‹ Onvriers du temps passéChapitre 10 sur 36 · INTRODUCTION , XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION , XXI

4539 supprime les confréries; en conclurons-nous qu'après 1539 il n'y eut plus de confréries? Nullement, puisque la confrérie des ouvriers typographes j.Lide encore contre celle des maîtres en 1542, 1544, 1570. Les contrats de travail ou d'apprentissage, qui ont été rédigés par des personnes concrètes et bien vivantes, nous font pénétrer bien plus avant dans la réalité que les règlements sur le travail ou sur l'apprentissage. Les textes purement historiques ou môme littéraires ne nous sont pas moins précieux. Ils ont même pour nous un grand avantage : c'est que leurs auteurs n'ont pas eu l'intention arrêtée de nous renseigner sur tel ou tel détail de l'évolution économique ; il& n'ont pas d'idée préconçue, ils peignent inconsciemment, et sans le vouloir, ce qu'ils voient. Un Seyssel, un Bodin, un La Noue ont su beaucoup mieux que les économistes les plus savants d'aujourd'hui si leshomme& de leur temps étaient heureux ou non, s'ils pouvaient, avec un certain salaire, satisfaire aux besoins essentiels de ce temps-là. La poésie populaire elle-même nous dira comment vivaient les diverses classes de la nation. Pour mesurer le désastre économique amené par les guerres de François P^, il suffit de lire cette plainte tragique, leDa pacem du laboureur^ de 1545 :

A la sueur de mon visage J'ay labouré, et meurs de faim ; Trois jours a qu'un morceau de pain Je ne mangeai, en mon ménage Quia non est

Il est une autre méthode, d'apparence moins timide et plus scientifique, parce qu'elle introduit dans

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rhistoîre sociale la notion du nombre. Elle consiste à déterminer, pour chaque époque et pour chaque classe, le revenu et le coût de la vie, et de les évaluer en chiffres cçmparables entre eux. Si cette entreprise était seulemçint possible, elle aboutirait à dresser des tables dont la seule inspection permettrait de déterminer la quantité de bonheur dont jouissaient, par exemple, l'ouvrier menuisier, le tailleur, le savetier, etc., au XV* siècle.

Cette entreprise séduisante, M. d'Avenel, après d'autres, Ta tentée. Mais elle est absolument illusoire. Pour établir un prix quelconque, qu'il s'agisse du XV® siècle ou du nôtre, il faut d'abord connaître la valeur de la monnaie en laquelle ce prix est exprimé. Or, c'est ce qui est presque toujours impossible pour l'histoire de l'ancienne France. Je laisse de côté une première difficulté, née de la variété infinie des espèces monétaires qui, de même que les mesures, variaient selon les Ueux et pouvaient changer selon les temps : aussi bien ces espèces figurent-elles rarement dans les contrats de vente ou de louage. Que le prix ait été réellement payé en écus d'or, en carolus ou en testons, il est généralement stipulé en livres, sous et deniers tournois ou parisis. Il n'existe pas de pièce de monnaie qui vaille nécessairement une livre tournois ; mais chacune des pièces versées par l'acquéreur est évaluée, à ses titre et poids, dans son rapport avec cette monnaie idéale. Le malheur est que ce rapport est très variable. La livre tournois*,

* La livre parisis est, avec la livre tournois, dans un rapport fixe. Il n'y a donc pas de difficulté de ce côté.

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en effet, se définît une fraction du marc, c'est-à-dire d'un poids de 243 grammes d'argent lin ; mais cette fraction est instable. Au début du xiii® siècle, on taillait 2 livres 10 sols au marc, ce qui permet d'évaluer la livre tournois, monnaie de compte, à 98 grammes d'argent ; à la fin du xv® siècle, il n'y avait déjà plus que 26 grammes d'argent à la livre, en 1600 seulement 11 grammes.

Encore se trouverait-on là uniquement en présence d'une complication, et non d'une difficulté insoluble, si Ton connaissait, année par année, le nombre de livres, sous et deniers que l'on taillait au marc. Mais à côté des ordonnances royales, dont nous n'avons peut-être pas la collection complète, bien des causes influaient sur le cours de la livre : la variation du rapport entre les deux métaux précieux, la persistance des vieilles habitudes, qui amenait souvent les commerçants à désobéir aux ordonnances et à maintenir les anciennes valeurs, etc. Aussi les valeurs de la livre diffèrent-elles beaucoup suivant l'auteur qui les indique. De Wailly fixait, pour les environs de 1390, la valeur intrinsèque de la livre à 9 fr. 80 ; M. Lamprecht l'évalue à 9 fr. 77 ; M. d'Avenel à 8 fr. 90 ; pour le début du xv® siècle, nous trouvons, chez nos trois auteurs, les trois prix de 9 fr. 81, 9 fr. 33 et 7 fr. 53. Il est possible que de Wailly ait tenu un compte exagéré du rapport de l'or à l'argent; que M. Lamprecht, tirant ses prix de l'histoire du commerce allemand, ait été influencé par les phénomènes du change ; il n'en reste pas moins que M. von Inama

a raison de dire, dans la Historische Zeitschrift^ qu'en

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présence de différences telles il ne saurait être ques*-, tion de « sécurité » dans Tévaluation de la livre tournois.

