XV. — Les navires français
Sous un ciel nuageux, un jour grisâtre éclaire le canal, révèle toute l'horreur de la rive d'Asie... Des caisses crevées, des bêches, des fusils, des mitrailleuses, la pacotille lamentable de la déroute. Et des morts turcs en tas... On dirait des sacs jaunes sur la banquette de sable. Les jumelles montrent les faces verdâtres, les yeux révulsés, le sang... Ces mortslà vont dormir en terre sainte près du cheik Ennedek, dont le tombeau sacré est à Toussoum. Des chalands sont abandonnés, parfois chargés de cadavres; le fond du canal est plein de noyés. Çà et là, un corps brusquement fait surface, tuméfié, puis descend vers le Grand lac Amer en tournoyant.
Sur la berge d'Afrique, Sikhs, Gourkhas et Pounjabis se rassemblent. Des groupes traversent le canal sur les bacs, gagnent les positions d'Asie. On attend
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la grande attaque qui, forcément, va venir. De Kantara au Déversoir, régions menacées, on est paré.
Et l'on est paré dans les lacs. Des navires marchands mouillés en paquets sur le Timsah attendent que le trafic reprenne. Derrière eux s'élève Ismaïiia, oasis charmante, centre de travail à l'aspect de villégiature inattendue parmi l'océan des sables. Des villas claires sourient derrière les charmilles, les mimosas, les filaos et les palmiers. Du lac, on voit un long tunnel de verdure, l'avenue Guichard plantée de lebecks ; des camions y déversent les derniers renforts qui vont s'ajouter aux bataillons que des trains blindés ont amenés toute la nuit durant. Devant le quai Mehemet-Ali à la triple rangée d'arbres, des barques de pêche reposent, couchées sur le flanc.
Au nord du Timsah, le bac du Chantier VI envoie sans relâche en Asie les soldats de l'Inde et d'Australie qui vont défendre la tête de pont, laquelle s'appuie à droite au plateau des Hyènes. Le matin calme est écorché par le grincement d'une drague dont la chaîne de godets racle le fond du lac. Guerre ou non, la Compagnie du Canal travaille : le transit avant tout.
Six heures quinze. Nuage de fumée, coup de canon.
Au sud du Timsah, au pied du Djebel Mariam, la colline de Marie la prophétesse, sœur de Moïse et d'Aaron, le Hardinge^ croiseur auxiliaire de la marine indienne, vient de tirer. Il a dû voir quelque chose. Sur le Requin, mouillé à quatre kilomètres plus au nord, en face d'Ismaïlia, les canonniers voudraient bien voir, eux aussi...
Sur la passerelle du Hardinge capitonnée de sacs de sable, à côté du commandant, se tient George Carew, pilote du canal. Cet Irlandais a d'abord tenacement refusé de conduire les navires britanniques; mais, dès qu'il a été question de se battre, il est accouru...
Détonations lointaines, gerbes sur l'eau. L'ennemi riposte avec du gros calibre défilé, invisible, adroit. A sept beures, les jaillissements d'écume blancbe dansent une ronde serrée autour du Hardinge. puis deux projectiles font but en même temps : la chemiinée avant, fauchée, s'abat; la cheminée arrière se fend du haut en bas. Sur le pont, coule le sang de dix marins anglais. En haut, près de la barre, un corps gît dans une flaque rouge : George Carew, bras fracassé, jambe en bouillie. Les sacs de sable n'arrêtent pas les projectiles de quinze centimètres... Encore un ou deux coups pareils, et le croiseur fera son trou dans l'eau, bloquant le canal... Aux postes d'appareillage! Mais où est le pilote?... Le pilote est debout; il appelle le médecin du bord, lui montre sa jambe aux trois quarts sectionnée : « S'il vous plaît, docteur, débarrassez-moi de ce lambeau qui me gêne... » Le médecin obéit. Le pilote, très pâle, mais précis, manœuvre, ramène le très grand bateau dans le très petit lac Timsah plein de hauts-fonds. George Carew est simplement un héros.
