XII. — En marche dans l'ombre
« Que sur le Caire flotte le drapeau rouge avec l'étoile et le croissant ! »
Une voix suraiguë de muezzin appelant à la prière
a lancé dans la nuit l'invocation. D'un ton plus grave, xnL imam répond :
« Obéissez à Dieu, obéissez au Prophète, obéissez à votre émir Djemal. Sultan Mohammed, — que Dieu perpétue sa gloire et ses triomphes, — vous envoie vers la terre promise, le Missr darein^ le paradis terrestre, l'Egypte turque volée et violée par les ennemis de la Foi! Devant vous, la victoire et la richesse. Derrière vous, la soif et la mort ! )>
« Que sur le Caire flotte le drapeau rouge avec l'étoile et le croissant ! »
Dans le désert, un régiment chemine, fourrier de la grande conquête. La fournaise de l'Et-Tih et le secret qu'il faut garder obligent à marcher dans le noir. Deux heures plus tôt, le soleil a disparu, éclairant de ses derniers rayons les montagnes de Petra, ondulations mouchetées de rose ; à chaque étape, elles s'enfoncent davantage, loin sur l'arrière vers l'Orient. Demain disparaîtra cette dernière marque de la terre turque; seul restera le champ noir semé de cailloux, coupé de fondrières poussiéreuses, la plaine sans limite, sans repère. Écoutez le roulement feutré des milliers de pieds nus qui frappent le sol compact et butent sur les pierres. On a eu pitié des hommes, on leur a permis d'ôter les souliers torturants...
« Que sur le Caire flotte le drapeau rouge avec
l'étoile et le croissant ! »
C'est le muezzin et, de nouveau, voici l'imam : « Tuez les giaours, tuez-les tous, jetez-les dans les
flammes de l'enfer. Leur soif éternelle vengera votre
soif d'aujourd'hui. Les vrais croyants qui périront dans la bataille entreront au paradis avec le kaftan rose des martyrs et s'abreuveront à jamais aux sources de félicité. Les survivants boiront l'eau du Nil, joyau de l'Egypte, grain de beauté sur la joue du monde. »
Heurté par un fer, un sUex jette une étincelle dans la nuit. La terre et les pierres crachent encore la chaleur absorbée toute la journée durant. Les soldats marchent, tuniqne déboutonnée de quatre boutons seulement : c'est la consigne... La lune se lève et trace sur le sol, luisant comme une mer calme, une longue avenue d'argent.
« Que sur le Caire flotte le drapeau rouge avec l'étoile et le croissant ! »
Ils montent, descendent, remontent, suivant la houle figée du désert. Dans la clarté lunaire passent des silhouettes de cavaliers, flancs-gardes, de Bédouins irréguliers, chiens policiers à l'occasion. Malheur aux traînards qui tombent en leurs mains! Dans leurs sacs d'arçon, il y a, dit-on, des têtes coupées... Avec la lune, le froid s'est levé, à chaque instant plus vif. Les hommes grelottent, mais leur gorge brûle... Depuis quatre nuits ils marchent; pendant six nuits encore ils marcheront...
La voix du muezzin glapit dans la nuit, cherche des notes si aiguës qu'elle va se briser sans doute comme cristal vibrant trop haut. Suivant le rite, l'imam suit :
« Sourds, muets et aveugles, les Infidèles ferment
leurs yeux pour ne pas voir réclair de vos armes, bouchent leurs oreilles pour ne pas entendre le tonnerre de vos pas. Ils tomberont sous la colère de Dieu. Fuyant comme les sauterelles dispersées par le vent, ils se heurteront aux frères d'Egypte qui, sabre au poing, les attendent. La terre frémira d'angoisse et jettera au loin son fardeau. »
Sous son fardeau à lui, le soldat plie. Le sac qu'il porte sur sa tête — il a fallu tolérer cela — est bondé de vivres de réserve et de tout ce qu'on ramasse lorsque crève un chameau fourbu. Le fusil est lourd et lourdes sont les cartouches dans cette étape sans fin. Parfois, un homme tombe, à bout de forces; on l'achève à coups de revolver, c'est l'ordre...
