V. — Deux épaves
Le 22 octobre, le Nord-Caper appareille avec ses deux conserves.
Pour éviter la route directe, mal fréquentée, il pique en grand vers le sud, vers le désert d'eau qui borde la TripoHtaine. Mais il faudra bien finir par rallier les points critiques, les entonnoirs de routes, Matapan, Cérigo, Candie, régions patrouillées, mais fertiles quand même en catastrophes. Et, depuis le 18, le sous-marin de Boudroum a eu grandement le temps de rallier ces régions-là.
Temps maniable. Juste assez de clapotis pour que le sillage d'un périscope ne se puisse voir. Mauvais tabac. D'autant plus mauvais que VAréthuse porte, paraît-il, un chargement précieux. Les Anglais n'ont pas précisé. Lacombe a l'ordre de laisser continuer le bateau sans escorte après le cap Malée.
Bon. Il fera bien, en tout cas, de filer plus de dix nœuds quand il sera seul. Après tout, ce n'est pas notre affaire. Si le chargement en vaut vraiment la peine, les Anglais trouveront bien un torpilleur à détacher au-devant de VArêthuse. Mais, jusqu'au cap Malée, ça regarde le Nord-Caper... Ainsi songe Lacombe, sur sa passerelle qu'il n'a pas quittée depuis le départ de Malte. Rien à signaler le 22 et le 23. Encore une journée à courir avant d'apercevoir la Grèce.
Dimanche 24 octobre. Une légère brise de sud-est souflSe depuis l'aurore. Il fait très doux. Le ciel, jusqu'à présent dégagé, commence de se charger de nuées grises. A midi, dans une éclaircie, l'enseigne de vaisseau auxiliaire Poulallier% second du bord, grand gaillard solide et rasé de près, prend la hauteur du soleil. Un cri descend de la mâture : « Quelque chose sur l'eau, droit devant. » Quelque chose? Quoi? A tout hasard, le signal d'alerte, toujours prêt, est déferlé. Le Nord-Caper fonce. Les cargos font demitour.
Un Boulonnais escalade les haubans, en renfort de vigie. Un coup d'oeil lui suffit :
— Un canot peint en blanc, et une baleinière. Personne dedans.
Le Nord-Caper rappelle les deux vapeurs et s'approche. Le canot, criblé de balles, est, comme la baleinière, maculé de sang séché. Sous les bancs, des vivres, des caisses d'eau douce, des avirons. Dans le canot, deux ou trois calots de soldats français, une veste d'artilleur portant le chiffre 17. Sur le plat-bord,
une inscription : Amiral- H amelin. Inutile de chercher davantage. On a vu les gens de VHamelin en passant à Bizerte.
Voici leur histoire.