‹ On se bat sur merChapitre 36 sur 62 · X. — Un dominicain · texte numérisé non relu

X. — Un dominicain

Tandis que les hydravions de France survolent les sables et les monts, la Grande-Bretagne, sans coup férir, agrandit son domaine.

Le 18 décembre, elle proclame l'Egypte protectorat anglais. Le 19, elle dépose le khédive Abbas- Hilmi et le remplace par son oncle Hussein Kamil Pacha, désormais sultan.

Anzacs et territoriaux apprêtent leurs armes...

Mais tout reste calme. La presse est muselée, les réunions de plus de cinq personnes sont interdites, les bouches cousues par la terreur des mouchards; une lettre imprudente suffit à vous faire interner dans un camp de concentration. Bref, l'ordre règne, malgré l'opposition sourde des gens de mosquées... Cinq ans plus tard, les Anglais paieront.

En attendant, en son quartier général du Caire, Sir John Maxwell est tout à fait tranquille. Les renseignements aériens le laissent aussi froid que les

informations des réfugiés. Fin décembre, cette dernière source se tarit ; nul chrétien ne pourra plus s'évader de la prison ottomane, devenue bagne en Syrie et en Palestine sous la poigne de Djemal Pacha. Les Turcs ont fermé leurs ports... Embargo qui cache évidemment d'importants mouvements de troupes. L'État-major britannique ne voit pas si loin...

Par acquit de conscience, on s'organise quand même. Une demi- compagnie prend poste près de chaque gare du canal ^ A Kantara, au Chantier VI % à Koubri, où des ponts de bateaux sont préparés, des têtes de pont armées de canons surgissent des sables de la rive d'Asie'; sur la même rive, on creuse des tranchées qu'on n'occupera que de jour. Sur la rive d'Afrique court une ligne continue de tranchées s'appuyant sur des postes fortifiés. On triple le nombre des bacs. Les trains et l'énorme matériel flottant prêté par la Compagnie de Suez transporteront les hommes aux points attaqués.

Le 30 décembre, l'optimisme règne au quartier général. Ce matin-là, Sir John Maxwell siège à la grande table du Conseil de guerre, environné d'ofiiciers élégants et alertes. De jeunes capitaines d'étatmajor, sans doute? Mais non, regardez les insignes et les rubans multicolores. Ce sont, je vous assure, des généraux, des généraux très satisfaits ! « Le canal est beaucoup plus fortement défendu qu'il n'est nécessaire, dit Maxwell. — Certes, répond quelqu'un, jamais les Turcs n'oseront venir, voyons! — L'attaque est possible, consent un des motus optimistes, mais sûrement pas avant des mois... »

Pourtant, il y a deux jours, de l'Escaille, — simple lieutenant de vaisseau français, il est vrai, — a affirmé, écrit, signé ceci : « Dans un mois, les Turcs seront au contact des troupes anglaises. » Et, ce matin, un moine a demandé audience au général en chef. On le dit bien renseigné. Il vient de la fameuse École française d'études bibliques de Jérusalem, dont la bibliothèque unique, foyer lumineux d'archéologie et d'histoire, attirait avant la guerre les plus illustres savants \

Le voici. C'est un dominicain français, monumental quant au volume et quant à la hauteur. Sa soutane noire, — il a quitté pour voyager la robe blanche de l'Ordre, — et sa barbe danubienne or et argent lui donnent un aspect majestueux; le regard profond et rieur par instants, le modelé du crâne rasé selon la règle, montrent, clair comme ciel d'Egypte, l'intelligence narquoise et la bonté. A voir cet homme taillé pour le commandement, à deviner cette force, on jurerait qu'un des vingt-quatre patriarches est revenu parmi les vivants. Comme ces anciens pasteurs de peuples, le P. Jaussen est à l'occasion un vrai nomade, guide de la montagne, pilote du désert. Nul mieux que lui ne connaît le Sinaï, nul n'est plus que lui rompu à toutes les difficultés de la diplomatie orientale et des dialectes du désert; il a partout conquis la confiance des Bédouins de tous les clans.

Très à son aise devant la brillante assemblée d'aujourd'hui, il y cherche en vain quelque figure qui lui soit familière. Ainsi, ces nouveaux venus vont se

charger d'arrêter l'assaut turc... « Enfin, pense le P. Jaussen, la Providence aidant, ils s'en tireront peut-être; mais soupçonnent-ils seulement le danger? » Un colonel de l'état-major, qui parle français, le prie de s'expliquer.

— Je suis venu, répond le dominicain, parce que je n'avais plus rien à faire là-bas. Les Turcs savent que je suis généralement assez bien renseigné; ils voulaient me garder à Jérusalem et avaient fini par me surveiller de si près que je ne pouvais plus être utile à personne. Heureusement, avant qu'ils aient eu le temps de me mettre sous clef, la Doris est arrivée et j'ai pu filer. Mais ils sont sur mes talons...

— Que voulez-vous dire? demande le colonel.

— Simplement que les Turcs sont en route pour l'Egypte, vous les verrez bientôt.

La phrase, traduite, déclenche l'hUarité. Par Jupiter, ce prêtre est impayable! Voyez-vous les Turcs arrivant, comme cela, au galop, à travers l'Et- Tih? Mais il faut être indulgent : cet homme, après tout, n'est pas un militaire...

