IX. — Quelques vols
Chaque jour de décembre amène à Alexandrie des chrétiens chassés d'Asie Mineure. Les fuyards d'Alep
disent que la ville est pleine de troupes et de matériel venus du nord. Les réfugiés d'Adana ont vu passer une batterie d'obusiers lourds, des équipages de pont, des camions automobiles. Ceux de Damas parlent de sept énormes canons que traînent un troupeau de bœufs géants. D'après l'attaché militaire britannique à Sofia, l'expédition d'Egypte comptera trente-neuf mille fusils avec mitrailleuses et artillerie en proportion.
Ces renseignements n'inquiètent guère les Anglais. Ils ne croient pas à une attaque venant de Palestine. Sur la côte du Hedjaz, dans le Sinaï, parfois même en Egypte, ils ont ramassé des espions arabes au service de l'ennemi. On en a fusillé quelques-uns; d'autres ont parlé. Des régiments turcs, disent-ils, se concentrent à Maan. La menace planerait donc plutôt du côté de la route Akaba-Suez. Il faut aller voir.
Pour atteindre Maan, un avion, transporté par mer jusqu'à Akaba, doit remonter la vaUée d'Araba qui prolonge les dépressions du Jourdain et de la mer Morte, puis sauter par-dessus le Djebel Schera, grande chaîne aux pics rougeâtres qui borde le plateau arabique. Par deux fois, le lieutenant de vaisseau Destrem a essayé sans succès. Son appareil est trop lourd.
Le matelot Levasseur va tenter le coup. C'est le poids plume de l'escadrille; un jour, il est monté jusqu'à deux mille cinq cents mètres, et la carte donne deux mille comme point culminant à franchir. Le capitaine Ross, des Royal Engineers, le plus ténu des Anglais, sera de la partie.
Le 15 décembre, la Minerva appareille de Suez avec les aviateurs. Route au sud, elle longe la péninsule sinaïtique, triste décor de sable et de rochers. La toile de fond est le Djebel-er-Raha crénelé et lézardé comme les vieux murs de Byzance. A ses pieds, rejoignant la mer, court une chaîne de collines jaunes coupée de larges ravins, lits de torrents presque toujours à sec. Quelques maigres buissons de genêts montrent que de l'eau a dû couler dans ces grands creux. Plus loin vers le sud s'élève le Djebel-Et-Tih, diadème de roches déchiquetées qui borde le désert de l'égarement.
Dans le calme d'un midi de plomb, la Minerva double l'éperon de sépia du Djebel Hammam Firaoun, la montagne du bain du Pharaon, trouée de grottes comme une éponge de granit et cachant en ses flancs une source bouillante oii, disent les Arabes, le Pharaon de l'Exode cuit pour l'éternité. Jusqu'à la fin de cette journée courte de décembre, le morne chapelet des collines brûlées défile par bâbord. Au crépuscule, on distingue à peine les cinq sommets du Serbal, qui écrase de sa masse et noie de son ombre les massifs d'alentour; le soleil se couche sur l'Afrique, derrière la chaîne littorale qui semble une ligne de glaciers bleus.
Au matin, le 16 décembre, l'ancre tombe à quelques encablures du fortin turc d'Akaba. Tout autour émergent à peine du sable, qui peu à peu les enlise, les débris de châteaux forts que défendirent, contre les Sarrasins, Baudouin I^^ et Renaud de ChâtiQon. Parmi les grenadiers et les figuiers, on aperçoit les
ruines de casernes canonnées cinq semaines plus tôt par la Minerva et les maisons de la pauvre bourgade où passent encore parfois des marchands de moutons poussant, à travers le Sinaï et jusqu'en Egypte, leurs troupeaux venus du Moab.
