XIII. — L'ennemi approche
Vers la fin de janvier, les traces se multiplient dans le désert. Caisses à pétrole abandonnées; ravinements creusés par les chameaux à l'étape ; ornières taillées par les chariots et les affûts ; sillons parallèles dessinés par les régiments en marche, comme par quelque râteau géant. Les sillages contournent le Djebel Maghera par le sud, le Djebel Um-Muksheib par le nord, puis convergent vers l'étang d'Er- Righm miraculeusement rempli.
Le 26 janvier, la brigade indienne du général Cox tiraille devant Kantara; un autre engagement a lieu devant Koubri. On dirait que l'ennemi veut attaquer à la fois par le sud et par le nord. Le général Wilson se renforce par là. En même temps, de bout en bout du canal, les Indiens garnissent les tranchées de la rive d'Afrique. Derrière les tamaris et les mimosas de Toussoum et de Serapeum, derrière les palmiers, les gommiers, les acacias, les caroubiers et les filaos d'Ismaïlia, jardin féerique, soixante pièces de campagne égyptiennes sont accroupies.
Vue de ces tranchées, la désolation jaune du désert d'Asie, coupée çà et là de buissons noirs de reten et de tamaris rabougris, semble absolument plate, mais, en suivant du regard les méharistes et les cavaliers en patrouille, on les voit soudain disparaître,
comme absorbés par le sable, puis reparaître un peu plus loin. Ainsi, les ondulations protégeront-elles les troupes d'assaut...
Alertés le 26 janvier, les navires de guerre sont là. Soixante- treize canons lourds, quatre-vingt-quinze pièces légères à tir rapide. « Mes troupes n'auront rien à faire », dit le général Wilson. Du nord au sud, on trouve les Anglais Proserpine à Port-Saïd, Swiftsure qui bat pavillon de l'amiral Peirse, à Kantara, Clio a Ferdane, Hardinge au sud du lac Timsah, Minerva à Geneffe, Himalaya au kilomètre 140, Océan à Port-Tewfik.
Les Français sont aux postes d'honneur, aux points vulnérables; le Requin est à Ismaïlia et le croiseur D^ Entrecasteaux dans le Grand lac Amer. Comme les hauts-fonds du lac Timsah gênent le Requin, la Compagnie du Canal fait creuser par une drague puissante la fosse voulue pour qu'il puisse aller battre à son choix le plateau du seuil d'El Guisr entre Ferdane et le lac Timsah, ou celui de Toussoum.
Chaque jour défilent, en route vers le nord, les transports du deuxième convoi Anzac. Du côté de l'Asie, leurs passerelles sont matelassées de sacs de sable, blindées de tôles pare-balles qui protègent le capitaine, le pilote et l'homme de barre. C'est qu'un seul échouage boucherait le canal, aux cris de victoire des Turcs...
Le soir, le trafic s'arrête. Les bateaux garés peuplent les lacs. Dans la nuit calme résonnent sur le Timsah les rag-times et les two-steps que jouent, à bord, les musiques australiennes. Parfois glisse sans
bruit sur l'eau l'ombre basse d'un petit torpilleur anglais en patrouille.
Les projecteurs balaient la plaine d'Asie. Impossible de rien voir. Dans le Timsah, le Requin est trop bas ; dans le Grand lac Amer, le D'' Entrecasteaux est trop loin. Parfois des coups de feu éclatent vers Kantara ou vers le Chantier VI, fausses alertes le plus souvent. La lune presque pleine change le désert en une steppe de neige oii les vallonnements s'inscrivent en ombres profondes. Les nuits s'ajoutent aux nuits. Rien... C'est étrange. Pourtant, l'ennemi est là, tout près, reconnu, identifié, compté : deux mille hommes à Katia, sept mille dans le nord-est de Ferdane, douze mille entre Moia-Harab et Kataïb-el- Kheil. Les sceptiques triomphent. « Vous verrez, disent-ils, que les Turcs vont rester là, bien tranquilles, bien ravitaillés. Sans risquer un seul homme, ils immobilisent nos effectifs. Pourquoi attaqueraient-ils? Ils savent bien qu'ils ne passeront pas. Sitôt leurs pièces lourdes arrivées, ils canonneront tranquillement, de très loin, et le canal sera bel et bien intenable... »
Allons voir si les sceptiques ont raison. Tout juste treize kilomètres à parcourir pour atteindre Kataïb-el-Kheil, groupe de collines basses, juste dans l'est du lac Timsah. Quelques gommiers aux ramures étiques, au feuillage neutre mêlé d'épiaes grises, des buissons de tarfa qui atteignent parfois trois mètres jettent çà et là un semblant d'ombre... Régiment après régiment, la 25^ division est arrivée. Depuis le 25 janvier, elle est complète, et son chef,
Mersinli Djemal, va attaquer, si Djemal Pacha continue de se faire attendre... Car les soldats en ont assez. Tous ces Arabes nerveux et bavards tuent les heures en gesticulations et palabres inutiles, taquinant leurs armes. Le désœuvrement ne leur vaut rien...
