‹ On se bat sur merChapitre 49 sur 62 · VIII. — L'agonie · texte numérisé non relu

VIII. — L'agonie

Sur la passerelle, on ignore encore les détails.

— Monsieur Titz, dit le commandant, nous venons d'encaisser deux mines ou deux torpilles. Faites allumer les fanaux bleus d'alarme, donnez trois coups de sirène et rappelez tout le monde aux postes de sécurité.

Chose étrange, jamais la voix du capitaine de vaisseau Seitz n'a été si calme... Devant le danger, le chef a retrouvé tout son sang-froid.

— Des deux bords, stop, commande-t-U.

Dans l'instant, le blockhaus répond :

— Les machines sont stoppées.

Suivi de l'officier de quart, le commandant gagne l'extrémité de la passerelle, du côté torpillé. Soudain, le plancher cède sous leurs pieds comme un ascenseur qui démarre. Le bateau... chavire... Pas encore. L'inclinaison s'arrête à sept degrés.

Sept degrés de bande sur trente mètres de largeur,

sont chose effrayante. Dans les mers les plus furieuses, les roulis d'un dreadnought n'atteignent jamais cet angle-là. La citadelle magnifique, tout à l'heure si bien assise sur l'eau, d'aspect indestructible, fière de sa masse et de sa piiissance, n'est plus qu'un édifice à qui le soutien manque. Elle chancelle, elle va tomber...

Par les cent circuits électriques et porte -voix des transmissions d'ordres, conducteurs et tuyaux à gaines multicolores qui sont les nerfs sensitifs du navire, les mauvaises nouvelles d'en bas commencent d'affluer vers le blockhaus-cerveau. Le poste du commandant Seitz est là, jusqu'à l'ultime seconde. Cramponné aux mains courantes, il grimpe le sentier vertigineux qu'est devenue la passerelle. Descendu de la hune, un officier explique. Deux torpilles ont frappé. On a vu leur sillage à cinquante mètres du bord. On a crié aussitôt, trop tard; le périscope est resté invisible.

Tous sont d'accord : l'assaillant ne peut être qu'un sous-marin. Nul ne songe aux vedettes italiennes, et le torpilleur 76, lancé à la poursuite de Rizzo, n'a pas encore rendu compte. Mais torpilles ou mines, c'est tout un. Reste à savoir quels sont les compartiments crevés.

Quand le commandant arrive au seuil de la porte blindée, — trente centimètres d'acier, — du blockhaus, le réduit est bondé. Les officiers de manœuvre et de tir sont là, à leur poste de combat. Il s'agit de livrer bataille à la mer, ennemi tenace et puissant dont on va tenter d'arrêter, puis de refouler l'invasion.

La bande atteint maintenant huit degrés...

Sur le pont, la panique s'est déchaînée d'abord. Des matelots se sont jetés à la mer. Revolver en main, des officiers sont intervenus. Et l'arrivée du capitaine de frégate, commandant en second du Szent Istvan, a définitivement ramené le calme. Le voici maintenant qui surgit d'un panneau; ses vêtements ruissellent. Il s'est donc, lui aussi, jeté à la mer... Non, la mer s'est jetée sur lui : il arrive des chaufi'eries.

Des bruits étranges montent à présent des fonds. Turbines principales et moteurs auxiliaires stoppés, il semble que le cœur du navire ait cessé de battre. Mais on entend la mer qui se fraie passage dans les cales, tantôt en un gargouillement confus et tantôt en une terrible cascade. Parfois résonne une détonation sourde : une cloison vient de céder sous l'énorme pression. Parfois un claquement métallique sonne, comme un coup de gong, dans le silence des batteries désertes : c'est quelque objet lourd que la bande décroche et qui tombe sur la tôle d'un faux pont.

Regardons autour du bord. Dans le sud, le ciel s'illumine d'un bouquet de fusées rouges et vertes : c'est Rizzo qui prévient les siens. Un des torpilleurs d'escorte repêche les marins qui se sont jetés à l'eau tout à l'heure, navrant gibier pour les prochains conseils de guerre. Un autre commence, autour du Szent Istvan, une ronde folle. A toute vitesse il tourne, cherchant toujours le périscope et semant sans compter des grenades qui explosent en vain.

Quatre heures, le jour se fait. La bande atteint onze degrés...

Dans le ciel de l'est rose et doré, les îles vertes et blanches se détachent. Melada, toute proche, offre la baie Berguglie où le Szent Istvan pourrait aller se mettre au sec, s'il était seulement capable de marcher pendant une heure, tout doucement. Il n'y faut point songer : la précieuse vapeur des quelques chaudières encore vivantes travaille dans les pompes et dans les grandes turbines d'épuisement. Il faudrait que le Tegetthof vienne remorquer son frère, mais le Tegetthof est loin; on aperçoit dans le nord, son étemelle fumée. A toutes hélices, il a pris la fuite...