A 6 h. 30, Levasseur s'envole. Les éléments sont pour lui : un courant favorable le porte à mille deux cents mètres en vingt minutes. Il monte jusqu'à deux mille, cherchant une brèche dans les arêtes en dents de scie qui couronnent l'amas de basaltes, de feldspaths, de porphyres empilés là au hasard en un chaos étrange de couleurs éclatantes. L'avion longe le Djebel Schera, gagne vers le nord, vers un massif de profil plus doux, presque pyrénéen d'aspect, mais pelé comme le reste. Ce sont les monts de Pétra. L'ancienne voie romaine qui conduit à la fantastique nécropole des Nabatéens est tout près, et voici justement un groupe d'hommes qui dévale le long de la pente, filant vers Gharandal. Pétra, c'est presque Maan. Levasseur s'entête. Bourdonnant le long du mur de pierre, son avion semble une guêpe prisonnière qui s'acharne contre une vitre close... Rien à faire. La carte est fausse. Dans la direction de Maan, le cône aigu du Djebel Haroun, la montagne d'Aaron, le Hor des Nombres et du Deutéronome, oppose obstinément sa masse de grès rouge. Le but est à trente kilomètres à peine, trente kilomètres à vol d'oiseau, mais d'un oiseau qui serait maître de l'espace, libre de monter jusqu'au ciel.
Soudain, silence, et peut-être silence de mort : le moteur est stoppé... Les aviateurs blêmissent et
d'instinct assurent leur casque de cuir ; la sueur coule glacée sur leurs reins. Levasseur se penche, cherchant sous lui le matelas de sable, qui peut-être amortira la chute : il ne voit rien. Coincée entre le mur montagneux trop haut et les Djebel Oum-Gouf etElMakhra, l'Araba semble une gorge sans fond noyée dans un air qu'on dirait dépoli par la brume de chaleur. Allons ! l'écrasement est inéluctable... La descente commence en vol plané, lorsque, avec une brutalité joyeuse, le moteur repart... La panne a duré six secondes, vingt agonies. Nul ne saura quel atome de sable, arrêté durant un clin d'oeil dans quel tuyautage filiforme, a donné l'ordre de retour.
Le 18, Sir John Maxwell ordonne de renoncer à survoler Maan. On ne recommence pas indéfiniment la lutte de l'hydravion contre la montagne \
Cependant, sur les routes du Nord, d'autres ailes sont au travail. La Doris stoppe le 11 décembre devant El Arish et Delage part en reconnaissance avec le capitaine Herbert. La bourgade paraît déserte. Les maisons cubiques semblent s'enfoncer dans le sable pour échapper à la vue de l'hydravion. On dirait les tombes serrées d'un cimetière sans verdure et abandonné... Au large, la Doris, en route vers le nord, a l'air d'un jouet : elle sera devant Gaza dans deux heures et demie. L'avion, lui, y arrive en trente minutes ; il a survolé Rafa pendant quelques instants, sans rien voir.
Gaza montre l'agglomération habituelle de blocs grisâtres ou blancs à fenêtres imperceptibles, séparés par des boyaux qui d'en haut semblent d'étroites
rigoles toutes noires. Les plumeaux de quelques palmiers souffreteux époussettent les toits. Une grande tour, dont la base carrée supporte quatre étages cylindriques, a l'aspect d'un phare qu'on aurait mis là pour guider les caravanes. Le sud est tout bosselé de dunes. Dans le nord s'étend à perte de vue la plaine de Sâron, que borde la Méditerranée. Vers l'Orient, le regard s'accroche aux montagnes de Judée dont le mirage double la hauteur. Ville déserte, routes vides. L'avion pique vers le sud-est; il lui reste assez d'essence pour aller jusqu'à Bir Seba, à une soixantaine de kilomètres de la côte. Mais la randonnée menace de mal finir. Au moment où Bir Seba commence de se préciser, le moteur hésite, halette, cogne. Delage fait demi- tour et revient à pleins gaz vers la côte, en plafonnant tant qu'il peut, car tout cela finira peut-être par un vol plané d'une durée imprévue. A quelque vingt kilomètres de la mer, le moteur cale. Par bonheur, la brise souffle du large assez forte pour soutenir l'avion, pas assez pour le refouler, et la Doris est en vue. Delage amérit sans casse, mais les lames courtes et rudes martèlent les flotteurs. Quand le croiseur accoste, ils sont aux trois quarts pleins. Il était temps. Comme toujours, des baUes ont troué les afles.
