VI. DÉPART EN MUSIQUE
En l'après-midi du 21 novembre 1914, qui est le 3 moharem 1333, le Bosphore, triste et désert depuis la guerre, s'anime soudain.
L'automne est près de sa fin. Le grand vent d'hiver, qui cinq mois durant apportera de la mer Noire l'haleine glacée de l'Oural et de la steppe russe, n'a pas commencé de souffler. Les premières averses ont fait du ciel une voûte de pervenche. Nettoyé des poussières de l'été, l'air est net comme cristal. Aucun
détail ne se perd des lignes merveilleuses d'Europe et d'Asie dans cette fête de lumière des derniers beaux jours.
Accostés aux appontements du pont de Kara Keui, les chirket aux aubes gigantesques sont pris d'assaut. Les vedettes de l'Amirauté descendent la Corne d'Or, sifflant éperdument et dispersant la foule effarouchée des caïques. Aux quais de Galata et de Top-Hané, les mouches à vapeur des diplomates et des ministres, — coques blanches fines, cheminées de cuivre poli, — avalent les personnages dorés que déversent à chaque instant les automobiles.
En aval du grand pont et jusque par le travers de la pointe du Sérail, la Corne d'Or est un dortoir de navires marchands assoupis. Allemands, autrichiens, turcs sont amarrés en deux lignes parallèles, avant contre arrière, toutes chaudières éteintes depuis trois mois, — et pour quatre ans, — bloqués là tant que les Alliés seront maîtres de la mer. Comme pour prouver qu'ils vivent encore, ils ont arboré le grand pavois.
Toute une escadre, pavoisée elle aussi, est à l'ancre un peu plus loin, devant le palais impérial de Dolma Baghtché, immense pièce de confiserie blanche tarabiscotée. Le Gœben, le Breslau, le Khaïreddin-Barbarossa, le Torgout-Reis semblent ainsi être là pour protéger la flotte de commerce paralysée. De leurs coupées se détachent des canots à vapeur qui cinglent vers la côte d'Asie, suivis bientôt par la foule des bateaux partis des quais. Les eaux calmes sont rayées de sillages qui convergent, par vingtaines, vers la Tour de Léandre toute blanche. Le Bosphore au parfum de
pastèque commence de fleurer l'essence et le benzol.
Grande cérémonie sur la côte asiatique : Djemal- Pacha va partir pour la Syrie.
Dans la matinée, à travers Scutari ont défilé déjà des troupes venues de la caserne de Vani-Keui ou de la grande Selimieh qui déshonore l'entrée du Bosphore de sa façade interminable et triste. Une division d'infanterie, une brigade de cavalerie, musiques en tête, massées dans le faubourg d'Haïdar-Pacha, terminus de la ligne ferrée d'Asie, vont saluer le futur conquérant du Caire.
La flottille venue d'Europe accoste au débarcadère. Un petit café est suspendu là, au-dessus du courant qui gazouille parmi les pilotis massifs. Des Turcs à barbe blanche sont assis, seuls spectateurs du débarquement; tous les jeunes sont aux armées et les badauds grecs ou arméniens sont inconnus à Scutari.
Du chirket descend d'abord la phalange habituelle des démonstrations patriotiques. Aujourd'hui, Djambolat, chef de la sûreté, la dirige, secondé par des mouchards de toute origine et par des hammaîs solides, membres de cette corporation qui fournissait au sultan Hamid l'élite de ses massacreurs. Accompagnée d'une masse de désœuvrés ou de suspects avides de clamer leur loyalisme, toute cette tourbe disparaît dans la ville. Rues tortueuses d'abord : maisons de bois minables que l'âge a teintées de vieil argent, belles maisons peintes en rouge vif entremêlées de masures chancelantes aux parois rapetassées de planches à peine rabotées, aux toits complétés par des débris de bidons à pétrole. De temps à
autre, le regard s'accroche à la tache fauve d'un platane dont les dernières feuilles achèvent de tomber, à la silhouette tourmentée d'un olivier, aux vieilles pierres grises d'une fontaine. Des autos lancées à toute allure tanguent durement sur le pavé défoncé. Puis la voie s'élargit pour longer l'immense cimetière accroché aux pentes occidentales du Boulgourlou que les pluies d'automne ont tapissé d'un gazon nouveau, le cimetière aux cyprès géants où nichent des milliers de colombes, le cimetière qui fait de Scutari la capitale des morts de Turquie, comme Stamboul est la capitale des vivants.
Enfin, voici Haïdar Pacha. Derrière la haie de soldats, la foule s'entasse, moutonnement de tarbouchs écarlates piqueté de quelques taches blanches des turbans. Mais quelle est cette horde?
