IX. — La mort du « Szent Istvan
Le Tegetthof, enfin revenu, se décide à passer les remorques. Mais le Szent Istvan est trop lourd... A ses vingt-deux mille tonnes d'acier s'ajoutent les milliers de tonnes d'eau qui l'ont envahi. Grelins et chaînes cassent comme négligeables ficelles. Le dreadnought va mourir.
— Hissez les couleurs !
Seitz veut couler avec la grande enseigne flottante.
Rouge, blanc, rouge, rehaussé des armes de l'empereur et roi, le pa\dllon monte à la corne. Comme une dernière salve d'honneur, des coups sourds ébranlent le navire. La mer salue celui qu'elle va dévorer. Sous sa pression irrésistible, les lourdes plaques cuirassées, lesquelles, au plafond des soutes, obturent les orifices d'embarquement du charbon, sautent en l'air une par une. Par les trous béants
jaillissent dans l'entrepont des geysers gros comme des piliers de cathédrale. Leur coup de bélier formidable et continue cogne contre les tôles du plafond et retombe en flots énormes qui, suivant la pente, se jettent sur tribord, ajoutant l'efifort de leur masse haineuse à tout le poids liquide engouffré dans les fonds.
D'un seul coup, la bande atteint vingt degrés...
Sur ordre du commandant, les clairons rappellent en haut tout l'équipage.
Voici venir les mécaniciens, les chauffeurs, les soutiers du charbon et les soutiers des poudres, tous les braves dont le métier est de vivre, de combattre et de mourir obscurément, au fond des caves en tôle d'acier. Et quand personne ne remonte plus, le commandant en second, fanal en main, descend pour voir si tous ont bien entendu les sonneries libératrices.
Qu'attend-on pour abandonner le vaisseau condamné?
On attend qu'il coule. C'est question d'honneur. Tant qu'une tôle émerge, la tradition des marins leur ordonne d'espérer. Quelques compartiments étanches tiennent encore. Un torpilleur a prévenu le port de Lussin et les gens de Lussin ont câblé à Pola. Les gros remorqueurs doivent être en route et les îles sont là, à deux pas. Avec ce temps merveilleux, cette mer d'huile, on aurait pu les atteindre déjà si le Tegetthof avait manœuvré plus tôt... et plus bravement.
Songez qu'il est cinq heures et demie, et que le Szent Istvan a été frappé à trois heures quinze.
Vingt-cinq degrés de bande. Les casemates tribord entrent dans l'eau; les gueules de leurs pièces de 15 s'immergent comme pour canonner quelque sous -marin.
Vingt-huit degrés. Le haut de la muraille qui fut verticale est au niveau de la mer.
— L'équipage à bâbord. Aux postes d'abandon! Sur ce pont aux trois quarts chaviré, les matelots
se hissent, s'accrochent aux rambardes de bâbord.
— Hourrah!
Sous la passerelle, un groupe de maîtres et de seconds maîtres a poussé ce cri. Aucim^ écho : les marins se taisent...
Trente degrés.
Les torpilleurs tournent toujours autour du bord. Leurs lames de sillage viennent déferler doucement et comme caressantes, sur le pont dont le côté tribord s'enfonce.
Les canots du Tegetthof^ les baleinières des torpilleurs s'approchent pour le sauvetage.
Six heures. Le chavirement continue sans arrêt, inexorable. La bande atteint trente-cinq degrés, les dépasse...
Six heures cinq. Le Szent Istvan se couche. La mer lèche le bas des tourelles, le pied des mâts et la gueule noire des deux cheminées pointées sur l'horizon de l'ouest, tandis que les douze canons de 305, tout à l'heure orientés par le travers bâbord, menacent le ciel.
— A la mer tout le monde !
Le flanc bâbord émerge, immense, peint en vert,
tout englué d'algues près de ce qui fut la flottaison. Le long de la paroi glissante, les hommes dévalent. La quille latérale arrête leur chute; ils l'enjambent pour le dernier plongeon.
Le capitaine de vaisseau Seitz reste sur sa passerelle.
L'effrayante culbute continue. Les mâts ont disparu et les cheminées, enfin les tourelles. Par les panneaux submergés, l'air emprisonné dans la coque s'échappe et siffle rageusement, soulevant le long de l'épave un ressac tout blanc d'écume qui joue sur l'énorme ventre verdâtre, comme si quelque monstre antédiluvien jailli de l'abîme, quelque cétacé de cent cinquante mètres, était venu s'ébrouer là.
Et voyez : le navire paraît vivre encore. Un instant, les remous ont passé sur lui comme la houle couvre et découvre un récif à fleur d'eau et voici qu'en un soubresaut prodigieux, il émerge soudain, allégé par la chute des quatre tourelles cuirassées arrachées de leurs emplantures.
Mais c'est le dernier spasme. Le colosse chaviré pique vers le fond, l'étrave première, l'étambot soulevé montrant un instant les hélices et le gouvernail. Dans un glissement silencieux, lentement, sans un remous, le Szent Istvan disparaît, majestueux cercueil pour l'officier et les treize hommes qui ont péri dans les chaufferies, et pour soixante-quinze disparus, emmurés dans des compartiments qu'il fallut tenir fermés pour le salut du navire et qu'on essaya en vain d'ouvrir alors qu'il était trop tard.
Szent Istvan, — saint Etienne, patron de la Hon-
grie, — repose sur le sable noir de l'Adriatique, à six milles dans l'ouest de l'île Premuda, par soixantedix mètres d'eau.
Dans quatre mois, son frère, le Viribus Unitis, périra à son tour, éventré en plein port de Pola par Rossetti et Paolucci, ofl&ciers héroïques, lesquels iront à la nage, remorqués par leurs propres torpilles, les fixer au flanc du dreadnought.
Mais la mort du Szent Istvan suffit à faucher les projets d'offensive de l'amiral Horthy. Le moral des marins d'Autriche est à jamais abattu; la flotte autrichienne est morte.
En cette nuit du 9 au 10 juin 1918, l'Italie, sur mer, a doublement vaincu.