V. — Kress von Kressenstein
La quatrième armée ottomane est prête à marcher vers l'Egypte.
La mobilisation turque date, ne l'oublions pas,
des tout premiers jours de la guerre; mesure de précaution, disaient les Turcs; préparation d'offensive, en réalité. Au vrai, ils pouvaient se prétendre menacés au Caucase et en Thrace.
Les gens de Berlin n'avaient cure de cette menace. Pour eux, les Turcs devaient attaquer le canal, afin d'arrêter les renforts anglais en route vers la France. Mais il fallait cacher cette raison-là, même aux zélateurs d'Union et Progrès. Les Allemands exploitèrent alors l'irrédentisme ottoman. L'Egypte, grenier et richesse de la Turquie, Le Caire, deuxième ville d'Islam après Stamboul, Le Caire, refuge des Syriens turcophobes et siège des revendications arabes naissantes, devaient rentrer dans le giron de l'Empire. Par l'Egypte, la propagande panislamique déferlerait sur l'Afrique entière...
Plus allemand que les Allemands, Enver Pacha fit le reste.
Tant et si bien que, fin août, la concentration ottomane commença d'être sérieusement troublée par un quadrille imprévu d'unités en route vers la Syrie.
Le 8® corps syrien s'y trouvait déjà, trente-cinq mille Arabes encadrés de Turcs. On fit venir de Mossoul le 12^ corps, arabe lui aussi, soit quinze mille hommes. Et comme l'ensemble était vraiment trop arabe pour inspirer confiance, on le compléta d'admirable manière en expédiant à Zakhlé (Syrie) la 10^ division de Smyrne, commandée par l'Allemand von Trommer Pacha, dix mille soldats d'élite, Anatoliens descendant de ceux qui jonchèrent de leurs osse-
ments tous les champs de bataille, de la Caspienne à l'Adriatique et de l'Iran à la Hongrie.
Mis à la tête de la 4© armée, le général Zekki Pacha tout de suite vit clair et parla net : « Mes troupes n'atteindront jamais l'Egypte. On ne traverse pas l'Et-Tih avec une armée sans tenir la route côtière, la route des oasis, la route battue par le canon des escadres. On peut tout juste envoyer une division toute nue, sans bagages, mais elle arrivera épuisée et se cassera le nez contre les défenses du canal de Suez. Personne n'en reviendra. Inutile de compter sur un soulèvement de l'Egypte ou sur l'aide des Senoussis et des Soudanais égyptiens, même commandés par des Turcs. »
En 1516, Selim I^r fit trancher la tête à Houssein Pacha, un de ses quatre vizirs, lequel, à la veille de la guerre d'Egypte, avait osé parler des difficultés de la marche à travers le désert...
Le grand état-major de Stamboul se contenta de débarquer Zekki et passa outre. Son successeur fut Mersinli Djemal Pacha, autrement dit Koutchouk Djemal, qu'il ne faut pas confondre avec Achmet Djemal Pacha le dictateur, que bientôt nous verrons à l'œuvre.
Le colonel d'artillerie bavarois Freiherr Kress von Kressenstein, plus connu sous le nom de von Kress Pacha, fut nommé chef d'état-major de la 4^ armée. Chose rare, cet Allemand avait su gagner l'estime des officiers turcs. La place du chef, disait-il, est au milieu de ses hommes, sur la ligne de feu. Défenseur acharné de la campagne d'Egypte, il en devint
l'âme et la prépara avec une impitoyable énergie.
Il indiqua sans hésiter la route qu'il fallait, celle qui va de Bir Seba à Ismaïlia par Hasana. Le chemin y est assez résistant et pas trop accidenté; il traverse la partie de l'Et-Tih comprise entre les sables mous du Nord et le chaos montagneux sinaïtique; enfin, son extrémité, Ismaïlia, est la clef de la défense. Nefiche est tout près, et qui tient Nefiche tient le canal d'eau douce venant du Caire. Alors, les défenseurs du canal maritime n'ont plus qu'à se rendre ou à mourir de soif.
Donc, trois cents kilomètres de marche à travers l'Et-Tih!
Il fallut d'abord reconnaître et jauger les puits. Il fallut ensuite compter les chameaux disponibles pour transporter l'eau potable. Et l'on vit qu'au maximum quatorze mille hommes et neuf cents chevaux pourraient passer... quatorze mille hommes contre peut-être cinquante miUe, répartis, il est vrai, pensait von Kress, sur les cent vingt kilomètres du canal, et qui seraient poignardés dans le dos par les Égyptiens révoltés.
La 25^ division, commandée par Ali Fouad Bey, fut désignée. EUe n'emmenait que sept batteries, dont une seule lourde, deux cents coups par pièce. Peu ou point de bagages^; ration quotidienne de famine prévue pour les hommes : six cents grammes de biscuit, cent cinquante grammes de dattes, neuf grammes de thé, un bidon d'eau potable. Six mille huit cent quatre-vingts chameaux ravitailleraient la
colonne % portant, au total, dix jours de vivres et d'eau... Il fallait donc, coûte que coûte, franchir les trois cents kilomètres de désert en dix étapes. Von Kress comptait sur le soldat turc, résistant, dur au mal, se nourrissant de rien. Von Kress avait raison.
La dixième étape franchie, la dernière outre vidée, il faudrait attaquer sur-le-champ... et vaincre. En cas d'échec, on mourrait de soif dans le désert pendant la retraite. Pour cacher jusqu'à la dernière minute le point d'assaut choisi, de faihles détachements d'aile devaient suivre les deux autres routes du désert : El-Arish-Kantara et Akaba-Suez.
Tel était le plan de von Kress Pacha.
Le canal enlevé, la quatrième armée suivrait. Pour la commander, on choisit Achmet Djemal Pacha, triumvir et massacreur, une des têtes du parti jeune turc. Et d'avance on le baptisa Sauveur de l'Egypte.