A gauche de la gare, un troupeau de misérables pieds nus, hâves, sales, passifs et résignés, est groupé sous la garde d'une section de gendarmes. Ce sont des rêdifs (réservistes) d'Anatolie, de Syrie, d'Arabie, de Mésopotamie et de Kurdistan. Quand sera terminée la cérémonie, ils se rendront à la caserne de Selim, où peut-être enfin leur donnera-t-on à manger. A leurs pieds, la boue achève de souiller leurs paquetages dont le bariolage disparaît sous des couches de poussière et de suie. Les plus vieux portent les cicatrices de la guerre des Balkans; quelle région vont-ils maintenant arroser avec le sang de leurs veines? Ils ne savent, ils attendent, ils ne comprennent pas. On leur a dit : c'est le Djihad, la guerre sainte, mais une foule de giaours est mêlée à la foule
des vrais croyants, et d'autres giaours commandent habillés en officiers turcs... On leur a dit : vous partez pour défendre le sol sacré de la patrie contre les infidèles. Mais que viendraient faire les infidèles sur ce sol déjà dévasté? Car, à la mobilisation, les soldats du Sultan ont envahi les champs et les villages, razzié les réserves de blé, de fourrage, de maïs et d'orge, emmené les bêtes à cornes, les moutons, les chevaux, les chameaux, les mulets et toute la basse-cour. On n'a rien laissé pour conserver les races et pour les semailles prochaiaes. C'est la terre toute nue que ces paysans vont défendre, la terre où ceux qui sont restés vont crever de faim, tout en peinant à la corvée des routes et des transports, sous les yeux des valis, des caïmacans et de toute la bande de fonctionnaires dont cette réquisition a rempli les poches et les greniers... Alors, n'est-ce pas, mieux vaut partir et se battre que voir l'agonie des femmes et des petits... Du reste, ils n'ont pas le choix...
Dans une voiture magnifique, voici justement l'organisateur du pillage de tout un peuple, le bellâtre Enver Pacha, tout fier de cette mobilisation qui n'a pas coûté une piastre.
Le héros de la Révolution est plus fardé, plus corseté que jamais; un Allemand, le colonel Bronsart von Schellendorf, l'accompagne. Les troupes présentent les armes, les musiques militaires éclatent. Vers la voiture, des gens se précipitent. C'est à qui aidera l'homme à descendre, et des barbes blanches s'inclinent devant ce ministre de la guerre de trentedeux ans... Ibrahim-bey, ministre de la justice, Hald-
bey, président de la Chambre, Husni Pacha qui chassa d'Yldiz-Kiosk les gardes apeurés d'AJbdul- Hamid, CherifF-Djafer Pacha, descendant du Prophète, multiplient les saluts, mains droites au sol, puis aux lèvres, puis au front. Mais on ne sait où courir pour plier l'échiné. Quelle histoire si on en oubliait un seul! Et voici qu'arrive en trombe Talaat, l'ancien postier, hercule aux poings formidables, intelligent, patriote, féroce et prêt à tout, véritable chef du triumvirat de massacreurs dont Enver et Djemal sont les deux autres têtes. Il est aujourd'hui hilare et rubicond : trop de raki sans doute et de Champagne réquisitionné. Dédaignant les courbettes officielles, il va serrer les mains des quarante du Comité Union et Progrès, ses complices, ses âmes damnées, maîtres de l'Empire des Osmanlis... Puis il se dirige vers les ambassadeurs et les salue avec une affectation de cordialité bonhomme, laquelle ne semble pas combler d'aise le doyen du corps diplomatique, marquis Pallavicini, vieillard tout englué de protocole, ambassadeur de S. M. François-Joseph. En revanche, le représentant du kaiser, baron von Wangenheim, géant massif et raide, figure arrogante de junker prussien, œil faux, moustaches en bataille, éclate d'insolente satisfaction. Cette journée est sa journée, et, si l'affaire d'Egypte tourne bien, un grand pas sera fait vers le fauteuil de chancelier d'Empire. Wangenheim, d'aspect colossal comme Bismarck, croit en avoir le cerveau. Auprès de lui, les deux hommes qui l'aident à tirer les ficelles du pantin turc, le commandant Humann, attaché
naval, et Weitz, de la Frankfurter Zeitung, supputent les chances avec le général Liman von Sanders, lequel ne se fait aucune illusion sur le résultat. Le Grand Quartier général aUemand s'est lancé dans l'expédition d'Egypte malgré son avis ; mieux encore, on lui a ordonné de se taire, et il a obéi. Après tout, pour les gens de Berlin, la viande turque n'est pas chère et on saura ménager les rares grenadiers poméraniens, qui encadrent la troupe sacrifiée. Le colonel von Frankenberg, chef d'état-major de Djemal, rassure tout le monde là-dessus.
