‹ On se bat sur merChapitre 8 sur 62 · VIII. — La patrouille · texte numérisé non relu

VIII. — La patrouille

Dix jours plus tard, 4 novembre, le Nord-Caper suit la côte Cretoise, en alerte. Il s'agit, disent les ordres reçus à Milo, de rechercher les sous-marins ennemis pour les détruire, de trouver et de supprimer leurs dépôts de ravitaillement.

Les dépôts en question n'existent pas, mais personne ne s'en doute. Pendant trois années encore, des nuées de petits bateaux fouilleront des centaines de calanques, bouleverseront des milliers de cargaisons, avec l'espoir de trouver, un beau jour, au fond de quelque cale, les fameux bidons... Dieu seul sait sur combien de fausses pistes les Allemands nous ont lancés, avec cette histoire de ravitaillement. Pendant qu'on cherchait, on laissait une paix royale à leurs sous-marins. Et leurs commandants devaient bien rire... RéeUement, il y avait de quoi. Car il eût suffi, à nous et aux Anglais, de regarder naviguer

nos propres bateaux, pour nous rendre compte qu'en croisière de guerre un sous-marin à moteurs Diesel dépense toutes ses torpilles et met sur le flanc son équipage bien avant d'avoir brûlé la moitié de son pétrole. Le moindre submersible a, dans ses citernes, de quoi couvrir quatre mille milles (huit mille kilomètres). Et, s'il emploie ses ballasts comme soutes de réserve, il peut franchir dix mille milles avant d'être à sec.

Donc, le Nord-Caper est en chasse... La côte sud de Crète est suspecte et, particulièrement, Grabousa, Élaphonisi, Kalo-Limniones et Sidero. Là sont les dépôts secrets, afiirment les Grecs. Par quelle voie extraordinaire la benzine a-t-elle bien pu arriver? Par les vapeurs neutres ? Mais, depuis le 4 août 1914, on les a visités, de fond en comble, à chaque voyage. Notez que, pour remphr les réservoirs d'un seul sousmarin, il faudrait cinq mille cinq cents caisses de dix litres, masse plutôt encombrante et difficile à dissimuler.

Alors? Alors, tout cela ne tient pas debout. Mais Lacombe est sur une piste. Bonne ou mauvaise, il faut la suivre jusqu'au bout, ne fût-ce que pour prouver à l'ennemi qu'il n'est plus chez lui dans la mer Egée.

En cette matinée du 4 novembre, une brise fraîche du sud-ouest évente la côte occidentale de Crète, dont l'extrémité nord est marquée par Grabousa, squelette d'îlot rongé par la mer, sans un arbre, sans un buisson. Un vieux château fort vénitien le couronne, une des forteresses que la Sérénis-

sime République a conservées le plus longtemps et qu'un beau jour elle a vendue aux Turcs pour un baril de sequins. Ce fort commandait une petite baie qui gît dans l'est. Mauvais abri, fond de roches couvertes d'une mince couche de sable, qui suffit à faire croire aux navires que le mouillage est sûr. Et ceux qui se risquent là voient leur ancre chasser à la moindre bouffée de nord et, partant à la dérive, s'empalent sur les écueils de Tigani. Voyez-vous un sous-marin, avec sa coque extérieure en papier, venant s'abriter là? C'est pure plaisanterie...

Lacombe décide quand même de jeter un coup d'oeil sur la forteresse. Tiens, un canot... on le dirait en grand'garde. Coup de canon de semonce. Poursuite. L'embarcation se réfugie dans une calanque où huit goélettes sont ancrées. Seraient-elles de bonne prise? Pendant que le youyou du chalutier cingle vers l'îlot, on fouille les voiliers. Papiers en règle, naturellement, et rien de suspect dans les cales. Ils disent attendre une saute de vent pour gagner la côte sud. Des sous-marins? Aucun d'eux n'en a vu. Des dépôts de benzine? Pas davantage. A terre, l'enseigne Poulallier et huit hommes se hissent le long des pentes rôties de Grabousa; on croirait que la roche va éclater de chaleur. Au vieux château, un chemin de ronde, puis une poterne délabrée mènent à un escalier édenté dont l'équipe descend la soixantaine de marches pour trouver, dans une grande cour carrée, deux énormes canons de bronze portant fièrement, sur le renfort de culasse, le lion de Saint-Marc. Nulle trace de benzine. Rentré à bord,

le détachement commence de se gausser ferme des indicateurs crétois.