Des yenx se ferment; le cri du muezzin les force à s'ouvrir, dans le supplice la parole de l'imam est un soutien :
« Serez-vous moins forts que vos pères? Sur cette route est passé, il y a quatre cents ans. Sultan Selim le Tranchant et son armée glorieuse \ Vous suivrez ses traces comme il a suivi celles d'Alexandre à la double corne ^ A droite marchaient les troupes d'Anatolie, celles d'Adana et les auxiliaires de Soulkadr; à gauche, l'armée de Roumélie; au centre, le Padischah. Quand les Mamlouks cuirassés de fer aperçurent les osmanlis, ils commencèrent de trembler, comme trembleront ceux que vous allez surprendre, ceux qui vous croient tranquillement campés entre Alep et Damas. »
La lune, haute à présent, illumine toute la plaine. A droite de la colonne défile la ligne lente et longue
des chameaux porteurs, deux cent cinquante par convoi de régiment. Us ont bu, il y a cinq jours, à Kosseima, la ville aux quatre sources. Ils ne boiront plus que dans le canal d'eau douce, si Dieu permet qu'on franchisse l'autre canal...
L'imam appelle tous ses souvenirs pour faire oublier leur misère aux malheureux qui cheminent.
« Du haut de la montagne Mokattan, Sultan Toumanbaï, maître de l'Egypte, vit venir un nuage de pourpre : étendards rouges des soldats de Nikobi qui couvraient la plaine; puis une forêt s'avança sur le sable : c'étaient les bannières vertes des cavaliers de Boli et de Kastamouni; le pays fut ensuite inondé par un fleuve de sang sur quoi tourbillonnait la poussière, et c'était la troupe innombrable des azabs vêtus de rouge, lancée comme un torrent. Puis vinrent les terribles janissaires aux bannières rayées, aux bonnets de feutre blanc à la cuiller d'or. Derrière eux, Sultan Selim chevauchait avec le grand étendard pourpre et le grand étendard blanc; à sa droite, les spahis; à sa gauche, les silidhars. Et Toumanbaï, poussant un gémissement douloureux, se tint prêt à combattre. »
De toute la foule en marche monte une odeur acre d'humanité malpropre. Depuis dix jours, personne — pas même les généraux — n'a reçu une goutte d'eau pour les ablutions. La lune est proche du zénith. Et voici que le terrain change d'aspect, la piste est coupée de petits mornes de gravier, minuscules barricades. Amis du moindre effort, les chameaux renâclent, cherchent un passage, essaient de
faire demi-tour et poussent des cris d'indignation, tandis que résonnent sur leurs flancs calleux les grands coups de gourdin par quoi les chameliers les forcent à l'escalade.
« Ecoutez bien, continue l'imam : à Ridania furent exterminés les Mamlouks de sang tcherkesse et les Djalbans d'ALyssinie et les Mamlouks Karamisses à robe blanche, à turban vert et noir, qui se disaient invincibles. Les aigles et les corbeaux ont dévoré leurs corps. Et le lendemain, les soldats osmanlis entraient au Caire, la rivale de Stamboul en grandeur et en beauté. Pareille victoire vous attend. Et voyez, le ciel parle. Près du croissant lunaire, les étoiles sont fixes cependant qu'elles tombent du carré de la Cynosure^ Regardez : trois raies de feu sortent du cercueil que tirent les trois Pleureuses. Ce sont les âmes de ceux que Selim a vaincus, les âmes de Sultan Toumanbaï et de ses généraux Alanbaï et Koutbaï. Elles prennent la fuite devant vous. »
Un tourbillon de poussière acre pénètre soudain les gorges altérées; voici le sable, le sable qui cède sous les pas, en étouffant leur bruit. Et l'on jurerait que dans cette ombre passe un cortège de rêve, si le silence n'était rompu par la toux déchirante de ceux qui n'ont pu supporter le passage brutal du jour torride à la nuit de glace... Soudain, la colonne s'immobilise, un coup de sifflet vriUe l'obscurité : « L'arme à la bretelle. Tout le monde au canon. » Un des deux obusiers de 15, qui sont toute l'artillerie lourde de l'armée d'assaut, s'est enlisé jusqu'à mi-roue. Les trente-six bœufs de trait attendent
patiemment le renfort humain. Le régiment s'attelle et s'acharne dans le sable où nul point d'appui ne vient aider l'effort. Pouce par pouce, la pièce chemine et finit par retrouver le terrain compact. En route maintenant, et sans mollir : il s'agit de rattraper le temps perdu, d'arriver avant le soleil à l'étape cil l'on touchera les quelques grammes de vivres, les quelques gouttes d'eau qui devront sufiire à chacun pour les vingt-quatre heures prochaines.
Le ciel commence de pâlir, et l'imam parle encore. Il dit toute la richesse et toute la beauté du Caire. Il chante le combat de trois jours et de trois nuits qui suivit l'entrée dans la ville, et le massacre de tous les Mamlouks, sur la place de Romeïla.
