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IV. — L'artillerie lourde du canal

Les Anglais commencent de s'organiser.

De cette place forte qu'est l'Egypte ils vont abandonner l'immense glacis formé par le désert et concentrer tous leurs moyens sur le canal de Suez, fossé long de cent cinq kilomètres, large de cent mètres en ses parties les plus étroites et profond de douze mètres au plafond dans toute sa longueur, — fossé divisé en trois tronçons par le lac Timsah et les lacs Amers, dont l'étendue complète les cent soixantedeux kilomètres que franchissent les navires de la Méditerranée à la mer Rouge. Les lacs se défendent tout seuls ; il faudrait une flottille pour les traverser, une flottille que les Turcs ne pourront amener. Auront-ils seulement des équipages de pont?

Trois tronçons, ai-je dit : celui du nord, — soixante-quinze kilomètres de Port-Saïd à Ismaïlia, — traverse d'abord, jusqu'à Kantara (kilomètre 45), une région où la plaine d'Asie, fond desséché du lac Menzaleh, est plus basse que la Méditerranée et que le canal. Sir John Maxwell fait ouvrir une brèche : l'inondation couvre aussitôt la plaine, rendant Port-

Saïd inviolable. Jusqu'au kilomètre 34, le désert redevient un lac. On ne peut, hélas ! opérer de même partout; mais il est, le long de la rive d'Asie, d'autres vallonnements qui ont soif... Les dragues colossales de la Compagnie du Canal, qui, toute leur vie, ont aspiré, se transforment en pompes refoulantes et, pardessus les rives, noient toutes les dépressions. Au kilomètre 40, devant Kantara, devant Ballah, des étangs remplacent ainsi quelques ravias par où l'ennemi aurait pu s'approcher à couvert. Il reste quand même dans le tronçon nord, notamment en face d'El- Ferdane et devant le Timsah, une houle de sable ^ qui favorise l'attaque.

Entre le lac Timsah et le Déversoir (extrémité nord du Grand lac Amer), pendant les douze kilomètres du deuxième tronçon, le canal est creusé à travers un haut plateau. Région vulnérable où la rive d'Asie se prolonge par le Djebel-Habeita et le Kiatib-el-Habachi, chaînes de dunes où des colonnes d'assaut peuvent rester défilées jusqu'au dernier moment.

Enfin, le long des dix-huit kilomètres du troisième tronçon, du Petit lac Amer à la lagune de Suez, le sol asiatique s'élève à partir du canal, en une pente douce, régulière et toute nue, infranchissable sous le feu.

Et le feu promet d'être formidable, car la défense dispose de l'artillerie lourde la plus puissante, la plus mobile, la plus précise, la mieux ser\de que puisse rêver le général Wilson, aimable colosse qui, le 16 novembre, a pris le commandement de la défense du canal, et s'est installé à Ismaïlia.

A ses ordres, on \dent en effet d'envoyer des bâtiments de guerre aux canons puissants.

La maîtrise de la mer est à la base de toutes les victoires. Le comprendrons-nous jamais?

Deux faits de guerre, bien infimes d'aspect, viennent de se produire : on a découvert, le 30 octobre, le Kœnigsberg dans la Roufidji^ et le fameux Emden a été détruit, le 9 novembre, à l'île des Cocos ^ Résultats : au delà de Suez, les océans sont libres, libres comme en pleine paix. Les troupes de l'Inde, les troupes d'Australie n'ont plus besoin d'escorte. Et l'Angleterre pourrait envoyer dans le canal de Suez toutes ses escadres coloniales, si cet autre événement lointain, la défaite de Coronel, ne la forçait d'appeler toutes ces escadres-là dans l'Atlantique à la recherche de l'amiral von Spee, ou vers la Grande Flotte pour remplacer les croiseurs que cette recherche a déjà enlevés à l'amiral Jellicoe.

Écoutons l'Amii-auté britannique parler, le 19 novembre, au ministre de la Marine française : « Pour se prémunir contre une attaque possible des Turcs en Egypte, contre un soulèvement dans ce pays et contre le massacre de populations chrétiennes dans l'empire ottoman, l'Amirauté juge essentiel de concentrer des forces navales imposantes dans le Levant. »

Telle est, même sans combat naval, l'utilité des flottes... Et, de fait, les Turcs ont toujours tremblé devant les vaisseaux portant à la corne les trois couleurs de France ou l'enseigne blanche à la croix de Saint- Georges de la flotte anglaise. La sottise des Dardanelles est encore à faire et jamais, jusqu'à présent,

ces vaisseaux-là n'ont pris chasse devant le Croissant.

L'Amirauté dit aussi que l'amiral Peirse, chef de l'escadre des Indes orientales, commandera désormais les navires d'Egypte ; sa marque flottera sur le cuirassé Stviftsure et sous ses ordres se rangeront les croiseurs anglais Minerva, Doris, Proserpine et le russe Askold. Mais il faudrait, ajoute Londres, envoyer deux croiseurs français, Dupleix et Montcalm, par exemple.

Swiftsure, Montcalm et Dupleix sont libres depuis que l'océan Indien est délivré. Mais les deux français sont à bout de bord. Ils ont fait l'un et l'autre plus de deux ans de campagne en Extrême-Orient et, depuis la guerre, ils n'ont cessé de travailler, l'un avec l'escadre australienne, l'autre avec l'escadre anglaise de Chine. Finalement, la rue Royale met aux ordres de l'amiral Peirse les croiseurs Desaix, Amiral-Charner^ et le Requin, garde-côtes cuirassé antique, que la ténacité prévoyante de l'amiral Dartige du Fournet, préfet maritime à Bizerte en août 1914, a seule permis d'armer.

A l'approche de l'ennemi, on appellera de Malte, s'il le faut, d'autres navires.

Oui, mais le verra-t-on venir, cet ennemi?

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