Ils sont quatre à bord du Nord-Caper. Le service des renseignements d'Athènes prétend les avoir triés sur le volet. Sur les quatre, trois ne sont bons à rien. A bord du chalutier depuis deux jours à peine, ces messieurs se plaignent du manque de confort. Je préfère ne pas insister sur ce que répondent nos matelots à leurs jérémiades. En outre, ils accablent le commandant de perpétuelles demandes de subsides... Pourtant, on les paie quatre francs par jour pour ne rien faire ou presque, car leur unique occupation a été, jusqu'à présent, de céder à un mal de mer incoercible, toujours à la grande joie de nos marins. Des Crétois, ces gens-là? Leurs papiers l'affirment. Mais nous savons ce qu'en vaut la feuille... Lacombe décide de les débarquer. On essaiera d'utiliser leurs facultés à terre.

Le quatrième s'appelle Kristoulakis : il est d'un modèle tout autre. Il descend de ces montagnards de Candie que ni Venise, ni le Grand Seigneur n'ont pu dompter. Bergers et brigands, solides, sobres, agiles, énergiques, tireurs infaillibles, autrefois à la fronde, puis à l'arc, à présent au fusil, rançonnant les conquérants qui prétendaient leur faire payer la dîme... Un proverbe grec dit : « Les Crétois ignorent la mer. » Kristoulakis, pêcheur d'épongés, puis capitaine de voilier, fait exception. Contrebandier ou caboteur ? Peut-être les deux, et sûrement forban. Mais forban dont les yeux reflètent l'âme simple et farouche. Grand, maigre, tanné et moustachu, cet

homme de quarante-cinq ans donne l'impression d'une force tranquille, presque endormie, jusqu'au moment où l'on parle des Turcs. Alors, ses muscles se crispent, sa figure change, on dirait un fauve prêt à bondir. Pour un peu, il grincerait des dents... Il a déjà assouvi en partie sa haine lors de l'insurrection, et Lien des Turcs ont tâté du coutelas gigantesque que Kristoulakis porte toujours à sa ceinture et avec quoi il a, très proprement, égorgé nombre d'Allemands, car ce gaillard arrive d'Arras, et la Légion étrangère a regretté son départ. L'équipage du Nord'Caper est très fier de cette recrue. Cependant, Kristoulakis est silencieux, presque sauvage, mais Lacombe a su le conquérir dès le premier contact. Ce Cretois, féru de liberté, a pour son commandant des yeux de chien fidèle. Ce n'est pas de la discipline, mais une espèce d'adoration.

Pendant la nuit du 4 au 5 novembre, le Nord- Caper, route au sud, suit de tout près la côte occidentale de la Crète. La brise a hâlé l'ouest en mollissant; le ressac de la houle, qui rebondit contre les falaises accores, s'amuse avec le petit bateau dont les bastingages font cuiller, tribord et bâbord, à chaque coup d'un roulis énorme. A terre, pas un feu, pas un bruit. Une heure avant l'aube, le Nord-Caper double Elaphonisi et vient sur la gauche cap à l'est pour longer la côte sud.

Le jour se lève, teintant de rose les premières neiges qui ont poudré cette nuit les plus hauts sommets des Monts-Blancs qui dominent la Crète occidentale. Puis la neige fond au premier rayon du soleil.

Voici Selino-Kastelli, un des multiples Kastelii qui gardaient les mouillages des galères de Venise. Sur une presqu'île s'étagent deux forts superposés, le turc bâti sur les ruines du vénitien, et tout un groupe de tours de veille pointues, qui semblent jouer aux quatre coins. Tours vides? Sans doute. Les véritables guetteurs doivent être deux hommes qu'on aperçoit sur une hauteur de l'arrière-plan, faisant des signaux, bras en croix, puis se hâtant de disparaître. Ces signaux-là ont dû faire brusquement plonger un sousmarin là-bas, derrière la pointe. Vraiment, rien n'est exaspérant comme cette chasse menée avec la certitude que la bête s'échappera toujours...

Le Nord-Caper double la pointe. Le mouillage est désert. Sur la côte, quelques maisons minables, une plage de galets, sur quoi chante un ruisseau venu de la montagne et sortant d'une voûte de platanes et de lauriers-roses. Les indicateurs descendent à terre et reviennent bientôt, bourrés de renseignements. Deux sous-marins sont restés trois jours à Elaphonisi et sont partis le 1^^ novembre, l'un vers l'est, l'autre vers l'ouest. On leur a vendu cent caisses de benzine qu'un voilier a apportées de Selino-Kastelli. On connaît les noms du marchand et du capitaine. Mieux encore, le sieur Miaounakis et l'hôtelier Tsanakis offrent, contre espèces sonnantes et nombreuses, de conduire les Français aux endroits où la benzine est cachée.

