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III. — Un sous-marin descend

Nous voici en 1918. Le barrage d'Otrante devient chaque jour un obstacle plus sérieux.

L'Italie, la France et l'Angleterre se sont attelées au problème. 11 a fallu dix conférences : une à Malte, une à Tarente, une à Corfou, trois à Londres, deux à Paris et deux à Rome... Dix conférences, vingt experts, cinquante spécialistes, cent avant-projets, deux cents études, cinq cents essais, mille rapports.

Pendant que les sous-marins passaient toujours.

On finit par organiser un barrage mobile dont les harenguiers furent le noyau solide autour duquel rayonnèrent des chalutiers, des vedettes, des torpilleurs, des destroyers, des sloops porte-captifs, des hydravions. Et des microphones par centaines : microphones à terre, microphones à bord. Ah! on écoutait ferme... Seulement, il fallait stopper pour entendre nager le poisson. Si bien qu'à certaines heures, depuis la Basse- Adriatique jusqu'au sud de Corfou, tous les bâtiments alliés devaient, quoi qu'il advînt, arrêter leurs machines. Quelle belle cible pour le sous-marin en chasse ! Souvent quelque neutre, ou quelque commerçant ignorant la consigne, venait s'ébattre au milieu du silence et surexciter les passions...

Puis l'on décida de tendre entre Santa Maria di Leuca et l'île Fano, donc entre l'Italie et l'Albanie,

un filet géant truffé de mines à explosion automatique et barrant le canal en hauteur depuis dix mètres à partir de la surface, jusqu'à soixante mètres plus bas. Le 26 avril, on posa le premier élément du « barrage fixe », et, le 30 septembre, le dernier.

Malgré ce travail admirable et gigantesque, les sous-marins passaient toujours. Ils passaient sous le filet...

Il eût fallu le prolonger jusqu'à cent mètres de fond, ainsi que le proclama une onzième conférence, tenue à Malte le 22 août 1918, trop tard.

Revenons au mois de juin de la même année 1918 et suivons un sous-marin partant de Cattaro. Malgré la faiblesse du barrage, la descente n'est pas un jeu.

Le bateau est fin prêt : cinq semaines de vivres, le grand plein de benzine, le grand plein de torpilles, le grand plein d'obus. Il va se mettre à l'afiiit quelque part entre Marseille et Malte, ou sur la route d'Egypte, ou devant la côte d'Algérie, ou bien dans la mer Egée, où se pressent nos convois de Salonique. Il veut arriver au canal d'Otrante ce soir même au crépuscule, pour passer de nuit, en surface, le barrage de filets remorqués.

Le bora est entré en sommeil pour tout l'été. Dans la rade de Cattaro, triple plan d'eau dont chaque baie rappelle, en cette aube calme, la beauté sereine des lacs italiens, la mer semble un miroir d'acier bleu que ternissent, çà et là, le long de terre, les rides imperceptibles des brises folles qui viennent de caresser les flancs du Vermac et du Taraboch, tous deux couverts d'une futaie qui masque des pièces lourdes.

Le soleil se lève derrière le Loveen, le grand pic monténégrin d'où les obus de 30 du cuirassé Zrinyi ont délogé, en 1914, une poignée de marins français qu'on avait chargés de réduire Cattaro avec huit canons de rien du tout...

Piloté par un torpilleur, le sous-marin franchit les trois goulets farcis de défenses visibles ou cachés. Voici le dernier vestibule que garde la puissante batterie d'Ostro, et voici l'Adriatique toute rose, sans une ride, sans une fumée, aussi pure que le ciel immaculé.

« Aux postes de plongée ! »

Il faut disparaître sans attendre, sous peine de mort. Les bouches de Cattaro sont surveillées par des sous-marins italiens, français, anglais, factionnaires invisibles, prêts à attaquer tout ce qui sort du grand arsenal autrichien. Le 24 mai 1917, notre submersible Circé a ainsi torpillé VU -88^; un an plus tard, jour pour jour, l'anglais HB-4 a anéanti VUB-52...

L'Allemand s'immerge, pique vers la haute mer, évitant la côte albanaise, empoisonnée de mines.

