‹ On se bat sur merChapitre 6 sur 62 · VI. — L' « Amiral- Hamelin · texte numérisé non relu

VI. — L' « Amiral- Hamelin

Les Chargeurs Réunis avaient autrefois une série de cargos mixtes, navires à passagers et à marchandises, portant des noms d'amiraux. Les gens peu pressés, et que rebutaient les prix de passage des grands courriers, embarquaient sur ces navires et s'en trouvaient bien. Robuste barque de cinq mille tonnes, V Amiral- Hamelin était commandé par le capitaine Guibert, de Binic. L'état-major était moitié normand, moitié breton. Lannion, Tréguier, Paimpol, Saint-Malo avaient fourni presque tout l'équipage, à l'exception de quelques chaujQfeurs noirs ou arabes, d'un boy annamite et d'un maître d'hôtel suisse.

Le 2 octobre 1915, VHamelin embarque trois cent douze passagers militaires, en route pour rejoindre à Salonique, les 17^ et 23^ régiments d'artillerie et le 2^ groupe d'aviation, h^ Amiral- H amelin part seul... Tous les torpilleurs de l'armée navale sont au travail dans les parages de Matapan et de la Crète, où les sous-marins donnent en grand. Et notre misère est telle que, pour habiller Pierre, le commandant en chef est obligé de laisser Paul complètement nu.

Peut-être pourrait-on attendre? Impossible de perdre une heure. La Guerre fait charger et partir, au plus tôt parés, tous ses transports. Sitôt prêts, on les pousse dehors, sans même les grouper par deux, souvent sans prévenir la Marine. Et quand il s'agit d'un envoi de munitions, — on en manque en Macédoine comme partout, — c'est une bousculade inouïe. Or Y Amiral-Hamelin emporte deux mille obus de gros calibre, quinze mille coups de 75 et deux millions de cartouches pour fusils et mitrailleuses. Comment voulez-vous retarder cette expédition?

Corse, Sardaigne, cap Bon, Pantellaria. Le cargo a franchi sans incident toutes ces étapes. Dans la nuit du 6 au 7 octobre, il arrive au seuil de l'étendue déserte qui s'étale entre Malte et la Grande Syrte. Terrain vague où sans doute les sous-marins ne vont pas perdre leur temps et brûler leur benzine pour rien...

L'aube du 7 octobre. Dans l'est, le ciel et la mer calme s'éclairent d'une lueur tendre. C'est réellement l'aurore aux doigts de rose. L'ouest reste sombre et voilé d'une brume légère qui rapproche l'horizon.

5 heures. — h^ Amiral-Hamelin s'éveille. Des artilleurs, tôt levés, émergent des écoutilles, calots posés à la diable, vestes ouvertes. Quelques-uns, demi-nus, se dirigent vers les bailles d'eau douce pour l'ablution matinale. Gamelles en main, d'autres gagnent la cuisine, oiî chauffe le jus. De la passerelle, une voix tonitrue :

— Kerleau, faites faire demi-tour à tous les pelletas qui n'ont pas leur ceinture de sauvetage.

Et tâchez de dénicher un gradé pour leur appuyer la chasse. Avec ces clients-là, nous verrons une belle pagaye si nous sommes seringues...

C'est Cariou, le second capitaine, de quart de quatre à huit heures du matin. Sa carrure de Brestois peu patient se penche sur la rambarbe. Et Kerleau, maître d'équipage, un gars de Tréguier, accentue d'un parler sonore et peu choisi les ordres de l'officier. Ils savent bien, l'un et l'autre, qu'il n'y aura pas de pagaye. Deux fois par jour, on a fait l'exercice d'évacuation. Tous les soldats connaissent leurs postes, et la question, posée mille fois : « Arrive ici, canonnier. Où est ton canot? » attire maintenant une réponse immédiate et précise. De plus en plus nombreux, les artilleurs sortent des panneaux; leurs bonnes figures, hilares et reposées, les montrent heureux de la détente que leur ojffre cette traversée, après les horreurs du front, et jouissant d'instinct de ce spectacle admirable : le lever du soleil sur la mer très douce.

Cariou, lui, est blasé là-dessus depuis longtemps, car son métier de second lui octroie, chaque matin, le quart du jour. Il poursuit les opérations rituelles du branle-bas : ordres aux maîtres pour la propreté du navire, envoi d'un gabier dans le nid de pie, relèvement du soleil pour le calcul de la variation.

Boum... Un bruit sourd, ouaté, mangé par les rumeurs du bord, venu on ne sait d'où... Seuls, les gens de la passerelle l'ont perçu.

— Du silence sur le pont ! hurle Cariou.

Kerleau siffle : un coup long suivi de cinq ou six coups piqués, suraigus. Plus un souffle... Le commandant Guibert sort de sa chambre de veille. Boum!... C'est net, cette fois, cela vient de l'ouest, et tous ont entendu. Dans le siUage d'écume, très loin, une toute petite gerbe jaillit, retombe.

