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V. — Deux vedettes

Piquons au nord-ouest à présent et, dépassant le mollet de la botte italienne, gagnons la Haute- Adriatique. La côte ouest surveille la côte est. Venise et Ancône regardent dans les yeux Trieste, Fiume et Pola. De chaque bord, les bâtiments légers, les sousmarins, les avions sont en alerte. On échange obus et bombes en des raids sans lendemain. Sur les deux côtes, les dragueurs de mines balayent les chenaux d'accès, travail sans cesse à recommencer, car sans cesse les sous-marins autrichiens mouillent de nouvelles mines devant la Marche, l'Emilie et la Vénétie, tandis que les Italiens sèment leurs engins depuis Trieste jusqu'à Zara.

En cette soirée du 9 juin, un sous-marin italien croise à l'entrée du golfe de Trieste; un autre est à

l'afifût devant Pola; un troisième en plein Quarnero, entre l'île Cherso et la côte d'Istrie, pendant qu'un quatrième, posté au large du port Corsini, lequel est à la hauteur de Ravenne, attend que quelque détachement autrichien, insulteur de la côte, passe à portée de ses torpilles. Une patrouille de surface italienne va, comme de coutume, battre l'estrade du côté des îles dalmates. En ce moment, les Italiens sont fort loin de penser à un réveil de la flotte ennemie. L'amiral Horthy n'a confié ses projets à personne, et pas même à son état-major...

Déjà le Viribus Unitis et le Prinz Eugen, rendus presque à pied d'œuvre, sont mouillés dans la baie Slano, cachette sûre et masquée des vues du large par les îles Giuppana et Meleda, retraite plus discrète que Cattaro, dont la rade est exposée aux regards des Monténégrins de la Tchernagora.

Maintenant qu'il fait nuit close, les deux autres dreadnoughts sont en route vers Cattaro.

En plein sur leur chemin et dans le sud de Lussin, on aperçoit vaguement deux silhouettes dans l'obscurité calme. On dirait deux barques de pêche. Approchons-nous.

Des pêcheurs? Pas même. Des moucherons, des araignées d'eau. Mais ce sont moucherons dont la piqûre est mortelle, araignées dont le venin ne pardonne pas... Vous voyez là des navires de guerre, mieux encore, des navires d'assaut, des M. A. S% disent les Italiens. Je les appellerai simplement vedettes.

Ils n'ont pas vingt mètres de long. C'est vrai, mais

rappelez-vous : dans l'escadre de l'amiral Courbet, le torpilleur 46, qui détruisit le Yang-Ou à Fou- Tchéou, n'avait pas vingt mètres non plus; et le 46 était deux fois plus gros que les canots à vapeur de Gourdon et de Duboc qui torpillèrent le Yu-Yen à Shei-Pou.

10 heures. Les vedettes font route au nord-est; deux torpilleurs les ont remorquées d'Ancône, qui est à cent vingt kilomètres, et les attendent au large des îles. Car déjà les vedettes sont dans les îles; regardez à tribord devant cette masse noire qui couvre bien quarante degrés d'horizon; c'est le mont Vrh, on s^nt d'ici l'odeur de ses pins. Or, le mont Vrh est posé sur l'île Premuda, laquelle est terre autrichienne. Si la lune n'était pas couchée depuis deux heures, vous verriez, sur le versant nord-ouest de la montagne, les taches claires des maisons; vous verriez même, à la jumelle, le beau clocher de Premuda, ville qui compterait cinq cents habitants si les pêcheurs, qui forment une bonne moitié de la population, n'étaient, en ce moment, embarqués sur les navires de combat de Sa Majesté l'empereur et roi Charles I^^. Les vedettes n'ont cure de cette terre ennemie toute proche ; tranquillement, elles vont, et la mer est ce soir si calme que sûrement leurs lames de sillage arrivent intactes juscju'à l'île et les trahiraient, si quelque vieux pêcheur retraité s'avisait d'aller prendre le frais sur le bord de l'eau.

Les voici par le travers de Lutostrak, caillou tout rond, qui semble, dans l'obscurité, le dos d'une baleine endormie et qui marque l'entrée du canal de

Selve, où passent presque tous les bateaux qui vont dans les îles ou sur la côte de Croatie. Merveilieux couloir d'affût pour les sous-marins italiens, à condition de n'y point rencontrer de mines autrichiennes.

Les vedettes ont ralenti; elles avancent à peine.

Cnucao

ineUa

C'est que chacune remorque de gros grappins qui draguent les mines à trente mètres de fond. Dans quatre heures, le canal sera nettoyé.

Comment diable ces bateaux-pygmées peuvent-ils loger à bord tous ces grappins et tout le câble de remorque? Oh! ils logent bien autre chose. D'abord, dans des tubes submergés, deux torpilles tout armées, prêtes à jaillir. Puis des grenades, de ces grenades énormes dont une seule sujQ&t à crever un sous-marin.

si d'aventure elle explose assez près de sa coque. Enfin les moteurs : moteurs à essence pour faire de la vitesse, et moteur électrique silencieux pour les dernières secondes de l'attaque. Ajoutez huit hommes d'équipage et avouez que les Italiens sont de fameux constructeurs.

L'amiral Galleani, qui commande à Ancône, a ordonné aux vedettes de rester à l'affût dans le canal, tout en le draguant, jusqu'à deux heures du matin. Elles s'avancent de front, bien alignées, surveillant la mer. Par bâbord commence de se dessiner l'île Asinello, toute proche de Lussin, sorte de borne indicatrice oii virent de bord les navires ennemis qui sortent du Quarnerolo^ pour gagner l'Adriatiqiie.