Route à trente mètres de fond. Il fait chaud. Un par un, les hommes s'endorment, bercés par le ronron très doux des moteurs électriques. Seuls veillent les gens de serv-ice aux barres de plongée et de direction. Assis sur un pliant, l'officier de quart jette sur le compas un coup d'œil atone. L'intérieur du long fuseau d'acier ruisselle de la clarté de lampes puissantes que reflètent le métal poli des appareils et l'émail multicolore des tuyautages et des mille câbles électriques qui s'enchevêtrent comme des intestins.

Force est d'aller lentement pour ne pas décharger trop vite les accumulateurs; on se traîne à quatre nœuds. Pendant des heures et des heures, on navigue ainsi, jusqu'au moment où le commandant se juge assez loin de terre et fait surface, après une longue exploration au périscope qui a montré la mer toujours calme et déserte.

En demi-plongée, on continue la route, prêt à disparaître en moins de vingt secondes. En bas, les ventilateurs hurlent, lancés a toute vitesse pour renouveler l'air épaissi par huit heures de vase clos. Les nerfs sont tendus. A chaque seconde, le coup mortel peut frapper... Toute épave flottante semble un périscope; tout marsouin folâtrant a l'air d'une torpille. La journée s'écoule en fausses alertes, en passages de la marche aux Diesel à la marche électrique, de la surface à l'immersion profonde.

Six heures du soir. Il fait grand jour encore. Dans le sud demeurent des traces de fumée qu'aucune brise ne vient balayer. A la longue-vue, on distingue six panaches séparés par des intervalles égaux. Des torpilleurs sûrement. Leurs mâts seuls dépassent l'horizon; leurs coques sont encore cachées; leurs fumées rabattues vers l'ouest montrent qu'ils s'en vont vers Valona, terminus oriental de leur éternel va-et-vient.

« Alerte ! »

Tels des rats efî'rayés, les Allemands s'enfournent dans le panneau du kiosque. Le commandant reste seul, jumelles aux yeux, le buste émergeant de la margelle.

Les torpilleurs filent plus de vingt nœuds. Ils surveillent surtout leurs abords immédiats. Attention aux torpilles. Dans ces parages, l'Anglais Phœnix a été coupé en deux il n'y a pas quinze jours et, un peu plus loin, les Italiens Impetuoso et Nembo, les Français Fourche et Renaudin dorment leur dernier sommeil.

Le sous-marin d'aujourd'hui, kiosque seul émergé, va passer tranquiQement à vingt mille mètres sur l'arrière des patrouilleurs. Sain et sauf jusqu'à la prochaine rencontre.

Tiens, on dirait que les torpilleurs ont stoppé; leurs fumées sont verticales à présent. Pourquoi diable?

— Doucement, les moteurs! commande l'AUemand.

Sûrement les autres, là-bas, ont arrêté leurs machines pour écouter avec leurs maudits microphones... Par bonheur, on est loin! Ah! Tonnerre! Les voilà!...

Et voilà, dans le ciel, un tout petit point noir, un avion; il a \ti le sous-marin, il a prévenu l'escadrille...

Klaxons d'alarme. Le capot se ferme avec un bruit sec, bouclant le kiosque dont l'eau lèche déjà les hublots. Dix secondes plus tard, le sous-marin est à douze mètres. Les torpilleurs foncent toujours, leurs six panaches sont confondus en un seul nuage énorme. Dans le périscope, on distingue leur chef de file lancé à trente nœuds, forme grise élancée dont l'étrave, en lame de couteau, est encadrée de deux hautes volutes blanches qui dessinent un grand V. Le sous-marin descend à trente mètres et pique vers

l'ouest pour s'écarter de la meute... Après tout, elle quête au juger.

