XI. — La mort d'un pilote
L'acthdté de notre escadrille est doublée. La Compagnie du Canal a gréé en porte-a\dons les cargos Anne, qui fut l'allemand Anna-Rickmers, et Raven, qui fut le Rabenfels. Chacun d'eux emporte deux appareils. Et chaque jour le métier devient plus dur. Jan\der est l'époque des rosées abondantes qui rongent l'acier des rouages sans cesse attaqués par la poussière de sable impalpable, dont l'air demeure saturé après les coups de khamsin. Les moteurs n'en peuvent plus, les mécaniciens s'exténuent après chaque vol à tenter de fabric[uer du neuf avec du vieux. On tiendra quand même. De l'Escaille et tous ses pilotes veulent qu'ici s'impose à tous la maîtrise aérienne française. Et lorsque, le 9 jan^der. Sir Henry Mac Mahon, haut commissaire anglais en Ég)-pte, prend ses fonctions, c'est aux Français qu'il demande le baptême de l'air, et l'hydravion de Delage le promène tout le long des défenses du canal.
Le 13 jan\'ier, un communiqué officiel prévient le peuple d'Eg^^te de l'attaque turque probable. Si elle n'a pas lieu, on pourra toujours dire que l'ennemi a eu peur.
A présent, les randonnées aériennes sont passionnantes. Les troupes ennemies commencent d'affluer vers Bir-Seba, El-Auja, Kosseima. Les aviateurs emportent deux bombes, dont ils ont chaque fois le placement. Les premiers jours, les soldats turcs
s'étonnent, puis admirent et ne songent qu'ensuite à canarder les grands oiseaux... Gerbes mal dirigées de
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tout un régiment tirant à la fois, n'importe comment... Louis de Saizieu, lieutenant de vaisseau, pilote tout
frais breveté, nerfs d'acier, coup d'œil sûr, le pur sang de l'escadrille, est lâché en liberté et il vole, il vole... impossible de le retenir. Si jamais les Turcs le descendent sans le tuer, malheur à ceux qui approcheront de son browning M Son observateur est le lieutenant anglais Ledger, du Royal Flying Corps, digne de son pilote.
Cinq mille hommes à El-Auja, dix mille à Bir-Seba, dit le rapport du 14 janvier. Et des gros canons, Saizieu l'affirme, Ledger aussi. Peine perdue. L'étatmajor prétend que les grosses pièces n'ont que faire par là, et tout le monde sait qu'elles ne peuvent franchir l'Et-Tih... Tout le monde, sauf le P. Jaussen.
Dans le désert, on voit des traces, mais pas un soldat! Les Turcs doivent marcher la nuit... Un beau jour, Saizieu croit distinguer des mouvements suspects sous des buissons de tarfa. Faut-il bombarder? S'il n'y a personne, les deux obus de dix centimètres empennés qui servent de bombes vont être perdus. Saizieu descend à trois cents mètres et projette, en avant-garde, mille fléchettes d'acier, deux boîtes de ciaq cents. Changement à vue : le désert s'anime. Par vingtaines, des chameaux fous de peur et de souôrance surgissent du couvert, fuient ventre à terre dans toutes les directions; en même temps, d'une ligne de couvertures khaki qu'on eût juré être du sable, des soldats émergent, tout un régiment. Saizieu lance ses bombes, puis il rentre, se ravitaille et repart.
Maintenant, on vole aussi près que possible de l'aube et du crépuscule, et l'on voit... Un trident de
troupes glisse à travers l'Et-Tih : la pointe centrale dardée sur Ismaïlia, les deux autres sur El-Arish au nord, sur Suez au midi.
Le 19 janvier, El-Arish est plein de soldats; le 20, Cintré, piloté par Trouillet, en découvre à Katia ; le 22, Delage et Cintré bombardent Bir-el-Abd et amérissent en panne ; un torpilleur les ramène à Port- Saïd; le 23, on signale dix mille hommes à Ain-Soudr (soixante kilomètres sud-est de Suez), un hydravion est pris sous le feu d'un groupe important dans l'est du Petit lac Amer, à Moia-Harab; de Saizieu signale quinze mille hommes et des canons entre Al-Auja et Kosseima, dix mille à Bir-Seba, et rentre, les ailes criblées. Chaque jour, les forces turques grossissent : trois mille soldats, le 26, dans l'est de Suez, à Bir- Mabeiuk, et autant à Moia Harab. Des chariots étranges, que remorquent dix-huit paires de bœufs et des centaines d'hommes, suivent les pistes du désert...
Sur le canal, tout est prêt. Depuis cinq jours, les femmes et les enfants ont évacué les gares. Les patrouilles de la défense sont au contact des avantgardes turques.
Le 28 janvier, l'escadrille des Nieuport perd un pilote, le quartier-maître fusilier Jean-Marie Le Gall, tué par les Indiens. C'était un Breton modeste, petit, trapu, taciturne. Ses yeux bleus brillaient de la flamme mystique des apôtres de l'air. Il ne vivait que pour son hydravion; c'était la chair de sa chair; au repos, il restait tout près de lui, le soignait, le caressait, lui parlait, comme on parle à une bête fidèle. En plein vol une joie d'illuminé le transfigurait.
Le 27 janvier, Le Gall s'envole de Port-Saïd; Partridge l'accompagne, officier de dix-huit ans, diraiton, engagé dans l'armée indienne au début de la guerre, et bombardé lieutenant...