Musique, cliquetis d'armes : voici le Grand Vizir. Rares sont les circonstances qui amènent le prince Saïd-Halim à quitter le Konak doré de Yeni-Keui où il coule des jours paisibles, laissant à d'autres le souci du pouvoir. Prenant modèle sur son souverain, Saïd-Halim signe de confiance, approuve sans lire, tout ce que lui présentent Talaat, Enver ou Djemai. Mais, aujourd'hui, il s'agit de l'Egypte et, si délicieuses que soient les fonctions de Grand Vizir telles que Saïd-Halim les exerce, le titre de Khédive ferait bien mieux son affaire... Doyen des descendants de Mehemet-Ali, il devrait, suivant la loi turque, occuper le trône des Pharaons. La monarchie d'Egypte se transmet en ligne directe, c'est vrai, mais, après tout, on pourrait changer cette règle-là... Saïd-Halim a assez largement commandité l'entreprise jeune turque pour pouvoir espérer. Et il espère... Aussi totalement étranger à la stratégie qu'à la politique, il n'a pas la moindre idée des difficultés qui attendent l'armée d'Egypte. Généraux et ministres n'ont jamais
perdu leur temps à lui expliquer quoi que ce soit.
L'assemblée est au complet et la voix du Grand Vizir s'élève :
« Au nom de S. M. impériale Mohammed V... »
Appuyé sur son sabre qu'il étreint d'une main velue, une main d'étrangleur, Djemal écoute. Exfrancophile, il connaît les finesses de notre langue et songe au chat qui tirait les marrons du feu. C'est un rôle qu'il n'a jamais joué en faveur de personne, quoi qu'en puisse penser Saïd-Halim qui se gargarise de paroles pompeuses. Et soudain Djemal lance vers l'orateur un regard noir, un regard en coup de couteau qui passe rapidement, tel un pinceau de projecteur, et s'arrête un instant, plus haineux encore, sur Wangenheim et sur la clique allemande. Djemal a horreur de ces gens-là. Certes, on a besoin d'eux, mais, si les affaires tournent mal, ils feront bien de s'éclipser à temps. A cet instant, le Grand Vizir conclut en parlant de la guerre sainte. Djemal, lui, conçoit la guerre sainte tout autrement, et, s'il était seul à commander, tout ce qui n'est pas turc, turc de race pure, passerait un pénible quart d'heure.
Les périodes succèdent aux périodes et les orateurs aux orateurs. Bedri-bey, préfet de police, chef de claque en l'occurrence, déchaîne les applaudissements. Au premier rang des spectateurs, un beau vieillard de soixante-quatorze ans, solide et droit, Mehemed- Fuad Pacha, le héros d'Élena % songe que de son temps on ne discourait point et on agissait d'autre manière...
C'est Talaat, à présent. Plus habitué aux coups de gueule des réunions publiques et à l'emploi de la
langue verte qu'aux allocutions subtiles, il nt le discours qu'un scribe quelconque a rédigé.
«... Le pays compte sur vous pour ramener à l'Empire osmanli la plus chère, la plus riche des terres que les giaours ont volées... Partez, Djemal, notre pensée vous suit... »
« En voilà un, pense Djemal, qui est bien content et bien pressé de me voir filer; il m'expédierait, s'il le pouvait, beaucoup plus loin... Il paraît que je le gêne, lui et ses quarante disciples, — ici un coup d'œil méprisant aux gens d'Union et Progrès. — Sans doute pense-t-il en avoir fini avec moi, mais, qui sait? il viendra peut-être un jour me demander asile et protection là-bas, dans le Sud, lorsque le peuple en aura assez de sa figure de pojnak\ Alors, je ferai mes conditions. »
« ... Et, j'en suis sûr, conclut Talaat en brandissant ses poings énormes, vous ne ferez pas de quartier aux traîtres et aux ennemis. »
Il faut bien lâcher son sabre, pour l'étreinte. Djemal donne l'accolade à Talaat, spectacle touchant que la musique des zouaves albanais accompagne d'une ritournelle. Puis c'est le tour d'Enver Pacha, qui, d'une voix douce, tresse des guirlandes oratoires à son ennemi mortel. Les deux hommes se valent. Tous deux sont cruels, ambitieux, avides, d'une volonté d'acier et d'une audace sans limite. Au revolver, tous deux font mouche à tout coup. Les officiers boivent les paroles de celui qu'ils appellent « Napoléonik », l'idole des Jeunes Turcs, le vainqueur d'Andrinople, où il n'est d'ailleurs entré
que vingt-quatre heures après le départ des Bulgares. Wangenhcim, resté froid jusque-là, applaudit les fins de période de son ami très cher...
