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II. — Quatorze harenguiers par le fond

Mai 1917. — Huit nouveaux submersibles aUemands viennent d'arriver en Adriatique et travaillent à plein collier. En Méditerranée, deux cent quarante mille tonnes de navires marchands sont allées au fond entre le 1^^ janvier et le 31 mars et deux cent dix mille tonnes dans le seul mois d'avril...

Pourtant, cent douze harenguiers, dont soixantequatre sont à la mer, gardent le barrage d'Otrante.

Il en faudrait quatre cents...

Mais où les prendre? Tous les petits bateaux disponibles, chalutiers et torpilleurs, sont à l'escorte des convois commerciaux. Les distraire de cette besogne-là serait consentir à perdre six cent mille tonnes par mois dans la seule Méditerranée.

Depuis la fin d'avril, on est arrivé tout de même, par un tour de force incompréhensible, à étoffer un peu la défense d'Otrante. Entre deux escortes, les torpilleurs alliés donnent des coups de balai hâtifs entre Valona et Brindisi et des avions survolent le canal.

Guerre sous-marine à part, l'Adriatique est calme... et^déserte. Aux quatre dreadnoughts autrichiens Viribus Unitis, Tegetthof, Prinz Eugen et Szent Istvan, les Alliés en opposent douze : cinq italiens à Tarente et sept français à Corfou. Douze dreadnoughts immobiles, eux aussi... En Adriatique comme partout, les cuirassés ne peuvent se risquer

qu'entourés d'une nuée de torpilleurs, à la fois rideau protecteur et armes d'attaque contre les sous-marins. Or, j'ai dit déjà que les torpilleurs alliés ont, ailleurs, plus urgente besogne.

Responsable de l'Adriatique, l'Italie s'occupe aussi du barrage. Ses divisions légères sont prêtes à bondir de Brindisi ou de Valona, au secours des harenguiers. Elles y laissent parfois des plumes : les sous-marins allemands torpillent dès qu'ils peuvent. Quant aux croiseurs autrichiens, craignant de voir leur retraite coupée, ils poussent rarement leurs raids jusqu'au barrage. Pourtant, le 9 juillet 1916, deux harenguiers ont été coulés à coups de canon par le croiseur Novara, dont le commandant, le capitaine de vaisseau Horthy, est un rude homme.

La nuit du 14 au 15 mai 1917. Nuit adorable sur le canal d'Otrante : calme plat, un calme tel qu'on reconnaîtrait les constellations à leur reflet dans l'eau. La lune monte à l'horizon, étalant sur la mer sa grande robe d'argent sur quoi se détache en broderie sombre la ligne des harenguiers. A deux ou trois nœuds, ils taillent leur route, remorquant vers l'est les grands filets qui pointiUent la surface de leur ligne de flotteurs sphériques. Pas une lumière et pas un bruit sur l'eau. Pas un feu et pas un murmure sur les barques massives, dont le cœur — la lourde machine à pilon — bat sur un rythme ralenti et comme feutré. Derrière les vitres de la chambre de veiUe, le patron, l'œil au compas, gouverne dans les eaux de son matelot d'avant en veillant à ne pas dériver sur

les dangereux filets qui s'enrouleraient autour de l'arbre en un fouillis inextricable, stoppant l'hélice sans remède possible... Sur le gaillard d'avant, l'homme de garde au canon attend philosophiquement la relève. Le reste de l'équipage, tout habillé, tout botté, ronfle dans le poste bien clos, avec la tranquillité sereine des marins qui savent bien que, quoi qu'il advienne, les gens de quart sont là pour faire le travail.

La nuit s'avance, et sur l'eau commence de flotter un brouillard léger qui mange le reflet des étoiles. La traînée lunaire devient laiteuse. On jurerait qu'il y a de la gelée blanche sur la mer, et, déjà, les silhouettes des bateaux sont plus floues. Mais, habitués au crachin de la mer du Nord qui leur colle l'horizon sur le nez, les pêcheurs trouvent qu'on y voit bien assez clair.

Onze heures. Soudain, sans qu'aucune brise ne soufile, la ligne rigide des flotteurs de filets se brise, leurs boules noires dansent sur l'eau; les harenguiers titubent comme des bateaux ivres, cinq ou six coups de roulis, puis plus rien. La mer s'aplatit derechef, cependant que vont se perdre au loin les lames de sillage d'une file de navires qui viennent de défiler en vitesse dans l'ombre. Les pêcheurs les ont reconnus tout de suite. En tête marchait le Mirabello, petit croiseur italien, suivi des trois torpilleurs français Cimeterre, Commandant-Rivière et Bisson, chiens de garde du barrage. Tout va bien. Si l'Autrichien sort cette nuit, il trouvera à qui parler...

