IV. — Quatre dreadnoughts se réveillent
— Courir sus à l'ennemi et le couler.
Aux drisses de la frégate cuirassée Ferdinand- Max, ce signal fut hissé par l'amiral autrichien Tegetthof, le 20 juillet 1866, devant l'île Lissa. Puis ce fut la bataille, et l'escadre de l'amiral Persano vaincue dut rentrer à Ancône. L'Adriatique, lac italien, devint la mer très amère, mare amarissimo.
Tegetthof était parti de Pola. De la bataille de Lissa date le réveil de la vieille capitale de l'Istrie. Pola était à demi morte. Seuls y faisaient escale quelques admirateurs de monuments antiques, attirés par son arc de triomphe, ses temples et le prodigieux amphithéâtre de Titus, qui dépasse en grandeur et en beauté les arènes de Nîmes, d'Arles et de Ravenne. Puis, bien vite, ces voyageurs continuaient leur route
vers le sud, le long de cette côte où mûrissent au soleil et s'eflfritent sous l'assaut du bora tant de joyaux de pierre bâtis par Rome, par Byzance et par la Sérénissime République de Venise. Mais la victoire navale fit un jour sursauter Pola, qui resta ensuite éveillée au bruit des marteaux de son arsenal.
Depuis le mois d'août 1914, elle s'est assoupie de nouveau. Sur les eaux du port dorment les cuirassés d'Autriche, embossés à quadruples chaînes, rêvant de la victoire passée, la dernière de toutes... à moins qu'un autre Tegetthof ne vienne arborer sa marque sur celui des quatre dreadnoughts qui porte le nom du vainqueur de Lissa...
Un autre Tegetthof? Mais cet homme était jeune, ardent, amoureux de l'offensive. Et les amiraux de 1918 sont bien vieux... Pas tous. Vous oubliez Horthy. Après son succès de mai 1917 au barrage d'Otrante, on l'a nommé amiral hors tour et commandant en chef de la flotte autrichienne.
Voici donc un chef. Où sont les hommes? Et suivront-ils leur amiral, ces extraordinaires écjuipages à qui il faut commander tour à tour en allemand, en italien et en croate pour que comprennent et obéissent ces Croates et Esclavons descendants de ceux qui fournirent aux flottes de Venise leurs meilleurs matelots et qui armèrent, pour moitié, les galères du doge Vitale Michel, lors de la première croisade; ces Dalmates, grâce à qui Raguse, avant d'être l'Athènes slave, fut une des reines de la Méditerranée; ces Albanais qui furent l'ornement des vaisseaux sur quoi flotta la bannière au Lion de Saint-Marc et dont
la race intrépide apporta aux Grecs le concours des Marco Botzaris, des Tzavellas, des Karaïskakis.
Tous hommes de mer et de guerre, mais que finit par vaincre l'inaction des escadres enfermées. Le 1er février 1918, à Cattaro, ces hommes-là se sont mutinés. Les équipages des grands bateaux ont fait soviet et hissé le torchon rouge qui monte si facilement à la corne des navires paralysés. Un peu d'énergie a eu raison de la révolte. Le 2 au soir, tout était rentré dans l'ordre.
Mais seule la brise du large et l'acre odeur des explosifs peuvent balayer les miasmes qui demeurent. Et, voyez, Pola se réveille. Cette brise et cette odeur, on va les chercher.
Depuis le 7 juin, chaque jour des navires se glissent hors des barrages qui défendent le port contre l'agression sous-marine, toiles d'araignées terribles dans quoi notre submersible Curie a été pris le 20 décembre 1914 \ Dans l'obscurité, les bâtiments appareillent par petits groupes : croiseurs et cuirassés qu'escortent des torpiQeurs. Ils profitent de la nuit pour franchir l'espace découvert qui s'étend devant l'entrée du Quarnero, entre le cap Promontore et l'île Premuda. Ils continuent ensuite vers l'est, puis vers le sud, désormais tranquilles, abrités des vues et des attaques du large par les îles innombrables et effilées dont la guirlande, parallèle à la côte, s'étend jusqu'à Raguse.