Dix minutes... un quart d'heure... rien. Aucun frisson dans l'eau. Pourtant, six torpilleurs à toute vitesse brassent suffisamment la mer pour rendre iautiles les appareils d'écoute compliqués. Les gens du sous-marin devraient les entendre. Il suffit de mordre l'extrémité d'une clef anglaise dont on appuie l'autre bout contre la coque; il suffit même d'ouvrir les oreilles quand la mer est plate comme aujourd'hui. Est-ce que, par hasard, les autres auraient stoppé derechef pour écouter? Les Allemands, instinctivement, se taisent, comme si leurs voix pouvaient percer l'énorme matelas liquide qui les sépare de la surface. Leurs moteurs électriques tournent à l'extrême ralenti, à la vitesse juste suffisante pour tenir la plongée. L'idéal serait de les stopper, mais le sous-marin coulerait ou émergerait incontinent, alternative dangereuse quand on a sept cents mètres d'eau sous la quille et l'ennemi sur la tête\.. Bah! Les chasseurs ont dû perdre le contact. Le commandant allemand a bien envie de donner un coup d'œil discret; il vient d'ordonner la montée à dix mètres pour prendre la vue. Déjà ses yeux, qu'anxieusement ses matelots regardent, reçoivent à travers le périscope le reflet vert de l'eau voisine de la surface.

— Hélices par bâbord, crie une voix à l'extrême avant.

C'est un murmure léger, un frou-frou lointain, comme un grattement d'ongle sur une étoffe bourrue. Bien vite, le sous-marin descend... Bientôt le bruit

augmente, se change en flac ! flac ! rapides et cadencés. Les torpilleurs auraient-ils vu quelque chose?

Bang!

C'est par bâbord... pas loin... une grenade de cent kilogrammes... Le sous-marin donne cinq ou six coups de roulis violents ; sa coque, caisse sonore, vibre à casser les oreilles.

— Cinquante mètres, ordonne le commandant, dont la voix a monté de plusieurs tons.

A toute allure, deux mille ampères sur chaque moteur, le sous-marin s'enfonce. Trente mètres... quarante... cinquante. Bang! Cette fois, c'est juste au-dessus. La secousse brise des lampes, ouvre des commutateurs, bouscule dans leurs alvéoles les accumulateurs pesants. Feux d'artifices de plombs qui sautent et de courts-circuits.

Là-haut, les torpilleurs grenadent tant qu'ils peuvent. Par ce calme et cette lumière de fête, l'avion peut voir jusqu'à trente mètres de fond; tout à l'heure, le sous-marin est remonté trop tôt. Il fuit maintenant vers l'abîme.

Soixante mètres... soixante-dix mètres...

Devant, derrière, tribord, bâbord, partout des grenades. Mais elles éclatent trop haut. Bon Dieu ! Les torpilleiirs ! Réglez donc vos bombes proprement ! Qu'on tue au moins celui-là!

Quatre-vingts mètres...

C'est la profondeur limite. Plus bas, la coque s'écraserait. Que faire? Rester là, tourner en rond, espérant que les chasseurs chercheront plus loin? Ou bien filer? Le sous-marin fuit vers le sud.

Les grenades continuent de pleuvoir, tantôt proches, tantôt lointaines. L'Allemand reste à grande profondeur. Il a peur des terribles torpilles remorquées, que les Italiens manient de main de maître et avec quoi VAirone et VArdea ont tué VU-23 et VU-40 en février et en avril...

Les journées de juin n'en finissent pas. Quand le fuyard, enfin seul, émerge, ses batteries sont presque épuisées. Un Diesel sur une hélice, l'autre sur la dynamo de charge, il se hâte, en demi-plongée, vers le canal d'Otrante.

Des restes de fumées traînent encore dans le lointain. Sur la mer déserte et rose, les deux vagues légères que soulève l'étrave dessinent de grandes lignes noires qui s'enfuient jusqu'à l'horizon et semblent rayer pour toujours le miroir merveilleux. Dans l'ouest, le disque pourpre du soleil couchant tangente le massif du cap d'Otrante, puis disparaît. L'Adriatique se colore de cyclamen, tandis que le calme du soir envahit toutes choses et qu'à l'Orient la lune indiscrète surgit des eaux.

Voici les harenguiers traînant leurs filets. Alertés par les torpilleurs, ils savent qu'un sous-marin descend. D'une minute à l'autre, il va être là... Allons! Qui va, cette nuit, gagner les mille livres? Sur toutes les barques, les pêcheurs vrillent l'ombre de leurs yeux aigus. Le clair de lune les aide, mais il fait trop beau et aucun souffle ne vient balayer la brume basse qui couvre la mer d'une mousseline laiteuse et qui cachera l'ennemi.