Pendant quelques jours, la Doris interrompt son service de porte-avions. Elle est occupée dans le nord. On s'est enfin aperçu que la route d'Alep suit le bord de l'eau entre Payas et Alexandrette. Du 18 au 22 décembre, le croiseur anglais bombarde la route et le rail, détruit des ponts, fait sauter des locomotives.
Excellent travail, mais qui vient quinze jours trop tard. Le gros des troupes et du matériel turc en route vers le sud est déjà passé...
Et, en Syrie comme en Palestine, les habitants continuent de scruter en vain l'horizon de la mer : pas un pavillon français...
Dans la dernière semaine de décembre, la Doris emmène Destrem et Herbert qui survolent la Palestine et la S^rrie, de Jaffa à Saïda par Kaïffa et Acre. Sur toute la côte, les petits voiliers et les barques sont halés au sec. A Jaffa, l'immense couvent des Franciscains est changé en caserne. Partout se voit l'activité militaire; sur la ligne ferrée, observée jusqu'aux environs de Ludd, des trains circulent... Mais les Turcs n'ont pas encore ajouté un kilomètre de rail à l'embranchement Afouleh- Jérusalem.
Quand la Doris rentre à Port-Saïd, tout a été exploré jusqu'à Alexandrette. Destrem a pu atteindre Bir-Seba, bombardant au retour une centaine de tentes qui ont poussé sur le sable d'El-Arish.
Ainsi, grâce aux vols sur la côte et sur le désert Et-Tih, peu à peu le voile se déchire qui masquait la concentration ennemie. Je ne puis ici dire en détail tout ce qu'ont fait nos aviateurs. La liste toute sèche de leurs vols et de ce qu'ils ont vu serait fastidieuse, même si je racontais les charges faites en rase-dunes par de l'Escaille qu'accompagne l'Anglais Ledger, dispersant, à coups de bombes, à coups de fléchettes, à coups de browning, les caravanes de Bédouins. Mais il est une patrouiQe qui mérite ample relation.
Nous voici de nouveau à Akaba avec la Minerva le
31 décembre 1914. Le pilote de l'avion est le quartiermaître Hervé Grall, un beau gars, mâchoire carrée, forte moustache noire, regard aigu. Il s'agit d'examiner la vallée d'Araba jusqu'à Gharandal, où débouche la route de Maan. Dans le couloir de pierre, l'hydravion monte vers le nord. De temps en temps, une balle siffle, partie on ne sait d'où. A Gharandal, toutes observations finies, Grall prend de la hauteur et vire de bord pour rallier la mer. Devant Ghadian, groupe de cinq ou six masures en ruines qui marque à peu près la moitié de l'étape, l'appareil étant à mille quatre cents mètres, brusquement, sans cause apparente, le moteur stoppe...
Arrêt définitif, arrêt de mort. Un hydravion n'a jamais pris contact avec le sol sans tuer raide les aviateurs. Mais Grall est un pilote sûr. De mille quatre cents mètres, on a le temps de planer. Dans le silence de l'hélice immobile, il parle à l'observateur, capitaine Stirling, des Dublin Fusiliers :
— Aucun danger, il y a du vent.
— Nous rentrerons à pied, voilà tout, fait l'Anglais très calme, en pliant méthodiquement sa carte et ses notes ; puis il ajoute :
— Nous aurions dû emporter des armes.
