‹ On se bat sur merChapitre 4 sur 62 · IV. — A Malte · texte numérisé non relu

IV. — A Malte

Le Nord-Caper est en route vers l'est. Le 20 octobre, à l'aube, une masse d'ocre surgit, par tribord devant, entre le ciel bleu et la mer bleue : c'est Malte, l'île du miel, l'île des Chevaliers de Saint- Jean, le havre des flottes de la Religion, le refuge des corsaires chrétiens, la terreur des Barbaresques, le

boulevard de la Méditerranée, Malte aux mille cavernes, aux cent catacombes, Malte qu'écrasent les grands souvenirs, Malte, arsenal britannique dont la guerre a fait le point d'appui des escadres de France.

Le chalutier longe la côte nord, au pied des collines de pierre tendre qui se chauffent aux rayons du matin et s'élèvent, amphithéâtre harmonieux, depuis les anses sablonneuses et couronnées de redoutes, jusqu'à la ligne culminante de Bengemma. La clarté divine, la transparence parfaite de l'atmosphère sèche révèlent, dans ses moindres détails, le travail patient des hommes. La terre précieuse, autrefois apportée de Sicile, est divisée en champs minuscules amoureusement cultivés, tous clos de murs qui tempèrent le soujffle dur du mistral presque incessant, des « gregales » rares et bénis qu'accompagne la pluie, ou du maudit « levante », plus redouté que le sirocco d'Afrique. Ce versant nord offre, par endroits, l'aspect d'un échiquier immense où des joueurs géants auraient laissé traîner des pièces colossales, telles que la tour l'Ahmar, toute rose, ou la sévère tour l'Abiat.

Quand le Nord-Caper double Tal Ahrash, promontoire nord-est de l'île, le soleil, déjà haut, attaque en plein de sa lumière le flanc oriental, amas formidable d'édifices et de murailles dont chaque pierre a bu du sang. Des canons partout. On devine leurs embrasures taillées dans le roc vif. Pièces du plus gros calibre, impuissantes à protéger contre l'assaillant invisible les navires mouillés dans le

port. La vraie défense, la seule efficace, serpente sur l'eau, presque invisible elle aussi. C'est une ligne de bouées minuscules qui supportent le filet indicateur, terreur des s ous- marins ; c'est ensuite, à l'orée même du port, une estacade de lourds madriers flottants. Reconnu et guidé par l'arraisonneur, le Nord- Caper franchit les barrages. Le voici dans l'entrée. A droite, c'est la masse du château Saint-Elme, oii par milliers périrent les soldats du sultan Suleiman, deuxième du nom, alors que le plateau que couronne aujourd'hui La Valette n'était encore qu'une falaise abrupte, nue et rôtie par le soleil. A gauche, c'est le fort Ricazoly, que domine la T. S. F. de Rinella, quadrille de grands pylônes d'acier portant le réseau arachnéen des antennes.

Puis, lentement, le chalutier embouque le long boyau du grand port qu'enserrent les vieilles villes ceinturées de remparts, de bastions, de courtines. Masse extraordinaire et sans brèche, œuvre de vingtsept grands maîtres, qui tous ont travaillé à renforcer la citadelle de l'Ordre contre quoi les Infidèles se sont cassé les dents. Une muraille formidable, rectiligne, continue, plus haute que les plus hautes mâtures, court le long de la rive nord. Elle flanque et défend le plateau qui porte la fille du grand maître Jean Parisot de La Valette, la cité aux palais de pierre poUe, dorée par la caresse du soleil, la capitale qui, pardessus le port, contemple orgueilleusement ses aînées qu'elle a détrônées : la cité Vittoriosa, la cité Cottonera, vieilles bourgades dont les maisons brunies se mirent dans les eaux du port des Français, du port

des Galères, du port des Anglais, anses profondément découpées dans la rive sud du grand port.

Le Nord-Caper s'avance. Devant les murs de La Valette sont amarrés une dizaine de navires marchands arrêtés dans leur voyage vers Marseille, vers Gibraltar ou vers le Levant. A Malte, on va leur dire oii l'ennemi s'est montré pour la dernière fois, les détourner des chemins dangereux, les aiguiller sur les voies les moins malsaines, routes sûres hier encore, peut-être mortelles aujourd'hui... Leurs capitaines regardent passer le chalutier solide et bien assis sur l'eau. A quels heureux donnera-t-il son escorte pour la traversée prochaine? Le commandant en chef décidera.

Du haut de sa passerelle, Lacombe cherche l'armée navale... Le grand port, qu'il a connu encombré de bout en bout par deux lignes continues de cuirassés amarrés proue contre poupe, le grand port dont les anses grouillaient de torpilleurs et de sousmarins, le grand port est presque vide. La France, dreadnought, la Vérité, cuirassé, le Châteaurenault, croiseur. C'est tout. Où est donc l'armée navale?

L'armée navale paie en ce moment sa croisière de blocus. Huit mois durant, devant l'entrée de l'Adriatique, quinze cuirassés, six croiseurs cuirassés, quarante torpilleurs d'escadre ont bourlingué jour et nuit, en ligne de file, aux postes de combat, ne s'arrêtant que pour charbonner au large, quelques heures tous les trois jours. Ligne de blocus que la menace des sous-marins de Cattaro a refoulée peu à peu vers le sud. Tant et si bien qu'après avoir gardé le canal

d'Otrante, elle a briqué successivement les parallèles de Corfou, de Zante, de Navarin et enfin de Candie... Deux cent quarante jours de mer, dure épreuve pour le matériel, mais splendide école pour les hommes. Cependant que la flotte d'Autriche, amarrée à Pola, soignait ses appareils et fourbissait ses armes, mais laissait moisir ses équipages dans l'inaction, mère de la défaite... A présent, nos arsenaux de Toulon et de Bizerte sont pleins de navires en réparation, et c'est l'Italie, avec son armée navale concentrée à Tarente, qui a pris charge de l'Adriatique.

Le Nord-Caper est mouillé. Lacombe se rend sur la France, qui bat pavillon de l'amiral Dartige du Fournet, depuis dix jours commandant en chef de l'armée navale. Audience rapide. L'amiral Dartige, petit homme alerte et vif, adore ses patrouilleurs, mais les fait trimer dur. Voici ses ordres. Le Nord- Caper est rattaché à la division des chalutiers de l'Egée, basée sur Milo. Tandis que les torpilleurs escortent les convois, les chalutiers cherchent les sous-marins et leurs bases de ravitaillement. Pour cette besogne, le Nord-Caper va croiser dans l'Archipel, où les Allemands sont chez eux. Il n'aura pas un sou pour acheter les consciences, donc pas un renseignement, car ceux des insulaires qui ne sont pas strictement neutres sont à la solde de l'ennemi. Donc, travail à l'aveuglette... Bah!... on se débrouillera.

Le départ pour Milo est fixé au 22 octobre. Le chalutier escortera la Marie-Louise, cargo français, et VArêthuse, vapeur anglais. Voici les renseignements

d'octobre : vingt commerçants attaqués par deux sous -marins, seize coulés : dix anglais, un italien, un grec et les quatre français Provincia, Sainte- Marguerite, Antonie et Ajniral-Hamelin. Un des ennemis a travaillé à cent milles environ dans le sud de la Crète, l'autre entre la Crète et Cérigo, en plein sur la route Malte-Dardanelles, voie des plus dangereuses, car elle passe à quatre cents milles de Cattaro, repaire de sous-marins. Le dernier torpillage date du 18 octobre, du côté de l'île Kalimno, à toucher Boudroum, sur la côte sud d'Anatolie.

Page 1