L'Allemand est tout près. Ses Diesel bruyants

stoppés, il fait route électriquement, à toute petite vitesse. Seul le haut de son kiosque, à peine plus gros qu'une bouée, dépasse la surface. Il voit les harenguiers; il élonge leur ligne à cinq cents mètres, cherchant un passage. Minutes d'angoisse. Il n'ose plonger pour passer sous le barrage mobile; car déjà à Cattaro on sait que les Alliés sont en train de mouiller un barrage fixe, sous les filets remorqués. Ah! Voici un créneau. Le sous-marin s'y précipite et passe inaperçu entre deux barques... Personne ne gagnera la prime. Personne ne hissera le paviQon noir à tête de mort.

Ainsi, l'Allemand franchit sans casse les quatre lignes de patrouilles qui vont jusqu'à une soixantaine de kilomètres dans le sud d'Otrante. Le brouillard léger qui l'a protégé toute la nuit commence de se dissoudre à l'approche de l'aube. Par bâbord, à l'horizon de l'est, surgit une bande safran, tournant peu à peu à l'orangé, puis au vermillon et projetant, dans l'indigo profond du ciel, des mèches folles et bouclées de lumière rose. A son aplomb, Fano et Samothrace, sentinelles avancées de Corfou, semblent deux nuages posés sur l'eau. A tribord, la mer est encore ensevelie dans son suaire de nuit.

Par le panneau du kiosque ouvert monte une colonne d'air chaud chargée de relents d'humanité suante, de vapeurs de chlore, d'huile et de pétrole brûlés, à travers quoi se fraie parfois passage l'arôme du café qui chauflfe sur le fourneau électrique. Le sous-marin est complètement émergé. Sur sa passerelle exiguë, — trois pas en longueur, un pas en

largeur, — le commandaiit est assis, blêmi par vingthuit heures de quart qui furent autant d'heures d'alerte ; il voudrait bien poser son bateau sur le fond pendant une journée et dormir... Impossible : tout le long de la côte, les petits fonds sont minés et, au large, il y a trop d'eau... Comme le Juif Errant, il faut marcher, marcher toujours...

Les matelots se bousculent dans les échelles; c'est à qui sortira le premier de la boîte méphitique... A tous, ce matin de printemps offre une heure délicieuse. La lumière rose et bleue va reposer leurs yeux; le souffle frais de la Méditerranée qui s'éveille va nettoyer leurs poumons. Sur les sous-marins plus qu'ailleurs, il faut se hâter de cueillir les minutes de détente.

Pas une minute, pas même vingt secondes... Le klaxon d'alarme hurle en bas. Demi-tour, rentrez dans l'enfer, voici les avions...

Les Italiens en ont plus de soixante-dix entre Briudisi, Leuca, Tarente et Valona; les Français en ont une trentaine à Corfou. Leurs pauvres petites bombes ne sont guère dangereuses, mais ils sont terriblement indiscrets et vont appeler tous les torpilleurs, toutes les vedettes, tous les chalutiers des environs.

Il faut encore descendre à cinquante mètres. Et ce maudit barrage, que sans cesse les Alliés renforcent, on le trouvera encore en travers, lors du retour, jusqu'au jour où on ne pourra plus passer du tout.

Maintenant, les sous-marins sont pris en chasse de Cattaro à Leuca au départ, et de Leuca à Cattaro

au retour. A chaque expédition, le premier commerçant n'est pas encore coulé que les hommes sont déjà sur les dents...

Les équipages n'appareillent plus qu'avec la hantise de la mort prochaine. Depuis deux mois, cinq sous-marins ne sont pas rentrés. Le moral est en baisse et, comme il faut bien s'en prendre à quelqu'un qui soit à portée, on accuse les bateaux de surface autrichiens, ces pelés, ces galeux, qui restent là, amarrés à quatre au fond des ports, pendant que les autres se font casser la figure... Qu'est-ce qu'ils attendent pour aller taper sur ce barrage du diable?

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