Et voici l'ennemi. A mille mètres peut-être, juste sur l'arrière, une infime tache noire sur la mer. C'est à peine aussi gros qu'une chaloupe, dirait-on. A la jumelle, Guibert observe cet infiniment petit... Tiens, on le voit mieux, il a sûrement changé de route. On dirait une planche mince surmontée d'une guérite basse. Un éclair rouge derrière la guérite... puis la planche mince disparaît. Le sous-marin a remis le cap sur VHainelin. Évidemment, son canon est sur l'arrière du kiosque, et il est forcé d'embarder, pour envoyer chaque coup. Et chaque embardée lui fait perdre du terrain. On pourra peut-être s'échapper.

En bas, on pousse les feux. Cuny, chef des machines, Huet, troisième mécanicien, donnent l'exemple. La pression monte vite. La coque du grand cargo vibre sous la pulsation hâtée des pistons. Un coup double et un coup simple piqués par la cloche du bord : cinq heures trente. A cet instant, le quatrième obus éclate sur la dunette, le cinquième crève une cheminée, les suivants font grêler sur les superstructures des balles de shrapnells...

L'ennemi gagne main sur main. Il n'est plus qu'à huit cents mètres. Sûr du résultat, il tire lentement sur la cible imposante qui se détache, toute noire, contre le soleil dont la réfraction fait une

énorme ellipse rouge sang. Fuite impossible, et pas une pièce pour riposter... Il faut arrêter cette canonnade qui va détruire les canots de sauvetage et massacrer inutilement les soldats. Le commandant Guibert se décide : la sirène de V Amiral- Hamelin pousse trois grands cris douloureux, prolongés et graves, le signal d'abandon.

En un clin d'œil, les soldats se rassemblent et s'alignent, chacun devant son canot. Les maréchaux des logis font l'appel, comme à l'exercice ; les « présent » résonnent clairs et calmes. Et les gradés rendent compte à leurs chefs, au capitaine de Vaumas, aux lieutenants de Cazenove et Hustruy, au souslieutenant Vilmin, enfin au capitaine Vigneron le plus ancien de tous, chef du détachement embarqué.

En même temps, des pavillons du code international montent au grand mât : « Je suis stoppé ».

6 h. 30. — L'ennemi tire depuis une heure. Tout siffle à bord : éclats qui giclent au-dessus des têtes, trilles du maître Kerleau rythmant la manœuvre des garants d'embarcation, fuite assourdissante de la vapeur par les collecteurs crevés. L'évacuation commence. A tribord, du côté de l'ennemi, sont les canots 1, 3, 5, 7 et la baleinière ; à bâbord, 2, 4, 6, 8 et le youyou.

Le sous-marin est à quatre cents mètres à peine. Posément, il tire sur les embarcations. La baleinière, bosse larguée par un maladroit, part à la dérive, inutile... Coupé en deux, le canot 1 coule; le cuisinier Chastan, le maître d'hôtel Marchon et deux soldats déjà embarqués sont engloutis...

Cariou surveille le mouvement ; sa tranquillité est contagieuse. Penché sur le plat-bord il s'étonne :

— Eh bien! le canot 3, qu'attendez-vous pour dégager de là ?

— J'attends d'avoir tout mon monde, répond froidement Nédellec, troisième lieutenant du bord.

Et, pendant cette attente, autour de Nédellec, les chauffeurs Clous et Urvoy sont tués, une dizaine de soldats sont blessés. Enfin, l'embarcation déborde et s'éloigne.

Cordier, premier lieutenant, fait parer les garants du canot 5. Un éclat l'empoigne et l'abat. Et, comme un chauffeur se précipite :

— T'occupe pas de moi, dit l'ofiicier, sauve-toi vite.

Du bord opposé au feu, les bâbordais ont pu s'éloigner sans casse. Mais soudain les canots 6 et 8 nagent à pleins bras vers la pluie de shrapnells, vers le canot 5 criblé, coulant bas d'eau. Ils accostent. Tranquillement, sous les balles, le lieutenant Hustruy, du 17^, répartit son monde dans les embarcations intactes, puis débarque le dernier, comme doit faire un chef \

Le sous -marin qui vient d'interroger le canot 6 est tout près^ C'est un grand navire camouflé en zigzags blancs et noirs. Sur son flanc bâbord, trois valises à torpilles sont ouvertes, vides... Il bat pavillon autrichien, camouflage encore qui lui permet, à lui, Allemand, d'envoyer au fond les navires marchands d'Italie, bien que l'Italie ne soit pas encore en guerre avec l'Allemagne. Il n'y a plus grand monde

sur V Amiral' Hamelin. Le dernier canot a emmené Pichouron, médecin auxiliaire du 25®, son infirmier Bernard et les blessés. Sur la passerelle demeurent Guibert, Vigneron, de Cazenove. Sur le pont restent encore les gens des embarcations disparues, canot 1 et baleinière.