« ... Pendant que moi-même, avec la troisième armée, je mènerai au Caucase une campagne de libération pareille à la vôtre. La défaite des Moscovites ouvrira à nos troupes invincibles la route de l'Afghanistan et des Indes frémissant à Fappel de la guerre sainte... »
Ainsi Napoléonik se croit aussi Alexandre le Grand. Maintenant qu'Hassan-Izzet a arrêté les Russes, il va cueillir les lauriers. « Que le typhus étouffe ce jeune idiot ))\ murmure tout bas Djemal, qui ajoute pensif : « En attendant, Talaat reste seul... »
« ... Ainsi, achève Enver, nous aurons cette fois encore justifié tous deux la confiance de la Nation. »
Djemal, brièvement, répond : « J'entreprends aujourd'hui une tâche dure, presque surhumaine. Si j'échoue, je sais que nos Alliés d'Allemagne continueront la lutte, la mèneront, coûte que coûte, jusqu'au bout. Quant à moi, je ne reviendrai pas à Constantinople avant d'être entré au Caire. »
Applaudissements délirants, musique. Et, bientôt, le train s'éloigne vers le Sud...
Seul dans son compartiment, Djemal Pacha ferme les yeux et songe. Il se revoit en mai 1914, sur la passerelle du cuirassé Courbet, assistant, près de l'amiral Boue de Lapeyrère, aux écoles à feu de combat de l'armée navale française. Tir à quatorze mille mètres sur une ligne de buts, tous volatilisés après trois
ou quatre minutes de feu... Si l'Entente barre le canal avec de tels navires, les colonnes d'assaut seront balayées comme fétus de paille dans l'ouragan... Elle est belle et d'attaque pourtant, la quatrième armée. A son approche, les Égyptiens et les Senoussis se lèveront en masse, attaqueront par derrière les défenseurs du canal, ces combattants de troisième ordre qui ont remplacé là-bas les contingents solides expédiés sur le front français... Tout le long du chemin, il faudra dire et redire aux troupes combien est riche cette terre du Nil; alors, quoi qu'il advienne, elles passeront. Et Djemal se voit entrant au Caire en triomphateur. Oui, mais après... l'armée sera complètement en l'air, coupée de ses bases par le désert terrible. Et, par la mer toujours complice des Anglais, arrivera la contre-attaque. Qu'importe! Une fois le canal bouleversé, le coup sera porté, coup mortel pour l'Angleterre. Et si, par malheur, l'affaire tournait mal... Bah! Djemal n'est-il pas gouverneur de la Syrie et de l'Arabie ottomane? De cette Syrie opulente il fera son fief, son royaume ; il sera doux de vivre à Damas la délicieuse, loin des Talaat, ennemi des Talaat s'il le faut... Mais attention! Le pomak a des créatures partout, des gens comme le fameux Muntaz-bey qui a si proprement abattu le ministre de la guerre Nazim Pacha, sur le seuil de la Sublime Porte, lors du coup d'État de 1913... Encore un qui fait mouche à tout coup. Et Djemal sourit : n'a-t-il pas été lui-même, après ce coup d'État, chef de la police de Constantinople et virtuose de la terreur? Muntaz n'est pas de force... Personne n'est de force...
A travers l'Anatolie pillée, le train emporte l'effrayant condottiere et sa fortune.
Sur la route qui mène à la caserne Selim, la bande déguenillée des rédifs s'engage d'un pas traînant. Pardessus le Bosphore, ils regardent la viUe où aucun d'eux n'entrera, Stamboul la merveilleuse, pyramide unique d'édifices d'où fusent les grands minarets. Du vieux Sérail au château des Sept Tours, la Marmara, roulant les émaux du crépuscule, baigne la base des remparts crénelés et les pilotis des maisons grecques du bord de l'eau. Le soleil couchant empourpre de lueurs d'incendie les vitres de Galata et de Péra, les villes franques d'où l'on vient de chasser les Français. De la Corne d'Or, des fumées montent, toutes droites dans le calme du soir. Sous le ciel d'améthyste, les coupoles innombrables deviennent lilas.
A Scutari, retombée dans le silence, les muezzins appellent à la prière du soir.