Mais voici la 10^ division, division turque. Au contact de ces soldats forts et graves, le calme se rétablit comme par magie. Quand même, le temps presse. Tous, il est vrai, ont pu boire à l'étang d'Er- Righm; mais les chameaux n'ont apporté que quatre jours de vivres et, depuis Moïse, la manne ne tombe plus du ciel. Il manque encore la division du Hedjaz qui n'a atteint Nakhl, point milieu de sa route, que le 21 ; elle ne pourra pas attaquer, et la gauche restera dégarnie. Tant pis ! La flanc-garde de droite, elle, est déjà prête, devant Kantara.
Le 29 janvier, voici Djemal Pacha, tout frais malgré sa chevauchée frénétique. Il brûle d'une ardeur farouche à l'idée du combat prochain qui va faire de lui le seul triomphateur de cette guerre. Car, partout ailleurs, la situation est lamentable; l'Empire ottoman chancelle. Le 3 novembre, le Suffren^ la Vérité et deux croiseurs anglais ont canonné les Dardanelles. Malgré l'insigne absurdité de cette démonstration, qui aboutit uniquement à mettre l'ennemi sur ses gardes et ruina d'avance les assauts futurs, la panique règne à Constantinople, qui croit sentir le souôle des gros canons de marine... Les Anglais ont débarqué en Mésopotamie. On redoute une attaque bulgare. Les pro-
vinces meurent de faim. A StamLoul, la basse pègre se prépare au massacre et à l'incendie; la colère du peuple gronde contre Talaat et ses acolytes. A Haïdar Pacha, deux trains spéciaux sont sous pression depuis le l^r janvier, l'un pour le Sultan, l'autre pour le corps diplomatique, appréciable collection d'otages à l'occasion. Et voici qu'au Caucase l'oflfensive d'Enver Pacha a abouti au désastre de Sarikamish, à l'anéantissement de la 3^ armée. La clique des Jeunes Turcs et des Allemands n'a plus d'espoir qu'en Djemal Pacha, dont la réputation militaire encore intacte va, dans quatre jours, s'effondrer...
Conseil de guerre : Djemal Pacha, Mersinli Djemal, Ali Fouad Bey, von Trommer et von Kress. Ce dernier résume la situation. Grâce aux hydravions français, les Anglais sont renseignés. La région à attaquer, Ismaïlia-Toussoum-Serapeum, est organisée et occupée. L'affaire sera chaude à cause des navires de guerre qui fouillent chaque nuit les couloirs des dunes avec leurs maudits projecteurs...
Djemal Pacha ordonne. Jusqu'à la minute choisie pour l'assaut, il faut endormir la défense. Pas une patrouille, pas un mouvement. Chaque nuit, quatre ou cinq officiers, von Kress en tête, iront reconnaître et jalonner les défflés d'accès à la berge. On attaquera de nuit : la 12® division d'abord, laquelle franchira le canal et s'organisera en tête de pont entre la rive d'Afrique et la voie ferrée; la 10® passera le lendemain et enlèvera Ismaïlia. Pendant ce temps, la 8® aura rallié et les Turcs auront en
ligne vingt mille fusils, plus toute l'armée égyptienne en pleine révolte.
Ainsi, malgré le nombre écrasant des défenseurs, Djemal Pacha, pour vaiacre, compte sur la surprise et l'insurrection...