et la haine contre les chrétiens.
La propagande donne en plein. Chassés par la guerre des Deauville, des Vichy, des Biarritz, des Carlsbad, les beys et les pachas d'Egypte ont servi toutes chaudes les nouvelles : la Belgique sous la botte, notre armée écrasée à Charleroi, la France envahie... Les troupes d'Allemagne sont invincibles et, comme les hordes de Tchinghiz et de Timour, elles massacrent. Et leur souverain est un vrai musulman, allié du Khalife. Dans les mosquées du Caire et d'Alexandrie, les fidèles implorent Allah pour qu'il donne la victoire à l'empereur allemand. Mais pas un ne lèverait le petit doigt pour hâter d'une heure l'inéluctable triomphe germanique.
Et, tant que les coups s'échangent hors de l'Egypte, tout va bien...
La Grande-Bretagne, empire immense, n'a pas prévu l'immensité du conflit, la guerre aux fronts nombreux et dispersés. Elle n'a pas songé que l'Inde, l'Australie, la Nouvelle-Zélande se jetteraient à corps perdu dans la bataille, que le canal de Suez verrait passer, par vingtaines, les transports de troupes des Dominions.
Va-t-on arrêter là ces troupes pour défendre ce canal ?
Impossible, car en France le sang coule par torrents... Pourvu, mon Dieu! que les gens de mosquée se tiennent cois et laissent le temps d'organiser la défense du ruban d'eau qui nous relie à l'océan Indien, au Pacifique, aux mers de Chine, à toute cette moitié de la planète qui travaille pour nous !
Le 2 novembre, sir John Maxwell proclame l'état de siège, et l'Angleterre affirme sa volonté de défendre l'Egypte. Aussitôt, les Égyptiens offrent leur concours, pourvu que Londres s'engage à reconnaître l'indépendance, la paix faite.
Londres refuse. Il est malsain de s'engager d'avance. Et puis, on aura bien le temps d'amener assez de monde pour faire face à l'attaque turque. Tout est encore calme, on ignore même le nombre des assaillants. L'ambassadeur de France à Pétrograd annonce quatre-vingt-dix mille Turcs. Le consul de France à Damas, expulsé de Turquie le 8 novembre, soixante mille seulement.
En vérité, le général Maxwell n'est guère renseigné.
13 novembre : la guerre sainte !
C'est un vendredi, jour sacré au pays d'Islam. Les fidèles se rendent à la prière du matin.
A Constantinople, dans la mosquée d'Achmet, aux six minarets, d'où part, chaque année, la caravane sainte; dans l'Aya-Sofia, basilique de Constantin que Mahomet II le Conquérant voua au culte du Dieu unique; dans la mosquée de Bayezid, auréolée du vol des pigeons, où ce matin-là les officiers du Seraskierat se pressent, sabre au flanc; dans la Souleimanieh, splendeur et joie de Stamboul; dans
rOsmanieh tout en marbre; dans la Selimieh qui, du haut de la cinquième colline, domine l'Europe et l'Asie; dans les cinq autres mosquées impériales, et dans celles que fondèrent les vizirs, les kapitanspachas, les généraux, les grands veneurs, les émirs, les poètes, les juges, les janissaires ou les marchands; dans les trente églises byzantines oii les oulémas ont pris la place des pappas ; dans la mosquée rouge, dans la mosquée sanglante, dans la mosquée du poignard; dans celle de la fumée et dans celle des ténèbres ; dans les mosquées des tourterelles, du nid de cigogne, de l'agréable perroquet; dans les mosquées du printemps, de la fontaine douce, de la fontaine jaillissante, de la source froide; dans celle du roi et des mendiants; dans celles des roses, des tulipes, des cerises, des lentilles ; dans les deux mosquées de l'ail, dans les trois du rameur, dans les quatre des affineurs d'argent; dans les mosquées de l'orfèvre, du porteur d'eau, du serrurier jaune, de l'architecte, du tendeur d'arc, du tourneur de turbans, du crieur, des selliers, des bouchers, des voituriers, des accoucheuses et du moulin, bref dans les quatre cent quatre-vingt-neuf mosquées qui s'élèvent entre les vieux murs de Byzance et la Pointe du Sérail, entre les Sept Tours et la Corne d'Or, et dans la sainte entre les saintes, la mosquée d'Eyoub où l'on sacre les padischahs en leur ceignant le sabre du Prophète; et dans les quatorze mosquées de Galata, les quarante-quatre de Kassim-Pacha, les trente-huit qui s'égrènent entre Top-Hané et Dolma-Baghtché, les quatre-vingthuit dont les eaux du Bosphore reflètent la coupole
et les minarets; et dans les mosquées d'Andrinople, de Brousse, d'Angora, de Damas, odeur du Paradis, de Jérusalem la sainte, d'Erzeroum la délicieuse, de FAnatolie, de la Roumélie et des vingt autres pays de l'Empire, à la même minute, le plus vieux Kiatib monte les degrés du member^ et lit le fetva que signèrent le Cheik-ul- Islam Haïri et ses trois prédécesseurs Zia-ed-Din, Moussa-Kiazim et Essad, et que paraphèrent \e fetva- êmini, les neuf cazaskers, le conseiller du Cheik-ul-Islamat, le supérieur des Écoles théologiques et les douze grands Oulémas.
