‹ On se bat sur merChapitre 48 sur 62 · VII. — Les torpilles · texte numérisé non relu

VII. — Les torpilles

Allons voir les Autrichiens.

Le Szent Istvan et le Tegetthof descendent.

A bord du Szent Istvan.^ l'équipage est en alerte : une bordée debout; l'autre couchée, mais les hommes n'ont pas croche leurs hamacs, ils dorment à leurs postes de combat.

D'avaries en accrocs, le bâtiment fait route. A minuit et demi, il a fallu réduire à douze nœuds, un coussinet de la turbine principale bâbord ayant jugé bon de s'échauffer... De la bouche du commandant Seitz, le mécanicien en chef a entendu quelques dures vérités mêlées de reproches purement gratuits. Le malheureux a « laissé parler son chef ». Il aurait pu répondre que ses officiers, comme presque tous ses hommes et comme lui-même, ne sont pas à bord depuis un mois et n'ont jamais, avant ce jour béni, vu tourner les turbines du Szent Istvan. Mais à quoi bon

discuter? Le commandant est mal bordé ce soir; il finira bien par se calmer et, après tout, les coups de boutoir font partie du métier et le temps passé à les recevoir compte pour la retraite...

Bonne nouvelle à deux heures du matin : on peut marcher quatorze nœuds. Malgré quoi le commandant Seitz explose derechef. Le Szent Istvan, dit-il, fait trop de fumée... A vrai dire, le Tegetthof, qui suit à huit cents mètres, en fait encore plus et l'agrémente d'un énorme panache de flammes rouges. Tout ce qu'il faut pour attirer l'ennemi si l'on ne fait cesser incontinent ce feu d'artifice... Mais comment aviser le Tegetthof ? Par fanal ? Impossible, c'est trop voyant... Par T. S. F.? C'est défendu par l'amiral... Et le commandant Seitz de ronger son frein.

Dans les hunes, sur la passerelle, à toutes les pièces du Szent Istvan^ le service de veille est doublé. Mais on n'y voit guère. Plus on gagne vers le sud, plus l'atmosphère se barbouille d'une brume basse, signe de sirocco prochain. L'ennemi aurait beau jeu. Heureusement, l'escorte est là.

Le destroyer Velebit marche à mille mètres sur l'avant des dreadnoughts. A huit cents mètres sur leur droite comme sur leur gauche, trois torpilleurs sont en flanc-garde. Le cortège s'avance ainsi sur trois lignes de file parallèles.

Trois heures quinze. Le ciel commence de blêmir sur bâbord. On distingue à l'œil nu la fumée, — la sacrée fumée, — des trois escorteurs. A tribord, l'horizon de poix dévore les silhouettes.

— Et dire, grommelle le commandant Seitz, que

ces deux bateaux représentent exactement la moitié de nos forces navales et qu'on n'a pas été fichu de leur coller, comme gardiens, autre chose que ces six mouille-culs hors d'âge. Ah! Misère! Mais, au fait, où sont passés ceux de tribord? Titz, ajoute-t-il plus haut, vérifiez donc la position des torpilleurs.

— Bien, commandant, répond l'ojfficier de quart, lieutenant de vaisseau Titz Szegner, lequel murmure à part soi : « A quoi bon, puisqu'on n'a aucun moyen de leur faire un signal? Enfin, ça fait plaisir au vieux... »

Avec sa jumelle de nuit, il vérifie : les torpilleurs paraissent à leur poste.

— Eh bien? interroge le commandant.

Titz ouvre la bouche pour répondre... et la laisse ouverte. On dirait que quelqu'un a appelé là-haut, dans la hune... et une sirène hurle faiblement, très loin... par tribord...

Baoum!... Baoum!...

C'est tout près, c'est à bord. Deux pièces ont dû tirer. Mais quelles drôles de détonations étouô'ées. Et pourquoi? Oh! Malheur!