Une heure du matin. Tous les harenguiers virent

de bord et reviennent vers l'Italie, suivant la route éternelle qu'Us sillonnent depuis vingt mois et qu'on s'étonne de ne pas trouver marquée en creux sur l'eau.

Le Mirabello et ses compagnons sont déjà loin. Ils ont reconnu l'île Fano et filent vers le Nord, longeant la côte d'Albanie en silence, sans feux, sans émission de T. S. F.

En silence, sans feux, sans émission de T. S. F., dans l'ouest du Mirabello, juste hors de sa vue, une division rapide descend vers le sud : trois croiseurs autrichiens de trois mille cinq cents tonnes, Novara, Saïda, Helgoland, et deux destroyers, Czepel, Balaton.

Deux heures et demie; les croiseurs ennemis, piquant au sud-est, vers Leuca, se séparent des destroyers qui continuent plein sud.

Rallions le secteur ouest du barrage, à quelque vingt milles de la côte italienne. Sur les harenguiers, on s'agite un peu. Les chefs de groupe, tout fiers d'avoir un poste de T. S. F. minuscule dans une cabine joujou, perçoivent des signaux suspects et rapprochés. De fortes ondes allemandes essaient de brouiller des appels anglais...

D'un harenguier à l'autre, on échange les nouvelles. Par ce calme blanc, les voix portent...

— Mon matelot T. S. F. me raconte que ceux de Fano entendent le canon dans le Nord, crie le patron Dennis Nichols, du Floandi.

— La patrouille italienne a peut-être trouvé du gibier, dit Stephen, propriétaire et patron du Taits.

— Sûrement non, intervient son collègue Joseph

Watt, du Goîvan Lea. Mon avis est que ça sent mauvais. Tâchez moyen d'être parés à larguer vos filets. Lamb, bougre d'empaillé, veux-tu déshabiller ton canon ?

— C'est fait, Joseph, répond, du gaillard d'avant, le pêcheur de quart en se hâtant d'enlever le capot de sa pièce.

Le patron Watt, né natif de Gamrie, n'a pas trente ans. Malgré quoi les vieux boucanés l'écoutent et lui obéissent. On l'a vu à l'ouvrage au mois de décembre précédent, lors d'un raid qui n'a pas trop mal fini, l'ennemi ayant été refoulé à temps. Cette nuit-là. Watt, avec cinq ou six tués autour de lui et sa cheminée coupée au ras du pont, a réussi à sauver son Gowan Lea. Et ce matin, comme d'habitude, il voit clair : la canonnade entendue par les harenguiers de Fano provient du Czepel et du Balaton, qui ont coulé le cargo italien Carroccio et son torpilleur d'escorte Borea, tandis que deux autres navires marchands aux trois quarts démolis prenaient la fuite.

Trois heures et demie; les premières lueurs de l'aube ont dissous la brume, et voici l'aurore d'une nouvelle journée de beau temps. La mer sans ride peu à peu s'éclaire et les harenguiers émergent de l'obscurité qui s'enfuit dans l'ouest; leur ligne s'étend à perte de vue, vers l'Orient teinté de rose. Du côté de l'Italie, la crête du cap Santa Maria di Leuca commence de se séparer du ciel encore sombre.

Dans le nord, l'horizon s'encrasse. Trois gros nuages accourent sur l'eau. Qui est-ce?... Les Anglais écarquillent les yeux... Sur tous les bateaux, on a fait

branle-bas. Grognant et ensommeillés, les hommes sortent des panneaux si exigus (ju'on se demande comment ils peuvent li\Ter passage à des gaillards d'une telle carrure... Les fumées vont vite. Soudain, le patron Watson, du Quarry Knowe, les reconnaît et hurle :

— Trois Novara !

— Ah ! les vaches î répond un habitué du barrage, qui a déjà vu les Novara de près et sait que chacun d'eux amène neuf canons de dix centimètres.

Sur le Floandi, l'opérateur Morris Harris bondit dans son poste pour lancer le S. O. S. Peine perdue : les Autrichiens brouillent les signaux. Tenace, Harris reste là, attendant une éclaircie dans l'éther.