« O Musulmans... groupez-vous autour du trône impérial, obéissez aux ordres du Tout-Puissant, et comprenez que l'État est en guerre avec la Russie, l'Angleterre, la France et leurs alliés, et que ces pays sont les ennemis de l'Islam. Le commandeur des croyants, le Khalife, vous appelle sous sa bannière pour la guerre sainte. «
La prière finie, le peuple de Stamboul se disperse, très calme. Le peuple... ce qui en reste, plutôt. Des vieux, des enfants, et ceux qui ont pu se lilDérer, moyennant dix livres turcjues glissées aux recruteurs. Les autres, tous les autres, sont dans les casernes ou bien en route vers le Caucase, vers la Syrie, vers l'Arabie, ou vers l'Irak, pour une guerre qui, sainte ou non, va les dévorer.
Il faut pourtant réchauffer l'enthousiasme, donner aux roumis de Péra et de Galata un avant-goût de ce qui les attend. Des détachements se forment, manifestations organisées par la police de Talaat, figurants habituels des démonstrations guerrières, en cette
guerre dont le peuple n'a pas encore compris le but. Pendant que, blêmes de peur, les Grecs et les Arméniens ferment leurs boutiques, les patriotes organisés grimpent à Péra, acclament les drapeaux des ambassades d'Allemagne et d'Autriche, dévastent un magasin autrichien qui vend des vêtements anglais, brisent les glaces d'un grand hôtel arménien, puis vont toucher leur salaire au plus prochain poste de police.
Ainsi commence la guerre sainte dans la capitale.
Bientôt, dans toutes les mosquées de la planète, les imams vont pousser le cri de ralliement. En même temps, sous le manteau, on distribue partout un appel furieux, incendiaire, hystérique, à la haine des races et des religions, une brochure qui porte la marque de Wangenheim, car on y trouve toute la minutie de l'organisation allemande, un guide du parfait assassin où tous les cas sont examinés, où sont donnés tous les moyens pratiques d'exterminer les giaours, sauf les exceptions qui s'imposent.
« Apprenez que le sang des infidèles peut être versé impunément, excepté celui des Alliés qne nous avons promis de protéger.
« Leur extermination est une tâche sainte, qu'elle soit accomplie en secret ou au grand jour... Celui qui en tuera même un seul sera récompensé par Dieu. Que dans chaque pays, chaque musulman jure solennellement d'abattre trois ou quatre des chrétiens qui l'entourent, car ils sont les ennemis de Dieu et de la foi... Notre cœur resplendira de la lumière de l'espérance et nous crierons bien haut : « Les Indes aux
musulmans des Indes, Java aux musulmans javanais, l'Algérie aux musulmans algériens, le Maroc aux musulmans marocains, Tunis aux musulmans tunisiens, l'Egypte aux musulmans égyptiens, Iran aux musulmans iraniens, Touran aux musulmans touraniens, Boukhara aux musulmans boukJiariens, le Caucase aux musulmans caucasiens, et l'empire ottoman aux musulmans arabes et turcs... »
Guerre prêchée, guerre désirée, guerre effective par la bataille ou par le meurtre, tout est prévu. Des exemples sont donnés, tirés des assassinats les plus célèbres des dernières années. Et le manifeste ordonne de réunir des bandes secrètes de meurtriers partout où les troupes régulières ne peuvent servir...
Faillite complète. Le paysan d'Anatolie, le fellah du Nil, le nomade du Hoggar n'y comprennent rien. Le Coran n'a pas excepté les Allemands — chiens de chrétiens, eux aussi — de la loi générale d'extermination. Qu'est-ce que cette guerre sainte d'un genre nouveau?
Certes, et sans nous éloigner de l'empire ottoman, la haine de l'Arabe contre l'Anglais, la haine du Turc contre le Russe sont des leviers puissants. Par bonheur. Turcs et Arabes n'ont jamais éprouvé l'un pour l'autre que parfait mépris. Mais ce sont là raisons psychologiques, lesquelles, comme de coutume, échappent aux gens de Berlin. Et le kaiser croit, dur comme fer, qu'il va lancer au massacre trois cents millions de fanatiques. Egyptiens en tête.
En attendant, les Anglais arrêtent à Alexandrie
le capitaine allemand Mors, espion dépêché par Wangenheim et qui vend aussitôt ses complices pour sauver sa tête. Une rafle copieuse suit, et l'Egypte respire. A vrai dire, les treize millions d'Égyptiens redoutent, comme bêtes féroces et sangsues, les soldats turcs et les fonctionnaires en stambouline.