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VIII. — Sur la route d'El-Arish

Le désert Et-Tih fait la part belle aux reconnaissances aériennes. Aucune futaie, aucune bâtisse pour cacher l'ennemi. La vue s'étend à l'infini, sans autre gêne que l'éternel tremblotement de l'air surchauffé qui force à voler très bas pour voir les détails. En cas de panne, les avions terrestres peuvent atterrir presque partout; pour les hydravions, la moindre défaillance du moteur condamne l'appareil et les aviateurs à mort. Les mécaniciens français le savent et ouvrent l'œil.

Nos Nieuport vont emmener comme observateurs des officiers anglais du service géographique d'Egypte, spécialistes du Sinaï et de la frontière, habitués à ce désert qui parfois se camoufle, comme pour mieux égarer ceux qui osent s'y engager. Un coup de vent arasant les dunes, remplissant de sable les vallées, un orage changeant en torrents violents et éphémères les

ouadis desséchés, bouleversent en quelques heures la mosaïque du terrain.

Le 5 décembre, les vols de guerre commencent. Le lieutenant de vaisseau Delage, vétéran de l'aviation navale, père des flotteurs à redans, technicien de l'escadrille, va explorer la route d'El-Arish. A partir de Port-Saïd, elle suit la côte. A gauche, s'étale la Méditerranée, lac d'indigo; à droite, c'est la plaine de Tineh et de Peluse, lande immense et triste de terre salée et de vase sèche craquelée par la chaleur. Puis le désert : cincjuante kilomètres durant, la route longe l'infini de poussière ardente, de solitude et de silence écrasants. Enfin, çà et là, commencent de pointer la chevelure touffue et vert tendre du reten dont les gerbes retombent gracieusement vers le sol, et les bouquets odorants du belharan, régal des chameaux. Sûrement, la nappe d'eau est là, apportant la vie aux buissons de coloquinte, dont les pommes jaune d'or tranchent sur les rameaux vert foncé, aux haies d'opuntias et de cactus, contre quoi viennent déferler les dernières vagues de sable, et qui bordent les acacias, les tamaris et les trente mille palmiers de la grande oasis de Katia, forêt unique dans l'Et-Tih désolé.

Au delà de l'oasis, la route longe la grande lagune salée de Bardaouil, le marais Sorbonien des Anciens, dans la direction de Bir el Mazar, puis elle s'enfonce, vers El-Arish, dans la houle infinie des sables, qui va se briser dans le sud contre la masse rocheuse du Djebel Yelleg toute grise sous le ciel d'azur.

La route est vide. Au-dessus de la palmeraie, l'hy-

dravion plane en orbes serrées de plus en plus près des grands panaches verts. Soudain des détonations éclatent, des balles sifflent et claquent en crevant l'entoilage des ailes. Trente cavaliers, massés dans une clairière, fusillent l'avion. A travers sa jumelle, le lieutenant de vaisseau Cintré, observateur ce jour-là, distingue des fez rouges à turban jaune, des burnous gris, rien de l'uniforme des réguliers ottomans. Mais, Turcs ou Arabes, ces gens-là sont ennemis, et les voilà à cinquante-six kilomètres de Port-Saïd.

Delage pique vers le canal, creuset d'or en fusion dont la coulée étroite va se perdre vers le sud dans la brume rose du golfe de Suez.

Qu'est-ce que ce détachement surpris à Katia, loin de tout, en enfant perdu? Des Bédouins, sans doute... Il faut savoir, aller voir beaucoup plus loin, dépasser l'Et-Tih, franchir la frontière d'Egypte, atteindre le désert de Bir-Seba, où, chassée par Sarah, Agar s'enfuit avec son enfant. Il faut savoir si El Auja et Aïn Qadès, qui virent les bandes juives, désertant la vallée du Nil, se rassembler pour envahir Chanaan, ne sont point à nouveau envahies par des hordes armées. Il faut surveiller le chemin de fer Alep-Damas-Médine, et l'embranchement Deraa-Caïffa et le rameau Afouleh- Jérusalem % dont on prolonge sans doute le tronçon à peine amorcé. Les Turcs descendront-ils de Palestine par El-Arish? Viendront-ils de Maan par Akaba et la route des pèlerins? Couperont-ils à travers le centre du désert? Attaqueront-ils par les trois routes à la fois ?

On ne sait rien encore... Mais, grâce aux hydravions,

on saura. On va les embarquer sur les croiseurs anglais Doris et Minerva qui les conduiront à pied d'œuvre.

En vérité, les colonnes ennemies se préparent à descendre par toutes les routes. Djemal Pacha rêve de lancer sur l'Egypte toute la 4^ armée... A Konia, Adana, Alexandrette, il est passé sous des arcs de triomphe, parmi les vivats. Et le voici à Damas. Tout de suite, il exige des renforts; le G. Q. G. s'incline, la 8^ division va descendre de Thrace.

Et, par le chemin de fer de Médine, la 22® division, grossie de volontaires bulgares, tcherkesses, arabes et tripolitains, va monter jusqu'à Maan pour déferler sur l'Egypte par Akaba et Nakhl, dès que les troupes d'assaut, les quatorze mille hommes de von Krcss, auront enlevé le canal... quatorze mille hommes? Allons donc! Djemal Pacha ne se dérange pas pour si peu, il lui faut trente-cinq mille soldats pour se ruer sur Ismaïlia... Il n'y a pas assez de chameaux? Qui ose ainsi parler? Djemal ordonne, et dix mille cinq cents bêtes de renfort se présentent, comme sorties du sol.

Les quatorze mille hommes de Mersinli marcheront en tête par la route Bir-Seba-Hasana, la route dont von Kress a prévu l'emploi; puis, à quelques étapes en arrière, la 10^ division d'Anatolie suivra. Djemal lui-même commandera ces deux groupes et le corps de Maan. Cependant que descendra vers la Palestine le reste de la 4^ armée, fleuve d'hommes prêt à suivre le torrent d'assaut. Enfin, pour occuper les Anglais partout, des pointes arabes et turques prendront le

chemin côtier d'El-Arish. Ainsi ordonne le terrible proconsul. Avec son infanterie seule, sans avions, sans automobiles, presque sans artillerie, il se flatte d'enlever de vive force ce canal de Suez qu'on dit gardé par cent cinquante mille hommes.

Des gens méthodiques voudraient prolonger les routes et les rails, faire venir le matériel qui manque. Que ne proposent-ils aussi d'attendre 1916, et de laisser aux Anglais le temps de se fortifier au maximum de la fortification? Non, Djemal les surprendra, tombera sur eux comme la foudre. Donc, en avant, dès qu'on pourra, à marches forcées, à travers FEt- Tih.

Mais la marche forcée n'est possible qu'en décembre et janvier, les deux seuls mois frais, les deux mois oii parfois Dieu daigne envoyer la pluie. Et, sur ces deux mois-là, deux semaines sont déjà perdues. Ordre est donné d'amener sans plus attendre, au seuil oriental du désert, les troupes d'assaut. Le 13 décembre, elles se mettent en route vers Bir-Seba, lieu de concentration. Déjà des pointes de cavalerie se lancent sur les trois chemins d'invasion.

Une trentaine d'hommes sont allés jusqu'à Katia, et Delage les a repérés.

Il s'agit maintenant de chercher les autres.

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