Les deux hommes n'ont même pas un browning. La brise souffle du nord. Grall se place vent debout et fait du vol à voile avec une aisance et une tranquillité admirables. Le monoplan obéit bien, la descente est si douce qu'aucune catastrophe ne paraît possible. Le pilote a repéré sur l'avant une tache de sable où il se posera sans vitesse, bien cabré, les plans
opposés au vent. Cela ne tardera guère. Pourtant, quelque chose l'inquiète : avec une brise comme cellelà, le sable devrait « chasser », et il ne bouge pas. Diable ! Et Grall prévient Stirling :
— Attention à la bûche !
Puis il enlève ses lunettes et, précaution contre l'incendie, coupe l'allumage qu'il a gardé jusqu'au bout, espérant en un sursaut de bonne volonté du moteur. L'altimètre marque trois cents, et, soudain, plus un souffle. Calme blanc. Grall a beau cabrer de toutes ses forces, la descente devient chute, la chute s'accélère, s'accélère... Craquement formidable : les flotteurs ont touché et tout le haut de l'avion, fuselage, moteur, ailes, entraîné par la vitesse acquise, a capoté autour du train d'amérissage, lequel n'est plus qu'allumettes...
Stirling, indemne, n'en est pas beaucoup plus fier. Il est coincé sous les débris, tête en bas, reins arqués, pieds appuyés sur le crâne, tout comme les clowns qui font de l'équilibre sur les mains, jambes gracieusement rabattues. La position de l'officier est moins élégante. De sa seule main restée libre, il extrait le sable qui maintient béante sa bouche. Opération qui ne se peut ajourner, car le réservoir d'essence crevé laisse tomber deux jets copieux et fétides dont l'un aboutit entre les dents et l'autre dans les yeux du malheureux. Enfin, c'est fait et Stirling appelle :
— Grall! Grall!
A chaque cri, une lampée d'essence envahit sa gorge... Des minutes longues... Des appels encore... et des nausées atroces. Il fait chaud là-dessous. La face
de Stirling s'empourpre. Enfin, voici quelqu'un. On secoue l'avion... on parle... les Turcs, peut-être. L'officier entend mal, ses oreilles bourdonnent et de son nez coule, goutte à goutte, du sang mêlé d'essence qui fait sur le sable une tache rougeâtre et huileuse...
Grall ne s'est aperçu de rien. Lancé à vingt mètres de l'appareil, il est resté là longtemps, raide. Tué? Non ! Un Breton ne meurt pas pour un contact rude avec le sable. Et même il remue, il cherche à se mettre debout, retombe et atteint enfin le tas informe de toiles déchiquetées, de bois cassé, de fers tordus qui fut un hydravion à flotteurs. La charpente de Grall a mieux résisté. Le choc qiii aurait tué neuf pilotes sur dix a laissé l'homme intact, mais aflfreusement meurtri. Il fouille l'amas de débris et trouve Stirling, figure violette, yeux injectés, presque évanoui... Grall se hâte, tout en surveillant les environs. Les gens qui ont fusillé l'avion ce matin ont dû le voir tomber; sûrement ils cherchent... Enfin, chaque chose en son temps. Maintenant que l'officier est d'aplomb, il faudrait brûler les restes de l'appareil. Pas d'allumettes...
Les aviateurs tiennent conseil. Trente-deux kilomètres les séparent de la côte, en plein pays ennemi, sans vivres... Pas tout à fait : une bouteille à moitié pleine d'eau est restée intacte, et Stirling possède une tablette de chocolat.
En marche à 11 h. 20 à travers un champ de pierres coupantes, sortes de haches en silex incrustées dans le sol, le tranchant en l'air. Grall se traîne, blême et souffrant le martyre; à 3 h. 15, il tombe : Stirling le relève, le soutient. Un quart d'heure plus tard, le
quartier- maître s'abat de nouveau, exténué, à bout. Et huit kilomètres à peine sont franchis... Puisque Stirling tient le coup, le mieux est de le laisser aller de l'avant tout seul ; il tâchera de ramener du secours. Laissant à Grall la bouteille d'eau et une demitablette de chocolat, l'officier poursuit sa route. Suivons-le.