Aucun ennemi ce soir. Dociles, les dragues submergées suivent, pendues au fil d'acier raide qui, tout à l'heure peut-être, d'une secousse brutale cassera l'erré de la vedette, prévenant ainsi qu'un grappin vient de crocher dans l'orin d'une mine.

Des masses sombres surgissent dans la nuit masquant les plus basses étoiles. Voici, tout près, Gruica, négligeable caillou qui porte un phare, naturellement éteint, et flanqué d'une maison de guetteurs, si bien que, dans l'obscurité, l'îlot, la maison et le phare prennent ensemble l'aspect d'un navire avec passerelle et cheminée. D'aucunss'y trompent quelquefois, mais le chef du groupe des vedettes, lequel est sur la MAS-15, la plus à droite des deux, ne s'y laisse point prendre ; son coup d'œil est infaillible et, s'il y avait là un bateau, il aurait déjà foncé dessus. Car ce chef

n'est autre que le capitaine de corvette de réserve Luigi Rizzo.

On l'appelle aussi « le torpilleur », parce que ses torpilles frappent toujours et tuent. En temps de paix, ce Sicilien était officier de la marine marchande. La guerre venue, il s'est fait destructeur de navires. C'est l'as des as de la marine d'assaut. Par instants, la lampe du compas jette sa lueur indécise sur son masque de Méridional alerte et indomptable. L'encorbellement noir des sourcils rend plus aigu et plus fouilleur l'éclair des yeux. Sous la moustache court taillée, la bouche se dessine, prête à sourire, à commander... ou à mordre d'une morsure que les maxillaires puissants font craindre terrible. Mais ce soir Rizzo sourit et songe : il a tant de souvenirs épiques pour peupler les plus longues veiUes. Il se revoit, sur la MAS-9, en cette nuit de décembre 1917 où il a eu l'audace infernale d'accoster à minuit le môle de Trieste et de s'y promener pour repérer les factionnaires. Après quoi, deux heures durant, il a travaillé pour couper les sept câbles d'acier du barrage; puis il est entré, suivi de Ferrarini sur la MAS- 13, et aussitôt, vlan! deux torpilles, et le cuirassé Wien coulait au fond, tandis que Ferrarini manquait, d'un cheveu, le Budapest.

Rizzo et Ferrarini s'en sont tirés tous deux intacts, et ils ont recommencé en 1918, le 10 février; du reste, écoutez la chanson que fredonne ce soir l'homme de barre de la vedette :

Siamo trenta su tre gusci.

Su tre tavole di ponte ; Secco fegato^ cuor duro^ Cuoia dure, dura jronte ; Mani, macchine, armi pronte E la morte a pari a paro...

C'est la chanson de Buccari. D'Annunzio, témoin enthousiaste, l'écrivit en rentrant du raid auquel il prit part. Trois vedettes et trois fameux hommes : Rizzo, De Sanctis, Ferrarini sont entrés à Buccari, plus loin que Cherso, plus loin que Voglia, au fin fond du Quarnero, à toucher Fiume, en pleine côte croate. Cette nuit-là, les six torpilles lancées ont trahi leurs maîtres et les quatre navires marchands qui étaient à Buccari vivent encore.

Mais l'Autriche a tremblé comme elle tremble chaque fois qu'un de ces hommes « au foie sec, au cœur dur, au cuir dur, au front dur » pénètre au fond de ses ports. A Durazzo, le 6 juin 1916, les lieutenants de vaisseau Berardinelli et Pagano di Melito ont coulé le Lockrun et sont revenus au même endroit, vingt nuits plus tard, torpiller deux autres navires. A Durazzo toujours, il y a juste ujq mois, l'aspirant Azzi a détruit le grand transport Breghenz...

Que ne ferait-on pas avec de tels hommes, avec de telles armes? Cette nuit, comme toutes les nuits, Rizzo est plein de foi, et l'aspirant Aonzo, qui commande l'autre vedette, la MAS-21, vibre d'ardeur aux côtés d'un tel chef.

Pola, 11 heures du soir. Le dreadnought Szent Istvan se glisse hors du port. Son commandant, le capitaine de vaisseau Seitz, arpente la passerelle et crache du feu. Tout va mal... Il a faUu attendre pendant une heure l'ouverture du barrage. Pour rattraper ce retard, il va falloir marcher seize nœuds, vitesse de démence avec des mécaniciens qui, certes, ont eu le temps d'oublier leur métier. Et voici qu'à présent un des projecteurs de l'entrée éclaire copieusement le Szent Istvan et le Tegetthof^ qui suit à quatre cents mètres. A Pola, on est dans un état nerveux, en vérité explicable, car il y a moins d'un mois, dans la nuit du 13 au 14 mai, l'esquif sauteur italien Grillo, commandé par le lieutenant de vaisseau Pellegrini, a bondi par-dessus le barrage et a été arrêté juste à temps.

Minuit. Les vedettes de Rizzo sont tout près de l'île Selve ; l'heure est venue de redescendre le canal, en draguant toujours.

Quelle nuit magnifique, et qu'il serait bon de pénétrer plus avant dans cet archipel merveilleux, d'y attendre l'aube qui révélerait toute la splendeur des chenaux de Dalmatie aux rives de marbre blanc comme celui de Caserte, et sur quoi s'accrochent, partout où la terre végétale a pu tenir, les champs de vignes, les bois d'oliviers, les bouquets de pins parasols !

Un coup de sifflet discret ordonne le retour et dérange une bande de mouettes endormies sur l'îlot Gruica; elles s'envolent dans un grand frou-frou

d'ailes, puis le silence s'épaissit, cependant que la fraîcheur annonciatrice de l'aube condense en un brouillard ténu les vapeurs de la mer.

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