VII. — Corps et biens
Le Nord-Caper prend en remorque la baleinière et se remet en route parmi les épaves, parmi les flaques d'huile que le soleil irise de toutes les couleurs du prisme. La nuit du 24 au 25 octobre est claire et calme. Du chalutier, on aperçoit les deux cargos du convoi plaqués en noir sur la traîne argentée de la lune à deux jours de son plein. A minuit, sort de l'eau le feu du cap Matapan, clin d'oeil blanc coupé d'éclairs rouges. A deux heures, le convoi double la pointe nord de Cérigo, l'ancienne Cythère, hérissement de pics aigus séparés par le mystère sombre des vallées.
Par bâbord, c'est la Morée, trident grec pointé vers le sud. Seule est visible sa pointe orientale, la presqu'île d'Elos que termine, tombant tout droit dans la mer, l'énorme et majestueux cap Malée. Au clair de lune, la grande muraille semble habillée de neige. Une tache noire à mi-pente : c'est la cahute du caloyer bénisseur qui, depuis des lustres, dessinait au-dessus de tous les navires en vue le triple signe de croix. Maintenant, l'ermite se cache pour n'avoir pas à faire un geste d'anathème sur ces eaux...
Malée. C'est le point où Lacombe doit abandonner le cargo anglais. Le Nord-Caper, suivi de la Marie- Louise, incline sa route vers l'est-nord-est, vers Milo.
h'' Arêihuse s'éloigne, d'abord silhouette noire dans la nuit nacrée, puis fantôme gris qui diminue... s'estompe... se dissout... Plus d/'Arêthuse... Jamais plus...
Qu'est-elle devenue? On n'en sait, on n'en saura jamais rien. Nul sous-marin n'a claironné sa destruction. Dans cette mer où, toutes les deux heures, on frôle une côte ou une île, où tout passant est repéré, reconnu, signalé, pas un cadavre, pas une épave n'a flotté pour dire : « Ici a péri V Arêthuse. » Mystère total de la perte corps et biens.