Ainsi, dans chaque colonne, les imams, les mollahs et les officiers raniment de leurs discours les soldats dont le pas devient plus lourd et plus lent, à mesure qu'approche le jour... Avec l'épuisement reviennent les pensers lugubres. Les signes effrayants n'ont pas manqué. A Jérusalem, un mufti chargé d'années a présenté aux troupes l'étendard sacré de Médine, et, le brandissant, est tombé raide mort, cependant qu'éclatait un orage certes envoyé par Dieu lui-même pour punir l'imposture, car l'étendard était faux, tissé de soie toute neuve, les Arabes ne l'ont pas reconnu. La hampe seule était antique. Dans la chute elle s'est brisée... Présage terrifiant. Mauvais présage encore, ces arcs de triomphe qu'avaient bâtis les Juifs : «Bénis soient ceux qui viennent au nom du Seigneur », avaient-ils écrit. Les souhaits des infidèles mènent tout droit au malheur...
Les étoiles s'éteignent et l'Orient s'empourpre. C'est l'aurore, seul instant de coquetterie du désert. Dans l'air encore transparent, la lumière toute neuve s'accroche aux pointes des silex, aux paillettes de mica des roches et change la plaine calcinée en une soie rehaussée de joyaux. Sous les rayons horizontaux, le moindre tertre projette une ombre démesurée, la moindre dépression demeurée dans l'ombre semble un gouffre sans fond. La montée de l'astre va bientôt niveler toutes choses; l'éclat deviendra insoutenable, l'air commencera de bouillir et la barrière bleue du Djebel Hellal, qui dentelle l'horizon de l'Occident et cache un nouveau désert, disparaîtra.
Voici le lieu de repos, le gîte d'étape, simple poteau avec une inscription : Bir Hamama. C'est tout. Il a bien fallu baptiser les points d'arrêt, mais ils ne sont que des morceaux de désert parmi le désert. Pas d'eau pour les gens, pas d'herbe pour les bêtes. Quand même, on va dormir...
Les hommes font face au Sud, les clairons lancent des notes traînantes, l'imam psalmodie vers la Mecque les versets de la prière du matin. Les gendarmes aux grands couvre-nuques blancs, qui, carabine en bandoulière, patrouillent dans le lointain, mettent pied à terre et se prosternent, pour reprendre ensuite leur faction le long des fils du télégraphe et du téléphone que l' avant - garde a déroulés sur le sol.
Dans le ciel, des vols de corbeaux énormes et de vautours tournoient un instant, puis s'abattent
sur les carcasses des chameaux crevés cette nuit. Maigre pitance. Officiers et soldats ont déjà dépecé ces charognes; ils allument du feu pour cuire cette viande, la seule qu'ils verront pendant toute l'expédition... et leur seule occasion de faire un repas chaud...
Quelques olives, quelques dattes poudrées de sable, un bidon d'eau, la distribution est vite faite. En voilà pour vingt-quatre heures... On va boire une gorgée tout de suite, une autre au coucher du soleil et le reste par petites lampées pendant la marche de nuit. « Attention! crient les officiers, buvez doucement, la prochaine étape sera dure. » En vérité, dans deux jours seulement commencera le véritable enfer, la mer de sable et la houle de dunes qui s'étendent entre le Djebel Yelleg et le Djebel Maghera\.. Bientôt, tout dort... Les grandes couvertures grises se confondent avec le sol.
Un hydravion, celui de Delage, a vu quand même. Il plane sur le régiment endormi.
Et du ciel soudain descend une neige à flocons immenses, un vol saccadé de feuilles blanches avec quoi joue le soleil. Elles se posent et, bien vite, les sentinelles s'en emparent. Mais il en reste, et bientôt des soldats se cacheront pour lire les proclamations que l'aviateur vient de semer. Graine dangereuse en têtes arabes... : « Les Senoussis, les Soudanais font cause commune avec l'Angleterre. Cent mille Indiens, deux cent mille Australiens défendront l'Egypte. Et d'un bout à l'autre du canal de Suez, en une ligne d'acier sans brèche, toute la flotte anglaise
est amarrée, ses gros canons pointés vers le désert... »
Sous la fournaise, le sommeil est à présent coupé de cauchemars étranges. D'habitude, on n'entend que des cris d'assoiffés... Aujourd'hui, d'autres plaintes...