L'hydravion survole le canal. A Kantara est amarré le cuirassé Swiftsure^ ses grosses pièces pointées vers le désert. Plus loin, vers Ferdane, c'est le sloop Clio. Sur la rive d'Asie, la tête de pont de Kantara, que borde le réseau barbelé semble un nid d'insectes bloqué par une toile d'araignée. Déblayant les tranchées oii sans cesse le sable retombe, transportant des sacs de terre aux parapets, les Indiens semblent autant de fourmis affairés qui entassent ou enfouissent leurs provisions. Là s'amorce la route d'El-Arish qu'il faut surveiller aujourd'hui. L'hydravion quitte les terribles remous du canal, oii l'air rafraîchi par les eaux lutte avec le souffle brûlant des sables. Sur le désert, le conflit aérien s'apaise : de grandes lames invisibles et régulières tantôt enlèvent l'avion et tantôt le font descendre. Le Gall est en extase, il « laisse faire » son appareil et se croit sur une vedette rapide qui tanguerait dans la houle...
Voici l'ennemi, établi à huit kilomètres du canal, à cheval sur la route d'El-Arish. Quelques coups de feu saluent l'avion. Loin dans le sud, on aperçoit une petite tache dans le ciel. C'est de Saizieu qui, depuis deux heures, survole les lignes turques à six cents mètres et « fait des cartons » avec son mousqueton de cavalerie.
Bientôt paraît une ligne verte, l'oasis de Katia. Mais, depuis un moment, le ronflement de l'avion
a des spasmes. Le Gall coupe l'allumage, le moteur chauffe, l'huile n'arrive plus : mauvaise affaire, il faut rentrer. L'hydravion se dirige vers la Méditerranée, nappe bleu sombre qui prolonge dans le nord l'immensité dorée des sables. D'élan en élan, par bonds et par saccades, l'appareil s'approche de la mer. Et lorsque, sans rémission, après un dernier râle, l'hélice stoppe. Le Gall amérit doucement sur le cristal bleu.
Un coup d'oeil au moteur. Rien à faire, les bielles sont en salade, le tuyau d'huile est cassé... Pas un bateau en vue. La brise se lève de terre, souffle très doux dont on sent à peine la caresse chaude, mais qui entraîne vite au large le petit flotteur aux ailes immenses.
Le Gall est triste... S'il était libre, il resterait là, sur son siège de pilote, en perdition dans la nuit qui vient. Mais il n'est pas seul, son jeune compagnon est ofiicier, et déjà gonfle son gdet de sauvetage. A l'eau maintenant. Les deux aviateurs tirent leur coupe, arrivent à la plage : en un instant, leurs vêtements sont secs.
Sur la mer plus sombre, l'avion n'est plus (ju'une silhouette indécise dont Le Gall ne peut arracher son regard... Pourtant, il faut se mettre en marche; Port- Saïd est à quelque quarante kilomètres, on n'y sera guère avant trois heures du matin. En quelques enjambées, les deux hommes rallient la route de Romani qui longe la mer. L'or du désert se ternit, devient livide. Devant les naufragés, le soleil couchant exécute sur le ciel, sur le sable et sur les eaux son
habituelle symphonie de pourpre, de mauve et de violet, puis disparaît. Il faut ouvrir l'œil : les premiers palmiers de Katia sont à dix kilomètres sur la gauche et les Bédouins pourraient bien détacher de l'oasis une patrouille vers Port-Saïd. Qui sait si l'un d'eux, embusqué dans quelque tranchée de sable, n'a pas vu l'hydravion amérir?
Avec la nuit, le froid s'est abattu sur le désert. Parfois, les fugitifs s'arrêtent, croyant voir une ombre, entendre un bruit... Rien. Rien que le babil cadencé du ressac perceptible aux points oii la route suit l'extrême bord de l'eau. La lune presque pleine et déjà haute regarde les silhouettes frêles qu'elle protège en illuminant la lande sans fin d'où l'attaque pourrait venir. Silencieux, les aviateurs cheminent, écrasés par le silence poignant du désert. Des étoiles filantes raient le ciel clouté d'or.
Une heure du matin. Le canal doit être tout près, et sur la gauche on devrait apercevoir les projecteurs qu'allument les navires pour la traversée nocturne. Mais, depuis quelque temps, le transit de nuit est arrêté; on craint que, du désert, des nappes de balles ne viennent balayer les passerelles... Les lumières de Port-Saïd sont masquées. Aucune lueur ne trahit l'approche d'un centre civilisé; on dirait que le désert ne finira pas.
Tout à coup, le sable disparaît, la lune se mire dans un lac. La route commence de longer la région inondée ; la chaussée n'est plus qu'une digue entre la mer et la nappe d'eau protectrice.
Soudain, droit devant, un bruit de pas et des
ombres, une vingtaine d'ombres. Les aviateurs se couchent et Partridge appelle :
— HeUo!
Plus rien. On dirait que la troupe s'est évaporée dans la nuit... Couchée sans doute. Silence. Des minutes de silence. Puis :
— Qui vive?
— Armée indienne, lieutenant Partridge.
— Avance au ralliement !
Diable! Le mot de ralliement? Naturellement, Partridge l'ignore. Son expérience militaire est de fraîche date. Il n'a pas prévu le retour possible en pleine nuit... Il ne sait pas que les soldats indiens appliquent la consigne avec une brutalité aveugle et fusillent raide quiconque ne peut donner le mot... Il ne sait pas non plus que les patrouilles ont reçu l'ordre de se méfier et qu'elles voient des Allemands partout... Dans l'obscurité, la voix s'impatiente :
— Avancez, ou je fais feu.
Les aviateurs se lèvent, et lentement, en pleine clarté, s'approchent. Pour prouver qu'ils sont amis. Le Gall commence de siffler une marche anglaise.
Vingt éclairs dans la nuit. Vingt détonations.
Deux morts sur la route...