Le Nord-Caper n'a pas un sou. D'ailleurs, si l'affaire s'arrangeait, les deux Grecs en question installeraient eux-mêmes les dépôts clandestins. Le

piège est grossier. Réfléchissons : cent caisses de benzine, cela fait environ une tonne? On ne va pas loin avec cela. Et deux sous-marins? Voyons. D'après les T. S. F., il y a eu un torpillage le 3 novembre, à cent cinquante milles dans le sud-est de Sélino. L'auteur en serait le sous-marin parti vers l'est. Quant à celui qui aurait filé vers l'ouest, il n'a encore rien fait. Jusqu'à plus ample informé, on peut croire qu'un seul sous-marin s'est montré sur la côte% peut-être tout simplement pour donner lui-même aux Grecs les faux renseignements à transmettre aux patrouilleurs...

Lacombe explore Elaphonisi, puis l'île Gavdo^ où le sous-marin aurait été vu. Nulle trace d'abordages récents sur les plages désertes des deux îlots et nul ravitailleur mouillé. En route vers Kalo-Limniones.

La triple chaîne de montagnes, colonne vertébrale de la Crète, Mavra-Vouna à l'ouest, Ida au centre. Dicté à l'est, rejoint la mer, sur son versant nord, par une série de plateaux en gradins. Tous les ports de l'île sont sur la côte septentrionale. La côte sud, au contraire, presque partout directement surplombée par les grands sommets, est à la fois inhospitalière et pittoresque infiniment. Sous la lumière exquise, cette traversée serait une vraie croisière de plaisance, si l'on n'était obsédé par la menace du monstre submergé qui, peut-être, vous guette là tout près.

Nul ne s'inquiète de la torpiQe possible, mais on veille le périscope pour tâcher d'éperonner l'ennemi. Recherche illusoire. Songez à l'aspect que peut avoir ce cylindre de huit centimètres de diamètre

lorsqu'en un point quelconque de la mer immense il émerge d'un demi-pied pendant dix secondes, puis disparaît... Par mer d'huile, parfois son sillage le trahit. Mais le plus léger clapotis brouille la trace. Le voir est une affaire de hasard. Une chance sur dix mille, peut-être.

Le Nord-Caper, cap à l'est, suit la côte sud, dédale de masses rocheuses habillées de pins et de cyprès jusqu'à mi-pente, et culminant à deux mille cinq cents mètres par les sommets chauves et désolés de la Mavra-Vouna. Voici Sphakia, adossée à la montagne. Avec Hierapetra, c'est la seule oasis de ce désert pierreux, le seul point de ces trois cents kilomètres de côtes où, du large, on aperçoive des maisons. Aucune chance de trouver à Sphakia des marchands de benzine, car le mouillage le plus voisin, Loutro, est à six heures de marche par une piste, oii le transport des caisses serait un tour de force. Puis la côte redevient sauvage. Entre des rochers gris ou bleuâtres, debout ou écroulés, on aperçoit l'entrée de gorges creusées par des torrents invisibles, dont les méandres se devinent par les lentisques et les arbousiers qui profitent de leur fraîcheur. Aucun être humain en vue. A la jumelle on distingue, accrochés à la montagne, quelque ferme sans bétail, quelque cahute de berger inhabitée, quelque champ d'oliviers désert. Parfois un tourbillon poudroie sur une pente. On dirait une trombe qui naît. C'est la poussière d'un troupeau de chèvres sauvages lancées au triple galop.

Pendant toute la journée du 5 novembre, le Nord-

Caper surveille. Malgré le beau temps, aucune barque de pêche n'est à la mer. Du reste, Lacombe n'a vu, ce jour-là, aucune baie où un sous-marin puisse mouiller en sûreté. Par vent du sud, un navire à l'ancre serait en perdition et, par vent du nord, les rafales tombent des sommets avec une violence inouïe; la mer n'est plus qu'une nappe d'écume; aucun va-et-vient de canot, aucun accostage n'est possible.

Un peu avant l'aurore du 6, des feux soudain s'allument dans une faille de la montagne, près de Kalo-Limniones, baie suspecte. Attendons l'aube.

La voici. Et soudain surgit la masse colossale de l'Ida. Son sommet en dos d'âne, tout pelé, se voile par instants de nuages roses. A Kalo-Limniones, Lacombe cherche en vain la trace des feux aperçus pendant la nuit. Les huttes, les grottes, les buissons, les criques sont vierges de cendres. Et le Nord-Caper repart, cinglant vers le cap Kefala qui semble un lion couché au bord de la mer pour garder l'entrée de la vallée qui mène au Labyrinthe et à Gortyn, où Hannibal fit semblant de cacher ses trésors. L'aspect de la côte change à présent. La grande chaîne s'est reculée vers le Nord. Le rivage est bordé de montagnes plus basses et moins abruptes, qui cachent aux navigateurs la grande plaine qu'arrose le Léthé, la plaine de Massaria ombragée d'oliviers, d'orangers, de grenadiers, de mûriers, de noyers centenaires et de châtaigniers géants. Le blé et la vigne y prospèrent depuis que le Turc n'est plus le maître du pays.