Le P. Jaussen a fort bien compris, mais chacun son tour, n'est-ce pas, et, sans paraître attacher à ses mots aucune nuance d'ironie :

— Il est réconfortant, messieurs, de voir éclater votre joie à l'idée de la bataille très prochaine, et je me félicite d'être le messager d'une nouvelle aussi bien accueillie.

— Telle n'est pas la raison de notre gaieté, répond le colonel.

— Alors, mon colonel, dit le dominicain, je vois à présent que le sens exact de mes paroles vous a échappé. Pour éviter toute méprise, voulez-vous être assez aimable pour écrire?

Et le P. Jaussen dicte en appuyant sur les mots, si lentement que tous les officiers comprennent. Tout en écrivant, le colonel, à voix haute, traduit :

« Avant le début de mars 1915, les Anglais verront les Turcs sur le canal. »

Les généraux commencent de s'émouvoir devant cette belle assurance. Le général Maxwell l'invitant à préciser, le P. Jaussen prend sa revanche :

— Messieurs, dit-il, je ne suis pas un soldat, et les côtés militaires de la question m'échappent sans doute, mais n'avez-vous pas vos officiers du service géographique, qui, eux, doivent connaître le Sinaï? Que vous ont-ils dit? Ceci, je pense : il n'y a pas de route, il n'y a pas d'eau, une troupe d'infanterie crèverait de chaleur et de soif... Ces officiers, je les ai vus au travail, en plein désert, et j'ai toujours admiré leur manière d'organiser leur propre existence dans ce pays perdu. Mais s'ils avaient, comme moi, traversé ï'Et-Tih une vingtaine de fois, sans avoir derrière eux un convoi complet et confortable, ils vous diraient qu'on peut passer, si on veut. Et je vous garantis que tous les Turcs veulent et que Djemal Pacha, qui est un rude homme, veut aussi, veut avec autant d'énergie que tous les autres réunis... Je pourrais, messieurs, évoquer l'exemple des grandes expéditions qui ont franchi les sables, depuis Moïse jusqu'à Bonaparte, en passant par Alexandre le Grand, mais il serait

malséant de supposer que vous ne les avez point étudiées à fond.

Ce disant, le P. Jaussen sourit dans sa barbe. Il pense que sans doute plusieurs de ces officiers-là ont quelque peu négligé Plutarque, et même leur compatriote Freeman\

— Monsieur, dit alors Sir John Maxwell, il ne s'agit point ici des possibilités d'attaque. Puis-je vous prier d'admettre que nous en avons quelques notions ? Mais vous comprendrez notre étonnement, lorsque vous déclarez que les Turcs vous suivent de près. Nos informateurs nous les montrent moins pressés.

— Mon général, vos informateurs sont mal informés, ou, en tout cas, moins bien que moi-même. Vos informateurs sont des gens que vous payez, d'autres peuvent les payer plus cher. Mes informateurs à moi travaillent pour l'honneur. Ce sont des Syriens catholiques et des gens du Liban, des gens qui aiment la France et des Arabes qui n'aiment peut-être pas la France, mais qui m'aiment, moi; ce sont aussi des Turcs, des Turcs qui n'ont pas encore admis que leur pays puisse être en guerre contre le mien. Et, en dehors de tout ce que m'ont dit ceux qui travaillent pour moi, il y a ce que j'ai vu et qui n'est pas du tout risible, je vous jure. Eh bien! j'ai vu, avec mes yeux, à Jérusalem d'abord, puis à Damas, des soldats en route vers le Sinaï. Des soldats en gueniQes, c'est vrai, et là-bas c'est normal, mais tous bien armés et avec des équipements tout neufs en cuir, et non pas en carton... J'ai dit à mes Arabes de les compter, et j'ai pu recouper leurs comptes. Ces soldats-là sont

vingt-cinq mille. Et sur le petit chemin de fer, le tortillard Damas-Sillé, j'ai vu des wagons de pelles, de pioches, de réseaux barbelés, de fils téléphoniques : huit trains par jour, machines chauffant au charbon tant qu'elles peuvent et au bois quand le charbon manque. Sur la route, j'ai vu des chariots, des chariots bâchés à cause des hydravions qui regardent tout; sous les bâches, il y avait des chalands en fer pour traverser le canal. Et j'ai vu des caravanes de chameaux et de niulets chargées de biscuits fabriqués sous mes yeux à Jérusalem. Tout cela descendait sur Bir-Seba et doit continuer en ce moment vers la limite du désert, vers El-Auja, vers Kosseima; je pourrais vous donner le nom des étapes. Et si l'on fouillait toutes les maisons depuis Alep jusqu'à Jérusalem, on n'y trouverait plus un bidon de pétrole et plus une outre : tout est réquisitionné pour porter l'eau dans le désert. Car les Turcs prendront, j'en suis sûr, la route sèche, la route des patriarches que j'ai suivie moi-même cinq ou six fois; le terrain y est assez solide pour porter du canon. Ah! messieurs, je voudrais rire avec vous, mais, sur ma parole, il n'y a pas de quoi...

Les généraux sont moins gais. Sur-le-champ, ils décident de préparer le grand jeu. Et le P. Jaussen, incontinent mobilisé comme interprète d'arabe, rallie Ismaïlia. Il saura faire parler les Bédouins.

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