A trente kilomètres en avant, à trente kilomètres en arrière, d'autres troupes sont couchées sur le sol calciné. Peu à peu, le long de la route centrale de l'Et-Tih, un chapelet se déroule. Les grains sont à une nuit de marche l'un de l'autre et chaque grain est un régiment... Le transport de l'eau, impossible pour toute une armée groupée, a obligé Djemal Pacha d'égrener ainsi ses forces. Les Arabes sont en tête, les Turcs suivent. Dans les formations arabes, les cadres sont turcs. Toutes les batteries ont des chefs de pièce allemands.
Un éventail d'irréguliers bédouins s'est d'abord déployé sur l'Et-Tih, puis, à partir du 14 janvier 1915, chaque soir un régiment a quitté Bir-Seba, a longé les flancs des montagnes d'Idumée et s'est enfoncé dans le désert... A Kataïb-el-Kheil, à quinze kilomètres du canal, en face d'Ismaïlia, la troupe de tête s'arrêtera. Là se concentreront les douze mille hommes du premier échelon d'attaque, pendant qu'une deuxième troupe d'importance pareille suivra sans délai. Une fois à pied d'œuvre, toutes ces forces-là n'auront plus que quatre jours de vivres...
Deux détachements d'ailes viennent en même temps par le nord et par le sud, marche facile pour celui d'El-Arish, tandis que, pour celui d'Akaba-
Nakhl, la montagne chauve s'ajoute au désert. Ces colonnes rallieront si elles peuvent; on ne les attendra pas pour Tassant.
Rejoignons le régiment qui dort, gorges sèches, ventres creux. Le soleil va bientôt affleurer l'horizon de rOuest, le désert met son manteau violet. Le supplice va reprendre : les clairons sonnent le réveil. Un concert atroce leur répond : les chameaux couchés, cous tendus, comme morts, commencent de grommeler, puis éclatent en cris rauques à l'arrivée des chameliers. Découvrant leurs dents déchaussées en un rictus hideux et comique qui voudrait menacer, les grandes bêtes jaunes virent leurs têtes cap pour cap comme pour mordre et finalement se dressent, dociles, passives. Les voilà en route.
Les hommes vont suivre. Mais voici qu'un nuage de poussière accourt de l'est : vingt méharistes, dix officiers, un peloton de cavalerie. Sur un cheval blanc, Djemal Pacha les précède : silhouette voûtée, fez enfoncé jusqu'aux yeux qui flamboient, jumelle pendue sur la poitrine. Les derniers rayons du soleil couchant jouent dans sa barbe couleur de henné, la gaine en cuir blanc de son revolver fait une tache claire sur son manteau gris. Il vient de passer cinq jours à l'étape d'Ibn, en plein désert, organisant, surveillant, réglant tout.
Face au régiment qui va partir, il s'arrête et sa voix nette retentit dans le grand silence recueilli de la nature désolée :
« On vous dit que les vaisseaux d'Angleterre vous attendent au seuil de l'Egypte. Honteux mensonge
qui noircira, au jour du jugement, la face des menteurs. Le Sultan d'Allemagne seul domine la mer, les navires de sa flotte occupent le canal. Leurs canons vous ouvriront la route et. Dieu aidant, ensemble nous passerons. Ou bien nous périrons ensemble, et nos amis allemands accourront pour nous venger. Ils l'ont juré. Écoutez-moi tous, soldats de Damas, de Tripoli, d'Alep, de Beyrouth, d'Hama, de Yarpout et de Latakieh, et vous, volontaires de Jérusalem, d'Haïflfa, de Naplouse, d'Akka, de Checkli-Sad, d'Askalon et de Ramleh. Dieu est avec nous! L'orage s'est abattu sur le désert pendant des jours et des nuits. Dieu a permis que toute la pluie tombée sur les montagnes se réunisse en un fleuve unique pour faire, du lac d'Er-Righm, desséché depuis quinze ans, un inépuisable réservoir. Je sais qu'aujourd'hui vos frères de l'avant-garde y ont bu. Dieu a changé pour nous le désert en un lac où tous nous pourrons nous désaltérer la veille du combat. »
Clameurs de joie! On croirait que la soif n'est plus qu'un mauvais souvenir. Mais déjà le général en chef et son escorte s'éloignent vers Kataïb-el-Kheil. D'une seule traite, Djemal va franchir le désert, chevauchant jour et nuit, en alerte, les armes prêtes, dormant rarement, deux ou trois heures sur le sol nu, sans abri, comme ses soldats. Sa ration est leur ration et sa vie est plus dure que leur vie. Cet homme est une force et un chef. Les Allemands qui le suivent profitent du sommeil du maître pour dévorer des conserves de Berlin et pour se gorger en cachette de vins français réquisitionnés.
Peut-être Djemal Pacha avait-il rêvé d'autres compagnons et d'une autre guerre !