VI. — L'attaque
Deux heures et demie du matin. A l'orée du canal de Selve, les vedettes rentrent leurs dragues et font route au sud-ouest. Sur leur arrière commencent de s'estomper les îles embuées par la brume matinale qui fait rougeoyer les étoiles basses; le ciel passe insensiblement du noir au bleu sombre. Sur leur avant, du côté de l'Italie, la voûte demeure d'encre. Sur la mer toujours calme et phosphorescente, les deux embarcations tracent un sillage opalin et piqueté d'étincelles qui s'éteignent peu à peu à mesure que s'efface le remous. Née d'un conj&it de courants ou du saut de quelque marsouin, une vaguelette lance parfois une lueur subite qui semble l'éclat d'un feu lointain vers quoi convergent un instant les regards des veilleurs, pour se reporter bien vite vers l'avant où l'on apercevra sans doute bientôt les deux torpilleurs qui attendent.
Déjà, sur la vedette 75, un matelot s'occupe à ferler le pavillon de guerre qu'on a quelquefois oublié d'emporter, mais dont hier Rizzo a vérifié la présence avant l'appareillage. Car il s'attend à une rencontre. Simple pressentiment, car, je le répète, à Rome comme à Venise, à Ancône comme à Brindisi et à Tarente, nul ne songe à une attaque autrichienne.
Croyez bien que, si les grands chefs d'Italie avaient eu vent de quelque chose, les deux pauvres petites vedettes n'auraient pas été toutes seules, cette nuit, dans les canaux de l'archipel croate. Mais RLzzo frappe sur l'épaule de l'homme :
— Garde le pavillon paré, mon fils, la nuit n'est pas finie.
Vers l'Orient, les étoiles commencent de pâlir. Il est près de trois heures. On dirait qu'un grain monte dans le ciel du Nord, à trihord arrière. Un nuage sombre et bas... Un nuage?... Rizzo empoigne sa jumelle, s'agenouille et, les coudes au bastingage, regarde de toutes ses forces. Dix secondes, et soudain, très claire, sa voix traverse la nuit :
— Aonzo !
— A vos ordres, répond le chefde la seconde vedette.
— Alerte à tribord derrière. Ralliez.
D'un coup de barre, la vedette 21 s'approche. Le colloque continue.
— Ce sont peut-être nos torpilleurs, commandant.
— Impossible, mon ami, ces fumées viennent du nord. Elles nous cherchent. Voulez- vous parier que les veilleurs de Gruica nous ont vus et ont câblé au commandant des torpilleurs de Lussin? Pour une fois, ces lourdauds ne dormaient pas.
Tout en parlant, Rizzo observe. Où d'autres ne verraient qu'une nuée vague, déjà il compte :
— Au moins six torpilleurs, toute une escadrille.
— Alors? interroge Aonzo.
— Alors, l'attaque tout de suite. Mettez le cap dessus et restez à portée de ma voix.
L'attaqpie! Deux vedettes contre une escadrille. C'est fou...
Non. C'est sage, très sage. Réfléchissons.
Il est si facile de raisonner sur la carte, après coup. Loin de l'ennemi, la situation paraît toute simple. Voyons : les torpilleurs filent vingt-six nœuds tandis que, alourdies par leurs torpilles, les vedettes en donnent péniblement vingt. Il reste encore une demiheure d'aube indécise et brumeuse, pendant laquelle les Italiens conserveront, s'ils attaquent, tout l'avantage de leur invisibilité. Dans trente minutes il fera jour, et les Autrichiens, apercevant les frêles esquifs, les poursuivront et, avec leurs pièces de 10, les couleront sans rémission. Conclusion : il faut torpiller avant la fin des trente minutes.
Parfait. Mais, pour faire ce raisonnement-là en vingt secondes et devant la nuée redoutable qui grossit trop vite, il faut être un fameux homme; il faut être Rizzo.