Sur Ismaïlia, sur Toussoum, sur le Chantier VI pleuvent les shrapnells turcs et les percutants. La T. S. F. du Requin reçoit, à chaque instant, des appels au secours. Et le Requin ne voit rien... Dans la hune,
l'enseigne Campion, officier de tir, scrute le désert, prêt à braquer sur Tennemi la lunette d'un théodolite. Il a si bien installé son artillerie que tous ses canons, en bas, suivront le mouvement % et cela est, très exactement, un tour de force, car les bateaux de guerre ne sont organisés que pour tirer sur des buts visibles que les pointeurs suivent avec leurs lunettes de tir.
Dans le nord, la batterie du Chantier VI canonne à plein feu la 23^ division turque, dont l'infanterie progresse à l'abri des ondulations du désert et laisse parfois entrevoir quelques hommes de sa chaîne de tirailleurs. Une batterie de montagne contre une division! C'est peu, et les Turcs, dédaignant les minuscules projectiles, se cachent si mal qu'un enseigne du Requin, envoyé en liaison au Chantier VI, les repère enfin et signale leur position.
D. 24. Une lettre et un chiffre, cela suffit ^ Les obus de 10 centimètres du garde-côtes français commencent de tomber, — quinze par minute, — dans le carreau D. 24 tout de suite nettoyé, lessivé à blanc... tant et si bien que les carreaux voisins, d'eux-mêmes, se vident; les assaillants n'en veulent plus... La 23® division est arabe, elle ne tient pas devant la mélinite.
Il était temps. Depuis le départ du Hardinge, les grosses pièces turques, mieux cachées que jamais, cherchent le Requin. Maintenant, les gros noirs tombent à l'eau si près du bord qu'il faut ramasser sous cuirasse les servants des pièces de 10 qui travaillaient à ciel ouvert. Restent les deux 27 centi-
mètres, lesquels sont en tourelle blindée. Bon. Mais on ne voit toujours rien, et les obus turcs tombant verticalement pourraient bien, d'une seule salve, crever le garde-côtes du pont à la cale, le couler net...
A neuf heures, enfin, on voit. Oh! pas longtemps. Un seul coup, une seule fumée... Mais la brise est tombée, le nuage colle au terrain et le second maître télémétriste Philippot en attrape au vol la distance, neuf mille deux cents mètres, pendant que Campion vise avec son théodolite. C'est dans le carreau B. 22. Arrosé par les projectiles de 27, ce carreau-là est vite intenable; les artilleurs turcs, les chefs de pièce allemands s'enfuient, mais les obusiers de 15, eux, restent là, silencieux, côte à côte, leurs gueules noires pointées vers le ciel. La troisième salve du Requin fait mouche, culbute les deux monstres, anéantit d'un seul coup toute l'artillerie lourde de l'armée d'assaut.
Le canal est sauvé. Djemal Pacha est vaincu.
Il ne veut pas l'avouer; il déchaîne ses troupes, la 23® division contre le Chantier VI, la 25^ contre Toussoum et Serapeum, la 10^ en réserve, prête à foncer \
La 10^ en réserve... Ainsi, Djemal découple les Arabes, garde les Turcs... Tactique bizarre! Assaut donné par les moins bons soldats. Est-ce que, par hasard, le général en chef aurait compris que cette affaire-là est vouée à l'échec? Et voudrait-il garder ses troupes fidèles pour la retraite, la dure retraite? Peut-être... Et sans doute Djemal traite-t-il le matériel humain de l'Yemen et du Hedjaz comme les Allemands traitent les soldats turcs : chair à canon, tout juste bonne à frayer le passage à la race d'élite...
Revenons à la bataille. De nouveau, le Requin mène le branle avec ses 10. Danse merveilleuse. En face d'Ismaïlia, quiconque ose bouger est écharpé incontinent... Les obus vont chercher l'ennemi à des distances énormes, inattendues. Le garde-côtes est maître du désert dans l'est du lac Timsah.