Quatre heures. L'ennemi est tout près. Il porte le signal « Stoppez » du code international. Au lieu d'obéir, les harenguiers cherchent à s'échapper dans toutes les directions, mais les croiseurs sont déjà sur eux et commandent en anglais :

« Évacuez vos navires. Nous allons vous couler. »

Que faire quand on n'a qu'une seule pièce de cinquante-sept millimètres? Quelques barques exécutent l'ordre. D'abord corrects, les Autrichiens attendent que les embarcations chargées d'hommes aient débordé, puis, d'une salve envoyée à bout portant, exécutent les petits navires. Rien n'est sinistre comme cette mer calme qui s'ouvre avec un cynisme dédaigneux pour tout engloutir, doucement, sans un remous...

A bord du Novara, à bord du Saïda, à bord de VHelgoland, arrivent les prisonniers anglais... Groupés

d'instinct autour de leurs patrons, les éqpiipages de rAvondale, du Craig-Noon, de VHelenora, de la Girl Gracie, du Selby et du Young Linnet ont la tête basse et le regard en dedans des pêcheurs qui jamais plus ne reverront leurs barques.

Mais, ma parole, en voici deux qui font tête...

A toute vapeur, — six nœuds, — le Gowan Lea et le Floandi filent vers le sud, et leurs pétoires de cinquante-sept millimètres canonnent les passerelles de deux croiseurs. Les Autrichiens se réfugient dans leurs blockhaus, contre quoi les dérisoires pruneaux anglais éclatent inoffensifs. Et tout de suite la riposte arrive, écrasante. Les salves encadrent les fuyards chétifs vers qui les croiseurs chargent... Mais les filets sont là, frêle barrière qui suffit à arrêter l'élan des chasseurs craignant pour leurs hélices. Pour dérégler le tir ennemi, le patron Watt fait zigzaguer son Gowan Lea, quand un obus fausse la culasse de son unique pièce, fait sauter une caisse à munitions, casse la jambe au pêcheur-canonnier Frederick Hanley Lamb, lequel ne mollit pas pour si peu, débloque sa culasse et reprend le feu. Watt encourage ses hommes dans le patois épicé de Fraserburgh. Un coup malheureux brise le mât de flèche et descend l'antenne de T. S. F.; le matelot Turner grimpe a la pomme sous la mitraille et rétablit le circuit. Autour du Gowan Lea, la mer se referme sur la Girl Rose, le Serene et le Transit. Le patron William Bruce refuse de quitter son Quarry Knowe, et les pêcheurs d'Aberdeen, qui arment le Quarry Knowe, refusent de quitter William Bruce. Le bateau s'enfonce sous leurs pieds, de même

que le Taits et V Admirable coulent sous les pieds des patrons Robert Stephen et William Farquhar.

Les Autrichiens ont abandonné le Gowan Lea. Criblé, la coque en écumoire, la cheminée déchiquetée, la pièce culbutée, il en profite... pour rallier le barrage oîi le Floandi désemparé a l'air de vouloir faire son trou dans l'eau. Le Gowan Lea l'accoste, et Watt trouve son collègue Dennis Nichols, le flanc crevé, en train de panser quand même ses hommes...

— Alors, vieux frère, tu joues les nurses à présent? Et ta barre?

— 11 y a longtemps que mon gouvernail est dans le sac, répond le patron Nichols.

— Et ta machine? continue Watt.

— Mon collecteur de vapeur est en morceaux.

— Alors, bon Dieu, qu'est-ce que tu attends pour filer, toi et ton monde? Ton rafiot va sauter...

— Pas de danger. Mobbs, que voilà, a mis bas les feux.

Le patron Watt ne s'étonne pas facilement. Pourtant, il regarde longuement le mécanicien Mobbs qui est couché là, tout brûlé :

— Comment as-tu fait, Mobbs?

— La boîte était à moitié pleine, j'ai rampé dans le jus.

La boîte dont il est question est le compartiment qu'encombrent la machine et la chaudière, si bien qu'il reste à peine douze pieds carrés pour le mécanicien. L'obus est arrivé là dedans, crevant la coque et le tuyau de vapeur de calibre vingt centimètres. Naturellement, la chaudière a commencé de se vider.

Devant le jet atroce, qui brûle la chair jusqu'à l'os et incendie les poumons, Mobbs n'a pas fui. Plongeant dans les trois pieds d'eau qui avaient envahi la cale, aveuglé, asphyxié, la gorge en feu, il a réussi à arrêter la vapeur en fermant la valve, à empêcher le bateau de sauter en éteignant les feux...

— A ta disposition, mon vieux Nichols, reprend Watt, si je peux t'aider.

