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XIV. — La surprise

2 février. Le paysage commence de s'animer. Devant le Chantier VI, au lever du jour, des patrouilles indiennes se heurtent à des éléments ennemis. La fusillade commence, les canons de campagne donnent de la voix. Cette fois, c'est sérieux, c'est la bataille..

Soudain, le désert arrête le combat en déchaînant le khamsin.

Un voile s'étend sur l'Asie et l'Afrique; le soleil se met en veilleuse, devient une espèce de boule dépolie, im fantôme d'astre safran. Le désert tourne à l'ocre; de lourds cumulus rouilles montent à l'horizon du sud. Dans la température de four à chaux, le sable, couvert de petites trombes qui pèlent sa surface, semble bouillir. A tire-d'aile, les avions rentrent, se posent sur le canal, n'importe où, s'amarrent à triples bosses; les aviateurs emmitouflent leurs moteurs pour les garder de la poussière qui va les mitrailler.

Un grondement formidable annonce l'haleine du Sinaï. L'air saturé de sable n'est qu'un seul nuage épais, une brume sèche, opaque et jaune qui charge

vers le nord. Une poussière atroce s'insinue dans les poumons, ensanglante les yeux qu'on n'ose plus ouvrir. Britanniques et Turcs tentent de fuir, chacun vers les siens, puis s'arrêtent et se couchent. Sur la liorne de défense, les Indiens sautent dans leurs abris, mais le khamsin les prend en enfilade, effrite les parapets; le sable monte comme l'eau d'un torrent en pleine crue. Devant l'ensevelissement qui menace, les hommes se sauvent, tourbillonnent au hasard dans l'épouvantable obscurité jaune, puis se couchent eux aussi, faces enveloppées de couvertures, à demi asphyxiés, tandis que s'envolent les tentes du camp d'Ismaïlia et les lourdes branches arrachées aux arbres du grand parc. Sur le canal invisible, tout trafic a cessé. A travers le hurlement du vent, on entend la plainte déchirante d'une sirène : quelque navire du lac Timsah a dû chasser sur ses ancres et prévient les voisins...

Dans les collines de Kataïb-el-Kheil, l'ouragan est tel qu'on ne peut plus faire un mouvement, articuler un ordre. Le cataclysme a surpris les Turcs en pleins préparatifs d'attaque. Tout est arrêté.

Au bout de quatre heures, le khamsin épuisé s'éteint brusquement. Cinq minutes après, nos hydravions sont en l'air, dernière patrouille avant la nuit. Le désert est méconnaissable. Le fléau a tout bouleversé; des dunes ont remplacé des vallées; les buissons sont couverts d'amas de sable qui semblent une neige jaune entassée. Toutes les traces de l'assaillant ont disparu... Pour les Turcs, c'est plus grave. Tous les jalons posés par von Kress sont anéantis...

Or, les troupes devaient, ce soir même, suivre le chemin qu'il avait patiemment tracé. L'ordre d'attaque porte : départ à six heures du soir, passage du canal à partir de dix heures et jusqu'au matin.

Dans la soirée, la défense a, comme de coutume, évacué les tranchées d'Asie. La nuit tombe, calme, sereine et poudrée d'or par les poussières phosphorescentes du khamsin. Sur la rive d'Afrique, on veille. Les sentinelles sont doublées sur la ligne Ismaïlia-Toussoum-Serapeum-Déversoir que borde une rangée de pins dont l'odeur résineuse monte dans la moiteur des premières heures sombres. Depuis le crépuscule, une légère brise d'ouest apporte de la Méditerranée de gros nuages qui couvrent le ciel peu à peu, laissant avaricieusement filtrer quelques rayons de la lune déjà haute et à peine écornée.

En cette région, la berge d'Afrique est légèrement dominée par celle d'Asie, haute de vingt et un mètres, çà et là coupée de couloirs qui s'amorcent au niveau de l'eau et rejoignent en pentes douces le sol du désert. Le canal est en outre bordé des deux côtés par une sorte de trottoir de sable large de quelque cinq mètres. Dans la nuh de plus en plus sombre, aucun détail n'est perceptible, le canal semble un fossé sans fond; la crête de la rive d'Asie se détache mal sur le ciel; elle devient plus nette quand les projecteurs du Requin ou du D'' Entrecasteaux donnent un coup de balai bref sur le désert. Par contraste, le canal paraît alors plus noir.

Minuit. Des rondes d'officiers anglais parcourent les tranchées d'Afrique. Calme partout. La nuit

s'écoule. Allons, ce n'est pas encore pour aujourd'hui... Dans cinq heures, la lune sera couchée et l'aube poindra.

Trois heures. Dans l'ombre, tous les chiens de Toussoum commencent soudain d'aboyer furieusement. Alertée par ce concert, une sentinelle égyptienne de la 5^ batterie, postée dans le Sud de Toussoum, se penche sur le parapet, écoute. A trois heures vingt-cinq, les chiens se taisent et, soudain, le désert parle. Une voix toute grêle, mais distincte :

« En avant, frères, et mourons pour la foi! ))

« Alerte! » crie l'Égyptien, puis il bondit sur un maxim et ouvre le feu, au juger, dans le noir. Comme si elle n'attendait que ce signal, la lune se dégage des nuages qui la masquaient et soudain on voit.