A dix-huit nœuds, les vedettes chargent. Rizzo les mène à l'assaut par l'ouest de la ligne ennemie, du côté de l'horizon obscur. Le cortège approche...
Oh ! bon Dieu ! C'est tout un convoi. Un tas de torpilleurs et deux énormes masses... Deux transports de troupes peut-être... Alors on va rire.
— Huit nœuds, commande Rizzo.
Quoi? Il ralentit. Mais oui. Simplement pour supprimer la pétarade du moteur et réduire le sillage phosphorescent.
Plus un bruit, plus un remous, les vedettes glissent. Suivez-les bien.
Les enneinis sont à trois mille mètres à peine... Sur le ciel de l'est déjà clair, Rizzo les voit bien. Devant les deux grands navires en ligne de file marche un destroyer; sur leur flanc tribord, trois torpilleurs en rideau défensif... Cinq Autrichiens. Deux vedettes contre cinq ennemis... contre plus de cinq même, car, à bâbord des deux gros, il y a sûrement d'autres flanqueurs. N'importe ! C'est par la droite qu'on attaque. On va traverser le rideau...
Plus que deux mille mètres. Dans cinq minutes on y sera, dans six minutes on lancera les torpilles. Oui, si on passe... On passera, voyons : impossible de discerner les vedettes sur le ciel d'ouest, tout noir, et puis la brume les cache... Écoutez, Rizzo parle :
— Aonzo, nous passerons ensemble entre le premier et le deuxième torpilleur.
— Bien, commandant.
— Je me charge ensuite du gros bateau de tête. A vous le suivant. Liberté de manœuvre à chacun pour sauver sa peau après l'attaque.
— Entendu, commandant, répond Aonzo. A tout à l'heure.
— Bien sûr, dit Rizzo plein de confiance, puis il commande :
— Douze nœuds.
Le créneau s'ouvre entre les deux escorteurs. Les vedettes se précipitent. Dans la clarté vague de l'aurore, sur leur droite, le torpilleur paraît gros comme un croiseur... Il est à cinquante mètres à peine. Il va allumer ses projecteurs et tirer... ou éperonner les coques menues... Mais non. Personne ne
bouge. Ils dorment, ces gens-là. Que font donc les veilleurs, et les timoniers, et l'officier de quart?... Les Italiens, dents serrées, mains crispées aux rambardes, attendent le premier coup de canon.
Ils passent... Ils sont passés. Très calme, Rizzo parle encore :
— Le pavillon!
Dans l'ombre, on ne peut distinguer le vert, le blanc, le rouge et les armes de Savoie, mais que l'autre allume ses projecteurs, et vous verrez ces couleurs-là toutes fières, magnifiques, déjà victorieuses...
Toujours rien... Les Autrichiens semblent des bateaux fantômes. Ah! l'art de veiQer ne s'apprend pas au mouillage.
Invraisemblable chance de ces assaillants à l'audace inouïe! Mais M. A. S. ne veut-il pas dire : Mémento audere semper?
Les torpilleurs sont maintenant à quatre cents mètres, mais à quatre cents mètres sur l'arrière des vedettes. Sur l'avant, tout près, voici les deux grands bateaux; on les entend vivre en une rumeur sourde, on perçoit le chuintement de la mer violée par les carènes géantes.
Rizzo soudain crie sa joie délirante et, voyez, il rit de toutes ses dents qui jettent un éclair blanc, un éclair d'arme.
Des dreadnoughts !
Il les connaît... Il les reconnaît... Dieu est avec l'ItaHe!
Oh! les belles, majestueuses, formidables silhouettes ! Depuis des mois, il les attend, il les appelle,
il en rêve. Et les voici là, tout près; elles bloquent tout l'horizon de leur masse silencieuse, offerte, et quand même effrayante. Où va-t-on les frapper? Oh! n'importe oii, dans le tas, le coup est sûr et la vie est belle.