Les sous-marins ont imposé cette nouvelle règle aux grands navires de surface. Depuis le 22 septembre 1914, on n'a plus le droit de secourir un camarade torpillé. Ce jour-là, le sous-marin allemand U-9 ayant blessé à mort le croiseur anglais Aboukir, le croiseur Hogue a payé de sa vie le geste de rescousse ; puis le Cressy, s'élançant à son tour vers ses compagnons, les a rejoints au fond de la mer du Nord.

Mais, aujourd'hui, on vient d'apprendre qu'il n'y a pas de sous-marin; le torpilleur 76 l'a dit au retour de sa vaine poursuite. C'est une vedette italienne qui a fait le coup, et le 76 tremble encore : il a pris pour une torpiUe la grenade que lui a lancée Rizzo...

Le commandant Seitz rappelle le Tegetthof.

Sur le Szent Istvan, on pointe sur bâbord les quatre grosses tourelles triples, on jette à la mer les obus de 305 : contrepoids dérisoire, insignifiant allégement... On essaie d'aveugler les voies d'eau avec les grands

paillets^ dont les chaînes se brisent, accrochées par les quilles à roulis et par les tôles déchiquetées et rebroussées, lèvres des plaies énormes et hors d'atteinte qu'ont faites les torpilles. Un seul moyen, un seul espoir : étaler la rentrée d'eau avec les pompes, le temps nécessaire pour aller se mettre au plein sous Melada.

Tremblant, le Tegetthof rallie, croyant sa dernière heure venue. Sur sa plage arrière, les hommes préparent les chaînes de remorque. Une vague espérance se fait jour.

Mais voici qu'éclate une pétarade furieuse. Un torpilleur a ouvert le feu sur un objet flottant, et maintenant tous les autres tirent à plein jet dans l'eau, sur les gerbes du premier tireur, sur n'importe quoi, sur rien du tout. Il n'en faut pas plus pour épouvanter le Tegetthof qui s'enfuit derechef. Les minutes s'écoulent, les minutes précieuses... La bande du Szent Istvan est de quatorze degrés.

Le feu finit quand même par cesser et l'objet flottant flotte toujours. Ce n'est pas un périscope, mais un vieux couflin à charbon que quelque chauffeur a jeté par-dessus bord.

Rappelé de nouveau, le Tegetthof revient et... pour la troisième fois s'enfuit en envoyant salve après salve de ses pièces de retraite sur le sillage d'un torpilleur qu'il prend pour la trace d'une torpille. Le capitaine de vaisseau von Pergias, commandant du dreadnought, est un peu trop nerveux vraiment.

Le Szent Istvan a quinze degrés de bande. La chaufferie arrière est pleine depuis longtemps. Dans

la chaufferie avant, un tuyau d'évacuation du plus gros calil3re, crevé à son passage dans la coursive envahie, lance un jet énorme qui a noyé les feux des chaudières tribord et menace les chaudières centrales. Reculant pas à pas devant l'eau noire qui lèche leurs genoux, les chauffeurs chargent les derniers foyers pour tenir en pression les dernières pompes. De vagues quinquets les éclairent, car il n'y a plus assez de vapeur pour nourrir les dynamos.

Dans tous les compartiments de la cale, la mer cherche à s'insinuer. Voici la chambre des tubes lance- torpilles sous-marins, qui touche la chaufferie noyée. A la lueur falote des fanaux à bougie, les matelots torpilleurs aident quelques charpentiers à étayer la cloison avec des poutres. Comme tous les gens des fonds, ils ne savent rien, sinon qu'à chaque instant le parquet glissant s'incline davantage. Craquements, coups secs, plaintes de métal qui souffre... La cloison travaille, elle fait ventre, elle va crever, et les hommes aussi vont crever comme rats pris au piège. Vite, un coup de téléphone au blockhaus. Quoi?... Plus de téléphone. C'est vrai, puisqu'il n'y a plus de courant... Le porte-voix, alors. Criez, bon Dieu! Qu'on vous entende là- haut. Tonnerre, la bande augmente. Qu'est-ce qu'ils disent, au blockhaus? Évacuez... Ah!... Enfin...

L'enseigne de vaisseau des tubes ouvre la porte étanche, s'efface et fait évacuer tout son monde. Puis il sort à son tour, referme et boulonne la lourde porte. Une détonation derrière elle : la cloison vient de céder. Cinq cents tonnes d'eau se ruent dans le

compartiment des tubes ; le Szent Istvan se couche un peu plus, s'enfonce un peu plus.

Aucune soute ne reste sèche. Partout l'eau s'infiltre par les passages, réputés étanches, des conducteurs électriques, des tuyaux de vapeur et par les rivets que les explosions ont ébranlés.

On a essayé de redresser le bâtiment en remplissant, d'un seul coup, toutes les soutes à munitions de bâbord.

On a gagné un demi-degré !

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