Un immense champ d'oliviers, piqueté de chênes

verts, annonce l'approche d'Hierapetra, cité malsaine et déchue. De son ancienne splendeur, seuls subsistent un mur d'enceinte en ruines, les restes d'un môle romain et les inévitables débris d'un château fort de Venise. Cependant, grâce à la guerre, Hierapetra ressuscite. Les indigènes profitent de l'or allemand distribué sans compter. L'espionnage s'épanouit dans cette ville où grouillent les Turcs. On reparle des deux fameux sous-marins, dont l'un serait noir et l'autre gris. Ils auraient pris des vivres frais — ce qui est vraisemblable — dans les environs immédiats. Comme toujours, on donne une liste de noms, notamment ceux du fournisseur de benzine et du batelier. Et, naturellement, on offre à Lacombe, moyennant finances, de le conduire à un dépôt secret.

Une fois l'invraisemblable éliminé, on peut conclure que Hierapetra est un centre à surveiller. Mais il faut d'abord s'éclipser. Le Nord-Caper est moralement brûlé sur la côte sud. Au crépuscule, il cingle vers le sud-ouest pour détourner les chiens, puis, la nuit faite, il vire de bord cap pour cap et gagne le littoral oriental de Crète, qu'il veut explorer à fond cette nuit.

Calme plat, pas de lune. Temps idéal pour le ravitaillement discret dans quelque crique déserte; temps merveiQeux aussi pour la surprise. Le Nord- Caper n'aura pas trop de toute la nuit pour battre les cinquante kilomètres de la côte est. En plein jour, trois heures sufiiraient. A l'aube prochaine, on fera route sur MUo, croisière terminée.

Avance furtive, à toute petite vitesse, dans l'ombre.

Lacombe manœuvre lui-même, suivant la terre à la toucher. Elle est tellement accore que, par endroits, on pourrait accoster les grandes falaises rocheuses, derniers contreforts des monts Dicté qui tombent à pic dans l'eau. Plaqué contre leur muraille obscure, le Nord-Caper est invisible et bien placé pour observer le large. Les hommes veillent, yeux braqués, oreilles tendues, narines humant les souffles de la nuit. Par quoi seront-ils avertis d'abord? Sera-ce une silhouette longue et basse qui, soudain, fera plus noir un point du cristal sombre où se mirent les constellations? Sera-ce le bruit sourd et saccadé d'un Diesel chargeant des batteries? Sera-ce l'odeur acre de la benzine traînant sur l'eau?

De toute manière, par une nuit pareille, l'alerte sera donnée de tout près. Le chalutier aura quelques secondes à peine pour foncer, de toute sa masse, pour le terrible coup d'éperon. Silencieux et obscur, il chemine. Aucune lumière, aucune fumée. Lacombe arpente la passerelle, donnant ses ordres à voix basse, stoppant parfois pour écouter et parfois forçant de vitesse pour doubler quelque pointe qui pourrait cacher l'ennemi. Le calme est tel qu'on entend le très léger ressac de la houle in\dsible qui vient mourir sur le rivage. Dans l'obscurité, les roches blanches prennent l'aspect de voiliers, les îlots semblent des navires au mouillage. Chaque fois, le chalutier s'approche, examine et repart.

Le Nord-Caper inspecte ainsi les Kavallos à dix heures. A minuit, dans la baie Zakro, de renom suspect, il longe la plage. Aucune barque à l'ancre.

On distingue vaguement les cahutes du bord de l'eau, dont deux ou trois sont encore éclairées. Lacombe stoppe, espérant qu'un de ces feux-là va clignoter pour quelque signal. Rien. Des chiens aboient dans le lointain. Peu à peu, les lumières s'éteignent. Le patrouilleur reprend sa route, poursuivi par l'odeur puissante et sauvage du maquis Cretois. Les quarts fuient rapides. A trois heures, le Nord-Caper a exploré toute la côte orientale, fouillé toutes les criques, toutes les calanques. Il est temps d'abandonner la chasse pour rentrer au point d'appui.

Lacombe réfléchit. Les renseignements recueillis la veille lui avaient donné un tel espoir de trouver enfin l'ennemi qu'il ne veut pas y renoncer encore. Soudain saisi par l'intuition du chasseur sur la bonne piste, il décide de retourner à Hierapetra pour une nouvelle enquête. La nuit prochaine, on tentera la chance une fois de plus. Route au sud. Vitesse dix nœuds.

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