A la question, déjà si embrouillée"^ de la valeur intrinsèque de la livre se superpose la question, bien autrement compliquée, du pouvoir de l'argent aux diverses époques. M. d'Avenel a très bien vu la difficulté. Il s'est refusé à nommer, comme l'avaient fait quelques-uns de ses prédécesseurs, pouvoir de t argent à telle date le poids de blé que l'on pouvait échanger à cette date contre un poids déterminé d'argent. En effet le prix du blé, surtout à des époques de communications difficiles, varie pour des causes naturelles, économiques et politiques, indépendantes du prix de l'argent. La demande du blé varie à son tour suivant le degré de civilisation, suivant l'état social et les habitudes de vie des régions. M. d'Avenel lui-même montre qu'il faudrait : 1° considérer trois pouvoirs de F argent^ un pour la classe riche, un pour la classe moyenne, un pour la classe inférieure * ; 2° savoir ce qu'un marc d'argent pouvait, en 1500 par exemple, acheter non seulement de blé, mais d'objets nécessaires ou superflus, de jouissances sensuelles, intellectuelles ou morales, et comparer ces quantités avec les (![uantités actuelles. Or, nous ne connaissons pas, pour les périodes anciennes, le rapport des diverses classes entre elles. Et si nous pouvons établir, pour 1898, le prix de toutes les denrées et de tous les plaisirs

* Division, d'ailleurs, tout arbitraire.

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quiîs'échangent contre un poids donné d'argent, une. telle opération est impossible pour Tan 1500. Pût-; on la faire qu'on n'aurait pas encore la solution dU) problème : car le rapport des marchandises entre: elles et, pour ainsi parler, leur valeur sociale a^ changé; il fallait, au xv® siècle, être riche pour avoir? des chemises de coton; il faut qu'une femme aujour-. d'hui soit pauvre pour n'avoir pas une robe de soie.; Les exigences de nos pères n'étaient les nôtres en ce ; qui concerne le logement ni le vêtement, ni Talimen- -^ tatiôn, ni l'hygiène, ni les jouissances d'un ordre relevé. Le problème des variations du pouvoir de l'argent est donc presque aussi impossible à poser qii'à résoudre. Aussi ne faut-il pas trop s'étonner si M. d'Avenel accorde au kilogramme d'argent, dans la seconde moitié du xv® siècle, seulement six fois sa ; valeur actuelle, tandis que Siméon Luce propose de multiplier les prix anciens par 40 I

La méthode des prix engendre une troisième illusion, l'illusion des moyennes. Comment connaître le prix moyen de l'hectolitre de blé en 1529, lorsque nous constatons que, cette même année, il s'est vendu une fois à Caen 1 fr. 71, à Paris 7 fr. 50, à Orléans 6 fr. 49, etc? Il nous faudrait avoir toutes les mercuriales de tous les marchés K .

Et de . quel blé s'agit-il ? Celui de Caen était-îl de même qualité que celui d'Orléans ? Pour telle année les moyennes s'établissent sur des chiffres très nom-

^ Cette même année, à Lyon, il s'est vendu beaucoup plus cher qu'à Paris. Or, Lyon ne figure pas sur les tables de M. d'Avenel. Cela seul suffit à fausser sa moyenne.

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breux, et par suite elles ont une base assez solide ; pour Tannée suivante nous n'avons que deux ou trois chiffres : qui nous garantit que ces prix ne sont pas des prix extrêmes, très différents de la moyenne réelle de cette année-là? « 11 serait facile, dit excellemment M. von Inama, de réunir, sur les mêmes objets que M. d'Avenel, 9.000 prix de la France actuelle qui différeraient autant entre eux que les données de M. d'Avenel durant plusieurs siècles. Ce qui veut dire que tous les prix doivent d'abord être surtout jugés dans leur liaison avec le domaine économique, lieux et choses, auquel ils appartiennent ; tous les prix isolés, comme les présente d'Avenel, ont toujours en eux quelque chose de fortuit ; par la multiplication de leur nombre cet inconvénient diminue naturellement, sans pourtant dispararaître. » M. Fagniez avait déjà, dans ses belles Études sur l'industrie parisienne^ montré que cette méthode est un instrument fragile et trompeur.

C'est pourquoi, dans les pages qui suivent, le lecteur trouvera si rarement des salaires exprimés en francs et centimes. Il m'eût été facile de donner à mon livre, en le semant de quelques chiffres, une apparence faussement rigoureuse, mais c'eût été aux dépens de la vérité.

§ 4. — Quelques résultats

Et maintenant, quels sont les résultats essentiels auxquels m'a conduit la méthode que je viens d'exposer ?

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