4 h. du soir. La brise a sauté au sud. Elle apporte du lointain un sourd grondement, tonnerre ou canon. Si c'est le canon, l'aflfaire est grave : il y a du Turc par là. Si c'est le tonnerre, la perspective est pire. Dans une gorge comme celle-là, les pluies d'orage balaient sables, roches, bêtes et gens déchirés, émiettés dans un tourbillon formidable dont tout fait craindre la venue : lourdeur insupportable, ciel plombé, atmosphère épaisse, couleur de poussière.
Les roches crachent du feu. La brise de mer qui devrait rafraîchir l'air torride n'est qu'un souffle de brasier. Stirling continue... Sous ses vêtements, dans ses souliers, sa peau brûle atrocement; il croit respirer des flammes ; la soif le tenaille, plus ardente à chaque pas... Une vague route s'accroche aux premières pentes de la montagne, en pleine vue... Pour rester caché, il faut suivre le fond de l'Araba, amas de blocs que l'Anglais escalade, genoux en sang, mains brûlées. Ce sont ensuite, pendant des kilomètres, des tas de sable ou de gravier qui roulent sous les pieds. Parfois, le chaos devient tel qu'il faut se risquer sur la route. Trois fois, l'officier a dû se rejeter en plein maquis pierreux et faire le mort, à la vue d'un turban, d'un burnous ou d'un fez... Ce couloir de feu pue le
coupe-gorge, et ceux qui le hantent — autrefois les terribles Edomites — sont les Azazmeh de légendaire cruauté !
4 h. 30. Le soleil descend derrière le Djebel Oum Gouf ; dans la vallée monte l'ombre bénie qui apportera la fraîcheur et cachera le fugitif. Stirling regagne la route, qu'il trouve couverte de traces nombreuses. Des troupes, en route vers l'ouest, ont passé là, laissant des cadavres de chevaux presque chauds encore, à peine entamés par les vautours... Ces troupes auraient-elles une arrière-garde ? On entend la rumeur d'une chevauchée, pas loin... Pas loin, mais où? Renvoyé en tous sens par les parois de granit, le bruit semble venir de partout à la fois. Oh! attention! Et Stirling, plaqué au sol, rampe hors de la route, gagne un buisson, d'où s'enfuit au galop une barde de petites gazelles. Bon Dieu, un chien se lance derrière elles, un lévrier blanc... Sur un coup de sifflet, l'animal s'arrête, revient lentement, à regret, grogne en passant près du buisson et finit par rallier un cavalier, dont la silhouette subitement aperçue a jeté Stirling dans sa cachette. L'homme met pied à terre, escalade un tertre, hurle en turc des commandements. Il a dû voir quelque chose, il appelle du renfort. Toujours rampant, Stirling gagne vers l'est, vers un cloaque marécageux dont il aperçoit les grands roseaux et les buissons d'alfa... Longtemps il reste là, blotti dans la boue, boue sans eau, hélas! Des soldats vont venir sans doute, guidés par le saie chien... Non. Les minutes passent ; sur la route on entend une troupe qui file vers le nord, et des voix...
Stirling, brisé, se relève avec peine ; il a failli s'endormir dans le marécage... Il faut rallier la mer avant l'aube. Pour comble de misère, la lune dans son plein iUumiQe la route et laisse de grands trous d'ombre suspects. En avant quand même, à la grâce de Dieu !... Toute la nuit, il marche, jambes rompues, pieds en sang. Dans l'obscurité glacée, il brûle de fièvre et de soif... et en même temps grelotte...
7 heures du matin, l'aurore pointe. Akaba est toute proche, Akaba et ses fontaines. Mais un bivouac turc barre le chemin, on en voit les feux et les sentinelles. D'un buisson à l'autre, Stirling se gKsse, arrive au bord de la mer. Le croiseur est là, tout près, bien visible sur l'eau nacrée par la lune.
— Minerva ! Minerva !
Il a hélé de toutes ses forces. Puis il s'est abattu sur le sol, il espère...
