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XVI. ÉPILOGUE

Le soir même de ce 3 février, les Turcs rompent le combat. Dans la nuit de poix, ils rallient Kataïbel-Kheil.

Aucun mouvement anglais. Pas une contreattaque.

Le 4, les régiments ennemis se rassemblent, ramènent leurs blessés, préparent leur marche.

Au lieu de les poursuivre, les Anglais se renforcent sur le canal. Les hydravions ont pourtant constaté le départ de l'ennemi, mais des prisonniers et des

déserteurs arabes annoncent l'arrivée d'une grande armée turque prête à l'assaut...

Les troupes de Djemal commencent leur retraite, marchant la nuit, bivouaquant le jour, redoutant l'attaque des cavaliers et des méharistes anglais.

Les Anglais ne lancent ni un méhariste, ni un cavalier.

Les soldats turcs ont soif... Par un miracle pareil au miracle d'Er-Righm, la vallée de Koubra s'est remplie d'eau. Les soldats turcs sont sauvés.

Sauvés de la soif par un orage inespéré, sauvés du désastre par l'inertie des Anglais...

Encore toutes cbaudes de la dure alerte, les autorités britanniques d'Ég^y^te couvrirent de louanges les Français.

Lettre du général Bingley, chef d'état-major des défenses du canal, au commandant du Requin ; rapport de l'amiral Peirse exaltant les services de notre aviation. Et j'en passe. Bref, une pluie de témoignages officiellement reconnaissants.

Londres se tut d'abord. Dans les communiqués qui annoncèrent l'échec des Turcs en Egypte , on cherche en vain le nom du Requin que commandait le capitaine de frégate Rémy, le nom du D''Entrecasteaux que commandait le capitaine de vaisseau Ravoux; on n'y trouve pas un mot sur le rôle des hydravions de France, pas un mot sur le concours inestimable de la Compagnie du Canal.

Ce ne fut que le 20 juin 1916, plus d'un an après l'événement, que le général Maxwell, dans un rap-

port officiel que publia la London Gazette, décerna à nos hydravions et à leur chef l'éloge mérité.

La Grande-Bretagne est, quand même, la nation du fair play, et je sais que l'historique officiel des opérations rendra pleine justice à tous\

Mais, puisque Paris a gardé le silence comme Londres au moment où il eût fallu parler, j'ai voulu crier ici la vérité.

Nos hydravions seuls ont servi d'éclaireurs en Egypte, et ont permis aux Anglais d'organiser à temps la défense.

Et, le 3 février 1915, les canons du Requin et du D"* Entrecasteaux ont arrêté les Turcs lancés à l'assaut du canal de Suez.

Ainsi, la plus grande œuvre française fut sauvée par des Français.

MARE AMARISSIMO I. — Le barrage d'Otrante.

LE canal d'Otrante est la vallée, profonde de neuf cents mètres, qui sépare le talon de la botte italienne des monts d'Albanie. Venant du sud, on y pénètre en passant entre le cap Santa Maria di Leuca en Italie, et l'îlot Fano, caillou grec couvert de pins, qui semble un morceau détaché de Corfou dans le nord-ouest. Tout habillé de cultures, le cap Leuca a conservé une ceinture d'antiques tours de veille, d'où bombardes et couleuvrines ont disparu, mais dont la présence rappelle aux marins l'âpre époqiie où croisaient par là les vaisseaux turcs prompts au pillage, coude à coude avec les nefs et galères des Barbaresques d'Alger et de Tripoli.

En l'an de guerre 1917, le canal d'Otrante est tout aussi mal fréquenté, mais les tours du guet n'y peuvent rien... Entre Leuca et Fano passent, sans arrêt, tous les sous-marins partis de Cattaro pour écumer la Méditerranée, ou rentrant à leur base, massacre terminé.

Depuis 1915, une centaine de harenguiers anglais, trente mètres de long, trente-cinq tonneaux de jauge, dix hommes d'équipage, essaient de barrer le passage.