Le Szent Istvan soudain vibre comme si la mer tremblait sous lui... trois secondes, pas plus. Et, touchant par tribord la coque du dreadnought, un mur d'eau tout blanc surgit silencieux... et un autre mur tout gris, un peu plus sur l'arrière. Les deux murailles s'abattent en cataractes...

Silence... Personne ne tire... A-t-on rêvé? Le Szent Istvan poursuit sa route.

Descendons dans les chaufferies.

Les grands bâtiments de combat ont leurs fonds divisés en compartiments étanches aussi exigus que possible, afin de localiser les voies d'eau. Le remplissage d'un compartiment ne condamne pas un navire à mort, sauf s'il s'agit des machines ou des chaufferies, véritables cathédrales qne l'emploi de leurs appareils empêche de fractionner.

Naturellement, chaufferies et machines, lesquelles sont plus basses que la grosse cuirasse de ceinture, sont protégées de bout en bout par triple compartimentage et quintuple cloisonnement latéral. De dehors en dedans, vous trouvez d'abord la double coque, puis une coursive vide dont la paroi interne est une tôle, épaisse de cinq centimètres, à l'épreuve des explosions sous-marines, enfin des soutes à charbon.

Sur le Szent Istvan, il y a deux chaufferies, toutes deux immenses : la chaufferie avant et la chaufferie arrière. Chacune tient toute la largeur du bateau. Une cloison étanche transversale les sépare.

Mais ce dreadnought est marqué par le sort. La première torpille italieime file tout droit vers la chaufferie avant; elle va frapper près de la cloison transversale. Et c'est justement dans les environs de la même cloison, disloquée par le premier coup, que la seconde torpille explosera, en pleine chaufferie arrière cette fois...

Rizzo n'eût pas mieux réussi en posant ses explosifs avec la main...

Le ventre au feu, le dos sous la douche glacée des

ventilateurs, les chauffeurs sont à l'ouvrage. L'éclairage violent du compartiment montre leurs bonnes faces noires oii luisent les yeux et les dents. Les gradés s'affairent, proclamant qu'avec cette garce de fumée le bateau sera inévitablement torpillé et q^ie pas un d'eux n'en sortira. Les malheureux chauffeurs haletants besognent de leur mieux.

Brutalement : l'enfer. Dans la chaufferie avant, une explosion, dont les ondes sonores ne trouvent pas d'issue, casse les tympans. La muraille tribord projette en grêle horizontale les cent appareils qui s'y trouvaient boulonnés... et les boulons avec, mitraille qui martèle les tôles et fauche les hommes. Les lampes électriques s'émiettent. Par leurs cendriers ouverts, les chaudières jettent un reflet rouge sang sur des corps abattus, sur des gens qui cherchent à fuir. Au pied de l'échelle, un officier mécanicien barre la route. Dociles et résignés, les chauffeurs regagnent leurs postes.

Nouvelle secousse terrifiante. Cette fois, c'est dans la chaufferie arrière et c'est plus grave encore. La tôle extérieure de la double coque est crevée : brèche de quatre mètres sur cinq; la coque intérieure est crevée; la cloison pare-torpiUes est crevée; les deux murailles des soutes à charbon sont crevées. Tout a cédé sous la déflagration de cent cinquante kilogrammes d'explosif, bourrés par trois mètres d'eau. Dans le compartiment immense, la mer se précipite, lèche les foyers ardents, se vaporise à leur contact en sifîlements aigus, puis les noie. Plus rien à faire, sinon évacuer cette chaufferie arrière à présent remplie d'un

brouillard brûlant et plongée dans la nuit. A tâtons, officiers et seconds maîtres isolent les tuyautages, tandis que les hommes, déjà dans l'eau jusqu'au cou, se lancent vers les échelles. Derrière eux, des cadavres flottent dans l'ombre... tournoyant parmi les remous.

Pour tenir en route les dynamos et pour mettre en œuvre les turbines d'épuisement, il faut que la chaufferie avant étale le coup. Sinon, c'est la mort.

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