Le croiseur a entendu; un projecteur s'allume et cherche. Dans le cercle de clarté, les maisons d'Akaba surgissent, d'une blancheur de neige. Lentement, le jet lumineux balaie la côte, s'arrête une seconde sur la roche où Stirliag vient de se relever, puis s'éteint. Un clapotement d'avirons, des voix anglaises, l'officier est sauvé. C'est l'aube du 1®^ janvier
A cet instant, Grall, lui aussi, commence de descendre vers la mer. Douze heures durant, au pied d'un seyal sans feuilles, il a dormi comme un sac de sable, en dépit du froid mortel. Ce matin, il se sent plus fort et sa marche est d'abord rapide, le long d'une sorte de piste d'argile desséchée, coupée de fissures
qu'il faut franchir d'un bond. La fatigue vient vite, doublée par la peur d'être vu par une bande de cavaliers bédouins qui cheminent à mi-pente du Djebel Schera...
Après trois heures de route, Grall commence de n'en plus pouvoir; il vient d'éviter un groupe d'hommes armés qui visiblement cherchaient. Turcs ou Bédouins? Il n'a pu distinguer. Ils n'étaient pourtant pas loin. Le sol marneux a disparu. C'est du sable, à présent, un sable sans consistance, brûlant, éreintant, sur quoi courent des lézards gris-poussière que le crissement des pas a chassés de leurs trous. Mourant de soif, le quartier-maître titube. L'effort de chaque pas résonne, tel un coup de marteau, dans son crâne douloureux. Il avance quand même, refusant de mourir là, d'ajouter son cadavre à tous les cadavres de chevaux que dominent les vols de corbeaux lourds... La côte ne peut plus être loin... Mais pourrat-il l'atteindre?
Dans un dernier sursaut, le malheureux gravit une colline brûlante, fouille le lointain. Et voici que les roches zébrées de noir, de rouge et de jaune oscillent comme si la terre tremblait; d'autres montagnes s'élèvent couvertes de forêts ; les vagues de l'air brûlant ont un chatoiement de houle liquide... Le mirage ! En un instant, tout disparaît, la gorge abrupte et calcinée reprend son aspect désolé. Pourtant, làbas, une frange subsiste, d'un bleu plus sombre que le bleu du ciel, d'une teinte qui ne peut tromper l'œil du marin. La mer. Encore deux heures de marche, peut-être. Mais il fera nuit, il est déjà quatre heures
et le soleil est bas. Et, attiré par la mer amie, Grall retrouve quelques forces...
Tout à coup, ses oreilles bourdonnent plus fort, dans une suite de sifflements aigus qui s'achèvent en coup de fouet. Grall lève la tête. A sa gauche, la roche s'étoile de points noirs d'où rayonnent des fissures. Des balles, tout simplement. Quelque enturbanné vide le magasin de son Mauser par-dessus la vallée. Cette attaque rend à l'homme traqué tout son sang-froid. Il ne veut pas se faire démolir en vue du port. Il se courbe, gagne l'abri d'un talus et, par un miracle d'énergie, prend sa course vers la mer, comme un fou, sans plus rien voir...
La côte approche, et la nuit. De la gorge profonde, où s'engage la route de Suez, la route des pèlerins, jaillit le flot de lumière cuivrée du soleil couchant, projecteur géant marbré de nuages pourpres qui secoue une poudre d'or sur les sommets. L'orient se teinte de mauve, la frange bleue de tout à l'heure est une nappe d'un violet profond vers quoi le misérable se précipite. Vite ! Vite ! Il faut arriver avant la nuit...
La mer enfin, et le croiseur à moins de trois cents mètres ! Grall distingue les marins qui s'agitent sur le pont. Mais, bon Dieu ! Il appareille, ce bateau-là ! Il est fou. Du bord, on ne voit donc pas la silhouette toute noire sur le blanc de la plage, l'homme désespéré qui tend les bras?... Grall rassemble toutes ses forces pour appeler... Gosier brûlant, langue racornie, il ne peut émettre aucun son. Lentement, la Minerva s'éloigne. La nuit bientôt l'engloutit.