On s'étonne de rencontrer, dans cette mer toute bleue, ces courtauds du nord, solides et trapus, avec leur château d'avant démesuré, leur cheminée grêle flanquée de deux ou trois manches à vent étiques, et la boîte haute et vitrée qui leur sert de passerelle. Ces harenguiers, tosse-mers qui ne craignent ni coups de tabac, ni coups de canon, viennent de Yarmouth, de Fraserburgh, de Sandhaven, de Montrose, d'Aberdeen, de Grimsby, de Hull, de Scarborough, de Whitby, de Boston, de Ramsgate et de Lowestoft. Leurs équipages sont nés dans les mêmes ports, mais, depuis leur petite enfance, ils ont vécu en pleine mer du Nord mauvaise et triste. Leurs vraies patries sont les provinces anglaises du large : le Dogger-Bank farouche, dont l'accore est s'appelle « le cimetière », les bancs d'entre Sylt et HeKgoland, les hauts-fonds d'entre Schouwen et Texel et le bord oriental des fameux Silver Pits, toutes régions où les harengs accourent, en multitudes, vers la mort.

L'Amirauté britannique a pris ces bateaux-là tels quels, sans changer un homme, sans ajouter un gradé. Si vous avez l'estomac solide et l'odorat à l'épreuve, montez à bord de l'un d'eux et vous verrez de près ces pêcheurs anglais extraordinaires, à qui seuls peuvent être comparés nos Terre-Neuvas et nos Islandais de Paimpol, de Granville et de Bou-

logne. Rien ne distingue le patron du dernier chauffeur; mêmes couvre-chefs sordides, mêmes sabotsbottes montant à mi-cuisse, mêmes bourgerons de toile goudronnée. Tous sont frères, parlent le même patois, ont une part dans les bénéfices. Or, l'Amirauté paie très cher la location des bateaux... et allonge une prime de mille livres sterling pour chaque sous-marin coulé.

Et on en coule. Pas beaucoup, une dizaine depuis 1915. La pêche est dangereuse, l'animal se débat. Parfois même il attaque au canon ou à la torpille. Depuis peu, on a donné aux pêcheurs une pauvre pièce de cinquante-sept millimètres, mais, aux premiers temps de leur patrouille, ils n'avaient que leurs filets.

Arme redoutable, d'ailleurs. Les harenguiers opèrent par escadrilles de six, chaque bateau filant à la mer une « flotte » de dix filets d'acier cjui couvre un kilomètre en longueur et une vingtaine de mètres en hauteur. C'est comme un réseau de tulle à pois à mailles gigantesques, dont chaque pois est une mine qu'on peut faire sauter électriquement ou une bouée à phosphure qui s'allume toute seule dès qu'on brise une maïQe du filet. Quand un sous-marin s'entortille là dedans, une mine saute et le crève, ou bien la bouée s'allume et toute une meute de destroyers, de vedettes ou de chalutiers accourt et lui déverse sur les reins une décoction de grenades de cent kilogrammes ou davantage.

Ainsi, dans le canal d'Otrante, les harenguiers se promènent, inoflfensifs d'aspect, chacun traînant

après soi un mur invisible et mortel... Tant qu'il fait beau, malgré le poids formidable qu'il remorque, chaque petit bateau arrive à suivre la direction estouest, grâce à quoi le passage est réellement barré. Mais, dès qu'il y a pour deux liards de brise, tout part en valdrague... Comment voulez -vous lutter contre le vent et contre la mer avec une malheureuse machine de quarante chevaux et mille mètres de filets au derrière? Rien à faire : en un tournemain, l'ensemble harenguier-filet tombe en dérive dans le lit du vent, je veux dire parallèlement à la brise, laquelle, dans le canal, souffle toujours du nord ou du sud, et il n'y a plus de barrage du tout... Or, en hiver, le bora terrible descend des montagnes de Croatie et dure chaque fois pendant neuf, quinze ou trente jours; la mer démontée et le froid atroce font alors croire à tous ces pêcheurs qu'ils ont retrouvé la mer du Nord et ses misères. En été, le bora fait trêve, mais le sirocco le remplace avec brume épaisse et mer énorme. Du reste, point n'est besoin d'un coup de vent pour désorganiser le barrage; le plus léger souffle ou les courants suffisent.

Brindisi est le point d'appui des forces du barrage. Parfois, un harenguier y rentre, portant à son grand mât un superbe pavillon noir à tête de mort. Celuilà vient de couler un sous-marin. Mais est-on jamais sûr? Souvent l'ennemi lâche en pagaye de l'air et de l'huile pour faire croire que sa coque est crevée... Oui mais on n'arbore le pavillon noir que si on ramène un Allemand vivant, ou, mieux encore, un mort...

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