L'Allemand ne les voit pas. Pensant n'avoir plus personne à assassiner sur le navire, il envoie, à sept heures, une torpille qui crève la cale 2. Explosion, gerbe habituelle, ruée torrentielle de l'eau dans les fonds. Guibert apprécie le coup.

— Une veine que cette sale bourrique n'ait pas tapé dans la première cale. Nous sautions en l'air...

Dans la cale en question sont les munitions. Et la catastrophe n'est que différée, car le grand panneau vomit des flammes. Un obus a mis le feu aux balles de fourrage. Il est temps de filer.

— Aux radeaux tout le monde, et vivement, commande Guibert.

Le lieutenant de Cazenove rassemble tous les errants et grimpe sur la dunette où sont les radeaux. Sur le groupe arrivé bien en vue, les Allemands reprennent le feu... Boucherie systématique. Dans le tas, tous les coups portent. Cinq fois quelques malheureux s'abritent, cinq fois Cazenove les ramène ^ Les amarres larguées, on pousse à l'eau les grands flotteurs et tous descendent, les blessés d'abord. Atteint d'une balle, Cazenove se jette à la mer, repêche un de ses hommes et ne monte qu'ensuite sur un radeau... Ainsi travaillent, coude à coude, matelots et soldats.

Cependant qu'une deuxième torpille, frappant la cale 3, achève le grand navire agonisant. Alors seulement le capitaine d'artillerie Vigneron, puis le capitaine au long cours Guibert consentent à se jeter à l'eau, sachant qu'ils sont les derniers vivants restés à bord. Et, comme s'il n'avait attendu que leur geste, V Amiral-Hamelin se mate verticalement, l'étrave au ciel, découvrant sa carène rouge où bée la déchirure de la cale 2.

Une avalanche d'objets pesants, déracinés, arrachés de leurs emplantures, glissent sur le pont, dans une dégringolade terrible, fracassant tout sur leur passage. Une seconde, le bateau hésite. On dirait qu'il se cramponne à la surface, ou que son étambot s'appuie déjà sur le fond. Puis, doucement, il part. Par la grande écoutiQe centrale, par les cheminées couchées et béantes, la mer se rue dans la chaufferie, envahit les foyers ardents. Les chaudières sautent, enveloppant le grand cadavre rouge et debout d'un linceul cotonneux de vapeur blanche. Puis l'eau monte lentement jusqu'au panneau de l'avant, pénètre dans la cale 1, où l'incendie fait rage. Au contact du feu et des tôles brûlantes, la mer se vaporise en hurlant. Le gaillard d'avant seul émerge encore, dix mètres, puis cinq, puis, soudain, plus rien. Sans un remous, V Amiral-Hamelin disparaît, piquant vers la couche de sable fin où il va dormir, à trois mille mètres plus bas...

8 heures. — Le sous-marin a disparu, lui aussi, en plongée, cap au nord. A présent, les canots sont tout seuls. Grâce à Dieu, la mer est calme. Matapan,

la terre la plus proche, est à trois cent cinquante kilomètres. Avant de faire route, il faut ramasser les gens qui flottent, accrochés à des planches, à des auges, à des cages à poules. Les embarcations cherchent \..

A quatre heures du soir, deux grosses fumées surgissent à l'horizon. A vingt nœuds, alertes et trépidants, arrivent le Mameluck et V Aspirant- Herber, deux torpilleurs de France. A huit heures du matin, le Dannebro g, yacht royal danois, a aperçu à toute vue la colonne de feu de rAmiral-Hamelin qui brûlait. Aussitôt, par T. S. F., il a appelé au secours et donné le point. Depuis ce moment, les deux torpilleurs se hâtent.

h^ Aspirant' Herber hèle les naufragés.

— Un navire-hôpital nous suit. C'est la fumée que vous voyez là-bas. Il vous prendra à son bord.

— Merci, répond le commandant Guibert. Voulez-vous nous aider à chercher? Il nous manque encore du monde.

Lentement, les torpilleurs zigzaguent parmi les épaves, repêchent huit hommes, les huit derniers... Puis on se compte. La mer a conservé cinquante-cinq artilleurs et six hommes de VHamelin. Les autres : trente-six provenant du cargo et deux cent cinquante-sept passagers militaires, montent à bord du Dunluce-Castle, hôpital anglais, en route de Moudros à Malte, alerté par V Aspirant-Herber. Ainsi, les quarante-huit blessés auront des lits... et des soins. Tous peuvent s'estimer heureux d'avoir trouvé là, en octobre, brise apaisée et mer clémente.

Sur l'eau toujours calme, seuls surnagent quelques débris flottants et les deux embarcations que le Nord-Caper va rencontrer.

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