— Prends mes blessés à ton bord, répond Nichols, et passe-moi tes munitions, puisque ta pièce est bousillée.

Intact, le canon du Floandi tire toujours. Le transbordement des blessés et des cartouches opéré, le patron Watt se dirige vers la T. S. F. du Floandi pour tâcher d'envoyer un appel.

— Bonjour, Harris; tu dors, mon ami...

Harris semble en eflfet dormir. Sa tête, très pâle, repose sur le registre des messages. Watt touche l'homme qui s'écroule, mort depuis quatre heures trente-deux. La pendule du poste est arrêtée à cette heure-là.

Regardez Harris quelques minutes plus tôt, vers quatre heures vingt-cinq par exemple. Coffré dans sa boîte à sardines, il manipule l'appel désespéré : SOS... SOS... SOS... Pas de réponse. Rien que les brouillages des ondes ennemies. SOS... SOS... Ah! on dirait qu'un ami essaie d'envoyer des chiffres. A travers les émissions Telefunken, Harris démêle le crépitement sec d'un grand poste anglais. Vite, écrivons : 0425... c'est l'heure d'envoi. Bon. UZ à KY; c'est le Dartmouth qui appelle les harenguiers. 623... Puis le

crayon file obliquement sur la page, la ligne traverse une grosse tache de sang... le sang d'Harris tué net par un éclat qui a percé sa gorge, percé le cahier.

Le Floandi, harenguier de Yarmouth, est sauvé. Son cahier de T. S. F. est au musée de guerre à Londres. Le corps d'Harris repose, par huit cent cinquante mètres d'eau, à vingt-huit milles dans l'estsud-est de Santa Maria di Leuca.

Les Autrichiens, en route vers l'Ouest, coulent au passage le Félicitas. Les voici à côté d'un nouveau groupe, en tête duquel le petit Coral Haven^ de Sandhaven, tire son filet comme si cette affaire ne le concernait point... Un des croiseurs s'approche de lui et... reçoit aussitôt, en pleine coque, quatre obus de 57. Le patron Robert Cowe sait bien qu'il n'aura guère le temps de se défendre; ce pourquoi il attaque... Une salve de dix centimètres, cinq projectiles à la fois, est la réponse autrichienne. Cowe, dans l'eau jusqu'au ventre, envoie un dernier coup et c'est la fin, le Coral Haven disparaît.

Quatorze harenguiers coulés, soixante-sept Anglais tués, soixante-douze prisonniers, tel est le bilan. L'affaire a duré une heure et demie... Un peu plus tard, des croix anglaises et italiennes viendront décorer les pêcheurs survivants. Le patron Watt, du Gowan Lea, recevra la Victoria Cross, la suprême récompense britannique. Jusqu'à ce mois de mai 1917, S. M. George V n'en a encore décerné que quinze à toutes ses flottes.

Un point noir à l'horizon du sud... une ombre vague... presque rien... un nuage peut-être... ou une

fumée? C'est une fumée. Or, dans le sud, il y a d'un bord Tarente et les Italiens, et de l'autre Corfou et les Français. Fumée française ou fumée italienne? Fumée suspecte sûrement et qui grossit trop vite; il est temps de s'éclipser. A vingt-huit nœuds, le Novara, le Saïda^ VHelgoland, massacre inachevé, se sauvent vers Cattaro.

Le Commandant- Bory, torpilleur français \ lequel était en route de Tarente à Corfou et a rallié au canon, arrive juste à temps pour voir disparaître, à l'horizon du nord, les hautes cheminées des croiseurs ennemis.

Le capitaine de vaisseau Horthy, qui commande le Novara et a mené le raid, est satisfait. Il a conduit son expédition en marin habile et en chef plein de cran. Car n'oubhez pas qu'il est bientôt six heures du matin et que la di\TLsion autrichienne est certaine de rencontrer des gêneurs^ sur sa route de retour.

Elle s'en tire quand même. Six heures plus tard, elle est en sûreté à Cattaro. Le Novara a encaissé dur : douze morts dont le commandant en second, vingtsix blessés graves parmi lesquels Horthy lui-même. Mais tous les croiseurs sont rentrés. Ils ont tenu jusqu'au bout les vingt-huit nœuds, grâce à quoi ils ont échappé à six croiseurs et douze torpilleurs lancés à leurs trousses.

Et vraiment cette affaire-là refroidirait le zèle des harenguiers si quelque chose pouvait émouvoir les durs pêcheurs d'Angleterre et d'Ecosse.

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