Le Requin encore et aussi le D^ Entrecasteaux vont bloquer l'attaque principale, menée contre Toussoum et Serapeum. Là, sur la rive d'Asie, les Turcs se sont, à l'aube, accrochés au sol; il a fallu que les Gourkhas, les Rajpouts et les Pounjabis de la brigade Geoghegan nettoient les abords du canal. Mais, dans le nord-est de Serapeum, deux brigades ennemies et six canons cherchent à se déployer, bien masqués par le terrain que le Requin^ méthodiquement, arrose de ses 27 en échelonnant ses hausses. Fatalement, un moment arrive où la trombe d'acier s'abat en plein rassemblement... Le D^ Entrecasteaux est amarré au Déversoir, où le canal débouche dans le Grand lac Amer. Il vient d'arriver en Egypte et n'a pas eu le temps d'installer ses canons pour le tir dans le désert. Comment voulez-vous arriver à démolir ces poignées d'hommes, qui se montrent pendant quelques secondes à plus de sept kilomètres et s'éclipsent? Girardon, le lieutenant de vaisseau canonnier, perché dans la mâture, se débrouille comme il peut et si bien qu'on dirait que ses coups de 14 ont pris rendez-vous avec les 27 du Requin.
Dans une des grandes cuves aux parois de sable, qui font du désert Et-Tih, dans sa partie ouest, une sorte de paysage lunaire, deux brigades sont tassées,
attendant une accalmie pour faire un bond vers le canal. Depuis dix-huit heures, ces Turcs sont à l'ouvrage, sans vivres, bidons à sec. Près d'eux, une batterie de campagne aboie, ses shrapneUs filent en hurlant vers les positions anglaises. Couchés au bord de la cuve, les officiers turcs voient d'énormes geysers de sable, de plus en plus proches, s'élancer du sol... Soudain, la dépression devient un trou d'enfer; les deux navires français la bombardent ensemble. Jaillissement de sable et de cadavres émiettés, flammes jaune d'or, fumée noire, odeur acre de la mélinite... Et sauve qui peut... Dos au canal, les Arabes fuient vers le désert! Mais, devant eux, un mur d'hommes barre la route; la 10® division vient d'envoyer son 28^ régiment. Indifî'érents au barrage atroce, tels les poilus des armées de France, les Turcs avancent vers Serapeum. Quelques-uns s'arrêtent, ligotent et fusillent des Arabes pour l'exemple, puis progressent, cependant que nos projectiles font un tel massacre que, bien sûr, aucun de ces Anatoliens sans peur n'arrivera vivant... A la fin, le régiment fait halte et s'enterre, à bout de forces. Il est deux heures du soir. Là encore, les navires de France ont vaincu...
Depuis le matin, nos hydravions sont au travail : survol des Turcs à trente mètres, arrosage à coups de bombes et de fléchettes, puis retour au canal pour reprendre des munitions et recommencer...
Sur le canal, le torpilleur anglais 43, à peine plus gros qu'une vedette, frétille, cherchant une proie. Il démolit, un par un, les radeaux et chalands turcs
abandonnés, puis se retire et accoste le D^Entrecasteaux pour faire panser son commandant et son second blessés \
3 heures. La fusillade est moins drue. Le combat traîne, visiblement sans issue. Un détachement turc, infanterie et cavalerie, essaie encore de déboucher du Djebel Habeita, à dix kilomètres de Serapeum. Pour son malheur, il est dans le champ de vision du D^ Entrecasteaux, juste en face de la pièce de 24 avant. Cinq coups en tout, puis la fumée se dissipe : plus personne...
C'est le dernier effort de Djemal Pacha qui a, lui-même, voulu jouer cette carte suprême. Car il est là, dans un des replis du Djebel Habeita que viennent de fouiller les obus du croiseur français. Ayant ainsi senti leur souffle, le général en chef a compris.
A présent, il tient conseil, encadré du colonel von Frankenberg, chef d'état-major de l'armée, et du major Ali Fouad Bey, chef de la section des opérations. Devant eux sont le commandant du 8^ corps, Mersinli- Djemal et son chef d'état -major, Kress von Kressenstein, morne et accablé par le poids de l'échec.
Mersinli fait son rapport :
— Ma 25^ division est déployée, face au canal, devant Toussoum; elle tiraille sans résultat. Il me reste en tout un bataillon en réserve et trois pontons pour passer en Afrique. Mes batteries vont bientôt manquer de munitions. Mes hommes n'en peuvent plus; il faut à toute force les relever, dès la nuit faite.