En Asie, sur le trottoir du bord de l'eau, sont entassés, homme contre homme, les Arabes de la 25^ division et les volontaires de la guerre sainte, les mouhadjidin. L'un d'eux, trop zélé, a poussé le cri, a donné l'éveil, et maintenant, sur la masse grouillante, s'abat le feu des tranchées d'Afrique. Tous les coups portent. Sur la banquette étroite, les Arabes hurlants se battent pour regagner le désert, pour fuir, pour refouler ceux qui débouchent des couloirs. D'aucuns s'agrippent au talus vertical, escaladent quelques pieds et retombent; d'autres se jettent à l'eau qui se referme sur eux. La panique est déchaînée. Par nappes, tirées à cent mètres tout juste, les balles anglaises fouillent les chairs.

Mais, attention! Sur le canal d'encre, voici des ombres plus noires. Elles glissent, elles viennent vers

Toussoum... Les chalands ! Ils vont passer, ils passent. Autour d'eux, l'eau crépite sous les projectiles, puis se calme. Ils sont trop près pour que les Indiens des tranchées puissent encore les fusiller. Trois chalands. Ah! ceux qui les montent sont braves entre les braves ! Ils ne daignent pas tirer, leurs baïonnettes jettent des éclairs blancs. Le chaland de tête est tout près... Hourrah! Il chavire, criblé, les hommes coulent comme des cailloux; un autre chavire aussi, le troisième accoste... Mais les tranchées ont vomi leurs défenseurs. Au pas de course, un groupe du 62® Pounjabis charge, le major Skeen en tête; la berge d'Afrique est nettoyée. Silence...

D'autres accostent là-bas, plus au sud... Il n'y a donc personne pour les recevoir? Voyez : ils escaladent le remblai, les voilà dans la batterie égyptienne. Des cris : « Allah Ekber », et, derechef, silence : les Pounjabis du capitaine Morgan ont crevé les gorges... Quelques fuyards arabes refluent sur la banquette étroite d'Afrique : les Rajpouts les attendent et les capturent. Les chalands essaient de retourner en Asie chercher une nouvelle charge humaine; les maxims les coulent à mi-chemin...

Pourtant, la rive d'Afrique se peuple encore. Des assaillants ont pu passer à la nage ou soutenus par des outres, par des bidons à pétrole, et les voilà six cents, deux compagnies. En silence, ils escaladent, baïonnettes hautes. Sur les deux rives le feu a cessé partout; on écoute... Allah! Allah! Des cliquetis violents, fer contre fer. Puis, plus rien. Tout est fini...

Sur une falaise de sable, à trois kilomètres du canal,

quelques hommes sont debout, immobiles. Un coup de projecteur les éclaire; Djemal Pacha est là, figure blafarde, anxieuse, tendue vers l'ouest mystérieux, vers l'horizon piqueté de lueurs brèves, d'où arrivent des détonations et des cris lointains. Défaite? Victoire? On ne sait pas, c'est trop loin...

Ah ! Le faisceau de lumière vient de passer sur une silhouette de cavalier lancé à toute bride. Un cri dans la nuit :

« Sandjak-i-Cheriff ! »

C'est le mot de passe et Djemal répond :

— C'est toi, Arif-Effendi; parle vite.

— Deux compagnies sont sur la terre d'Afrique...

— Quel régiment?

— 746. Colonel Servet-Bey.

— Gloire à Dieu ! répond Djemal, nous les tenons. Retourne là-bas, Arif, et reviens vite nous dire...

Le lieutenant de liaison disparaît dans l'ombre. Djemal s'engage sur la piste qui mène au canal, passe devant les Anatoliens en réserve, l'arme au pied, calmes comme toujours. Mais qu'est ceci? Des fuyards sans armes, débandés, hurlant. Mersinli, chef du 8e corps, saisit un des hommes à la gorge, l'éclairé de sa lampe de poche et lit le numéro : « 28^ régiment, régiment d'attaque. »

A demi étranglé, l'homme tombe. Dans l'ombre, Djemal Pacha grince des dents. Va-t-il lancer, sur cette bande de lâches, ses troupes de fer, ses Anatoliens fidèles? Inutile... Alors, tout haut :

— Frères, les Arabes ont peur. Allez leur montrer comment on se bat.

La 10^ division s'ébranle, marche au feu.

Voici maintenant des brancardiers. Ils cherchent le général en chef. Le colonel Servet-bey va mourir, mais veut parler d'abord : « Mes hommes sont sur la terre d'Egypte. A présent, ils sont tous tués ou pris... ))

D'un pas lourd, Djemal Pacha reprend sa route toujours vers l'ouest.

Derrière lui, une bande lumineuse rose tendre annonce l'aurore.

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