La vie... et même la mort après ce coup-là.
Trois cent cinquante mètres, distance idéale de lancement.
Un double déclic...
Les deux torpilles de Rizzo sont en route !
Puis la vedette, barre toute à droite, moteur déchaîné, s'enfuit dans l'ombre.
A la place qu'elle vient de quitter, sur le champ de moire grisâtre à reflets glauques de la mer indifférente, les bulles d'air qu'évacue le moteur de chaque torpille tracent deux sentiers blancs larges chacun d'une coudée et, chaque seconde, gagnant vingt mètres vers l'ennemi. On dirait que deux râteaux invisibles grattent la surface des eaux. A quarante nœuds les torpilles courent. Dans douze secondes elles frapperont.
Les yeux rivés sur les rubans d'écume qui se déroulent, implacables, Rizzo compte et, malgré lui, compte trop vite : douze... treize... quatorze... Tonnerre ! Les torpilles ont dû plonger et passer dessous... Quinze... Seize... Hourrah!
Deux commotions sourdes ébranlent l'air et les eaux. Deux détonations suivent, que le bruit du moteur étouffe. Deux colonnes d'eau et de fumée noire montent au flanc tribord du dreadnought, par le travers des cheminées.
Rizzo maintenant observe le second cuirassé. A-t-il aussi reçu son compte? On ne peut voir, c'est trop loin...
Et ce serait trop beau. L'autre est iademne. Une des torpilles d'Aonzo a passé sur l'avant du but, l'autre a coulé à pic juste au moment de le frapper en plein ventre.
Cette fois, c'est l'alerte. Des coups de sirène déchirent le calme. Un torpilleur fonce sur la vedette 15 pour lui couper la retraite. Allégée de ses torpiQes, l'embarcation semble voler. Elle passe, l'ennemi la suit à cent claquante mètres, droit dans son sillage.
Bang! Zzzz... Une fleur blanche à longue tige s'élance de la mer sur l'avant de la vedette. Gerbe de moyen calibre, mais un seul coup du calibre le plus petit suffirait à la couler. Rizzo regarde son adversaire. C'est un « haute mer » du dernier type : deux cent cinquante tonnes, vingt-huit nœuds, trois canons de 76 dont, heureusement, celui de l'avant peut seul tirer dans cette chasse proue sur poupe. Et la vedette est si petite... Oui, mais vingt-huit nœuds c'est trop pour elle. Le torpilleur gagne main sur main. Rizzo contemple ses grenades, ses belles grenades de cinquante kilogrammes.
Le torpiQeur tire toujours, et toujours aussi mal. Tous ses coups sont trop longs, mais à bout portant il faudra bien qu'il touche. Il n'est plus qu'à cent mètres.
— Attention, mon vieux, dit Rizzo à l'homme de barre, veille à gouverner droit et à tenir l'autre dans nos eaux.
Et, tranquillement, il règle ses grenades pour qu'elles éclatent une quinzaine de secondes après leur lancement. L'autre aura juste le temps d'arriver à leur aplomb. Après tout, il suffisait d'y songer... d'y songer sous la grêle d'obus.
La première grenade est à l'eau. L'Autrichien n'a rien vu.
Nom de Dieu! Elle n'a pas explosé! Vite, une autre.
L'autre éclate. Un peu trop tôt, juste à toucher l'étrave de l'ennemi, lequel, aflfolé quand même, vient
en grand sur la droite, tandis que Rizzo se défile sur la gauche, sauvé...
En bien, voici sa première pensée : « Deux torpilleurs italiens m'attendent, pas loin. S'ils se mêlent à la bagarre, ils sont capables de se faire couler. Prévenons-les tout de suite. »
Alors, au lieu d'appeler à l'aide, Rizzo lance un groupe de fusées qui veut dire :
({ J'ai torpillé. Ralliez Ancône. Je me débrouiQerai tout seul. »