Djemal Pacha ne veut pas entendre parler de relève. Envoyer au feu la précieuse 10^ division? Jamais. Elle fondrait comme les autres, et le grand chef veut la conserver, comme garde prétorienne peut-être... Mais ce sont là raisons qu'il faut taire.
— Mersinli, interroge Djemal, comment tout cela va-t-il finir?
Le chef du 8^ corps se dérobe :
— Excellence, vous connaissez la situation; je n'ai rien à ajouter.
Djemal Pacha encaisse la réponse, et, s'adressant à Valter ego de Mersinli :
— Et vous, colonel von Kress?
— Pardon, Excellence, glapit von Frankenberg, ma fonction auprès de vous me donne le droit de parler avant Kress Bey... Et voici mon avis : nous sommes battus, à plat, sans recours ; et nous devons nous replier tout de suite si nous voulons sauver ce qui reste.
Djemal éclate :
— Colonel Frankenberg, vous n'avez pas qualité pour me dicter mon devoir et le vôtre est de répondre objectivement à mes questions. Seul ici, je commande et je suis prêt à ordormer l'attaque de vive force, si quarante chances sur cent sont favorables. Colonel von Kress, veuillez me donner votre avis.
— Excellence, répond le chef d'état-major du 8^ corps, nous voulions atteindre le canal. Nous y sommes. Déjà nous pouvons arrêter le trafic des navires. En outre, la 10^ division est toute fraîche. Va-t-elle faire demi-tour sans attaquer, alors que
l'honneur militaire et nos engagements nous commandent de nous faire tuer ici jusqu'au dernier?
Djemal Pacha retrouve son regard en coup de couteau pour fouiller cet homme qu'il déteste, cet Allemand qui a tout décidé, tout préparé et qui prétend, lui aussi, donner des leçons. Attends un peu :
— Si je vous écoutais, colonel, répond Djemal, j'enverrais mes Anatoliens se faire massacrer par les canons de marine... Prétendez-vous museler ces canons-là avec vos pièces de campagne dont vous avez si bien préparé le ravitaillement que ce soir elles n'auront plus un obus?... Supposez même que, dans la nuit, nos hommes arrivent au canal; avec quoi passeront-ils? Avec les trois chalands qui restent? ou à la nage? Vous plaisantez ou vous avez des idées tactiques dont le sens m'échappe. Vous parlez d'honneur militaire : eh bien, après votre attaque complètement manquée, l'honneur militaire me commande, à moi, de conserver mes forces pour un meilleur emploi. Et ne vous croyez pas obligé de vous faire tuer inutilement pour prouver que vous avez raison.
— Bah! grommelle Frankenberg, il est bien libre; laissez-le se noyer, s'il y tient. Mais il exagère en prétendant forcer tout le corps expéditionnaire à se suicider avec lui.
Djemal Pacha fait la sourde oreille. Son parti est pris, il veut retrouver bien vite son pachalik de Syrie. Et on ne le prendra plus à faire confiance aux Allemands qui l'ont fourré dans un tel guêpier. Von Kress, très pâle, tête basse, attend la suite :
— Messieurs, je n'ai pas l'habitude de rejeter les responsabilités sur mes inférieurs, reprend Djemal en regardant tour à tour les deux Allemands. Voici mes ordres. Tenir sur les positions jusqu'à la nuit et se replier ensuite sur Kataïb-el-Kheil. Après regroupement, nous ferons route vers Bir-Seba, en marches forcées tant que nous pourrons. Mon chef d'étatmajor donnera les instructions de détail.
Et, se tournant vers Frankenberg, Djemal Pacha continue :
— Mais, avant tout, l'ordre du jour aux troupes : l'expédition n'avait pour but qu'une reconnaissance du canal pour préparer la future offensive : l'opération a brillamment réussi, le succès est complet; félicitations à tous pour le magnifique fait d'armes.
Si cette proclamation ne satisfait pas les troupes, elles sont vraiment trop difiiciles...