Sur la plage, un corps est étendu. Trop épuisé pour penser et pour souffrir, Grall s'est endormi.
Toute la journée durant, les Anglais l'ont cherché. Des marins armés ont quitté la Minerva dès l'aurore. Stirling voulait les guider, mais le médecin du bord Ta enfermé dans sa cabine. Le détachement a fouillé toute la vallée, a frôlé Grall. Rappelez- vous ce groupe d'hommes armés que le malheureux n'a pas reconnus, qu'il a évités... Le croiseur n'a plus qu'à rentrer à Suez, pavillon en berne, pour dire à l'amiral Peirse : « L'hydravion est perdu, l'observateur anglais est rentré. Le pilote français est resté là-bas, mort ou vivant, nous l'ignorons... »
C'est impossible. A tout prix, il faut savoir, il faut faire parler les Arabes qui ont capturé Grall, qui l'ont tué peut-être, il faut ravoir le corps... Le corps... Les officiers de la Minerva n'oseront plus aborder les aviateurs français... A l'aube prochaine, on reviendra, on essaiera encore.
A toute petite vitesse, dans la nuit, le croiseur fait route. Au carré des officiers, dans le poste de l'équipage, silence de funérailles... La fraternité des gens de mer n'est pas seulement une expression vague ; il a fallu que les Allemands se paient une flotte pour qu'on ait un jour rencontré des gens qui naviguaient sans comprendre ces mots-là... Les marins de la grande marine britannique, eux, comprennent et soufi'rent, ce soir-là, infiniment, sans mot dire.
Sur la passerelle, enfermé depuis une heure dans la chambre des cartes, le capitaine de frégate Wilham B. Macdonald a rédigé vingt brouillons de messages
pour rendre compte au grand chef. La phrase ne vient pas. A neuf heures, brusquement, il renonce, sort de l'abri et s'adresse à l'officier de quart :
— Cardwell, faites demi- tour et réglez à quatorze nœuds. Je suis sûr que l'homme est là, je le vois, je le sens.
— Très bien, commandant; dois-je faire parer la baleinière ?
— Oui, tout de suite, et les projecteurs aussi.
A quatorze nœuds, la Minerva s'élance. A l'infirmerie, on prépare tout ce qu'il faut pour le frère de France et, au carré, le Champagne. A une heure du matin, voici les maisons d'Akaba. Le navire stoppe à l'endroit d'où, huit heures plus tôt, il a arraché son ancre.
Sur la plage, Grall dort toujours... Combien de coups de canon faudra-t-il tirer pour l'éveiller?
La lumière suffira. Multipliez par cent le choc produit sur vos yeux par les plus puissants phares d'automobiles, et vous comprendrez ce que peut être l'éblouissement d'un projecteur de marine dont on reçoit, à trois cents mètres, la lueur en pleine figure. Il faut une rude habitude aux commandants de torpilleurs pour ne point se briser contre le cuirassé qu'ils attaquent, même dans les exercices du temps de paix. Dès qu'on est pris par le faisceau, fût-ce à mille cinq cents mètres, on perd toute notion de la distance et de la direction : ainsi les oiseaux viennentils s'écraser contre les lentiEes des phares. En revanche, bien souvent, les gens qui manœuvrent les projecteurs ne vous voient pas, ou vous voient mal...
Un pinceau lumineux suit la côte, caresse une seconde la figure de GraU et passe... Du croiseur, on n'a pas vu la forme couchée. Mais l'homme est debout, à présent, le sommeil lui a rendu la voix, son hurlement crève la nuit, tombe à bord du navire. Le projecteur s'arrête, revient en arrière, s'immobilise enfin sur le quartier-maître. Une baleinière est là, tout près...
La Minerva peut rentrer à Suez pavillon haut.