Deux cents milles de route sûre. Sauf les avions, nul ne peut apercevoir les bateaux qui se faufilent dans les chenaux de cet archipel extraordinaire, de
cette foule d'îles de toutes tailles, fertiles ou désolées, vastes ou minuscules, parfois piédestaux assez grands pour porter des villes et des champs, parfois simples poussières d'îlots ou cailloux émergeant à peine, que peuplent seuls les coquillages et les goélands.
En même temps, les bâtiments de défense côtière, torpilleurs, sous-marins, destroyers, piquent eux aussi vers le sud. Ils quittent les havres de cette Istrie que dominèrent tour à tour Rome, Byzance, les Goths, les Avares, les Slaves, les Carolingiens, les Allemands, Venise et l'Autriche et où Rome victorieuse enfin reviendra. Ils sortent de ces ports dalmates qui semblent de vieilles estampes jaunies accrochées à la tenture verte ou grise des montagnes, cités dont le nom a sonné haut et clair et qui ne sont plus que des ombres de villes, des fantômes de ports.
D'aucuns viennent de Zara, la place des sièges sans fin et des révoltes sans nombre, où se succédèrent, maîtres de la Dalmatie, les prieurs délégués par l'exarchat de Ravenne, les protospathaires de l'empereur byzantin, les provéditeurs généraux de la Sérénissime République, enfin les gouverneurs hongrois. D'autres sortent de Sebenico sordide et pittoresque, de Trau où se réfugia Bêla IV de Hongrie, traqué par les hordes mongoles du petit-fils de Gengis- Khan. Quelques-uns, tels autrefois Bélisaire et Narsès partant à la conquête de l'Italie lombarde, appareillent de Spalato qui fut l'antique Salone et dont les maisons sont faites des pierres du palais de Dioclétien, de Spalato, d'où s'élancèrent vers la Terre
Sainte les armées d'André II de Hongrie et d'Hugues de Lusignan, roi de Chypre. D'autres enfin sortent de Raguse, laquelle, à l'époque où Lésina était Pharos, Durazzo Épidamne, Alessio Lessus, et Corfou Corcyre, s'appelait Épidaure en attendant de se nommer Dubrovnik; Raguse, dure concurrente de Venise et que Napoléon traita comme Bonaparte avait traité sa rivale.
Cuirassés et navires légers se dirigent vers Cattaro, point de concentration fixé par l'amiral Horthy. Sitôt les forces réunies, quatre Novara et huit destroyers descendront jusqu'à vingt milles dans le sud d'Otrante : merveilleux appât pour attirer au large toutes les forces alliées du canal, sautant sur l'occasion de pouvoir enfin couper la retraite aux croiseurs d'Autriche.
Fameux calcul, car, au mois d'avril, les Italiens ont envoyé à Tarente les trois cuirassés de Brindisi. La Basse Adriatique reste alors sans aucun navire de Ligne et gardée seulement par des bâtiments légers % lesquels, sitôt dehors, se casseront le nez contre les quatre dreadnoughts de l'amiral Horthy, postés à l'endroit voulu et accompagnés chacun de cinq destroyers et de six avions. En même temps, trois vieux cuirassés autrichiens monteront la garde devant la côte d'Albanie, tandis qu'une douzaine de sousmarins, une quarantaine de torpilleurs et autant d'avions joueront leur partie dans le concert.
Le coup doit réussir, et ce sera le nettoyage par le vide : massacre des harenguiers du barrage par les Novara, exécution des croiseurs alliés par les
dreadnoughts. Les sous-marins allemands passeront ensuite comme ils voudront...
Et rien à craindre, en somme. L'armée navale d'Italie est à Tarente, à cent trente milles dans le sud du canal; l'armée navale française, à Corfou, en est à quatre-vingts milles. Horthy aura le temps de rentrer tranquillement.
La bataille est prévue pour le 11 juin.
Le 8, les dreadnoughts Viribus Unitis et Prinz Eugen se mettent en route vers Cattaro.
Le 9, le Szent Istvan et le Tegetthof appareillent de Pola.