CHAPITRE IX
des pluies Teau arrache au flanc du volcan et charrie jusque sur la place et dans les rues. Tous les ans la couche augmente, et on calcule que dans trente ans Giudad Vieja sera ensevelie complètement. J'aurais désiré faire Tascension de ce volcan, mais en cette saison de Tannée c'est impossible, à cause des pluies. Le voisinage de ces cratères n'est pas sans troubler les conditions atmosphériques de l'endroit ; l'aventure qui m'est arrivée le prouvera. Vers onze heures et demie du soir, je sommeillais tranquillement, quand je sentis mon lit de fer secoué avec violence; je me réveillai en sursaut; la secousse continuait; sautant à bas de mon lit, qui devenait inhabitable, je saisis mon revolver et m'écriai : » Qui est là? » Pas de réponse; sans lâcher mon revolver, j'allumai une allumette personne!
Un tremblement de terre d'une durée de près d'une minute était cause de cette agitation; n'entendant plus aucun bruit dans l'hôtel, je me fis le raisonnement que cela devait être fini, et je me recouchai.
Le lendemain matin, on m'apprit que ces secousses annonçaient le commencement de la saison des pluies; tels les coups de canon qui signalent l'arrivée d'un monarque dans sa capitale. A cinq heures du soir, un aguacero formidable vint transformer pendant deux heures la ville en une Venise sans gondoles!
A cinq heures du matin, je quitte la ville dans ma voiture, léger phaéton à quatre roues avec une capote, assez confortable, dans laquelle je vais faire en trois jours les deux cent quarante kilomètres qui me séparent de Quésaltenango. J'ai quatre chevaux à ma disposition, mais il n'y en a que deux à la voiture; les autres vont
suivre derrière sous la conduite d'un homme à chevaL Je suis très commodément assis à côté de mon cocher, qui est à peu près propre ! Nous traversons Antigua sur une étendue de près de dix-huit cents mètres, car la ville s'étend en longueur entre deux collines et sur le bord d'un torrent. La route jusqu'à Chimaltenango est aussi fréquentée que celle de Mexico; ce ne sont qu'Indiens des deux sexes portant sur le dos ou sur la tête les provisions les plus disparates; ici, je vois passer une charge de bois spécial qui sert à faire des torches pour brûler à l'air libre ; cela remplace la cire : c'est la lumière du pauvre; puis vient une femme suivie de cinq jeunes filles dont les corps frêles ploient sous des lourds fardeaux de mais; quatre hommes, l'un derrière l'autre, portent d'énormes marmites en terre vernissée, poids terribles qui semblent les écraser; puis je vois défiler des sacs de haricots, de farine, qu'un fort de la halle se refuserait à porter à plus de deux cents mètres ; voici venir un cheval avec un petit sac de maïs placé sur la selle et conduit par un vieil Indien qui porte une charge double de celle de l'animal ! A chaque tournant de route, ce ne sont que bétes humaines dévalant au trot, suant, soufflant et ne s'arrêtant que pour étancher une soif ardente aux gais ruisseaux qui traversent la route et qui semblent avoir été ainsi détournés de leur cours pour adoucir les fatigues immenses d'une race condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Et, chose rare, l'Indien ne se plaint pas; il est au contraire réjoui, la femme surtout; vous distinguez, sur ces traits sans expression, des traces de fatigue, mais presque toujours aussi le sourire; elle
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cause avec ses camarades de route, elle semble voler sur le chemin poussiéreux, mais, une fois sur la place du marché, elle reste là, accroupie, de midi à quatre heures, sans bouger, son panier devant elle, appelant le client, puis elle refait son bagage, replace son panier sur la tête, et, les réaux gagnés attachés dans le coin de sa ceinture, elle reprend avec entrain le chemin de son village.
30 avrilj Tepam. — Je quitte Tepam, où j'ai passé la nuiti à quatre heures du matin. Nous rentrons dans les montagnes et, malheureusement aussi, dans la poussière, qui ne va plus nous quitter et qui est la vraie plaie du Guatemala. Ce qui ne manque pas non plus, ce sont les puces ; il y en a partout, c'est effrayant et c'est un véritable fléau ; nul ne peut s'y soustraire.
J'ignore à quoi cela tient, et les recherches scientifiques auxquelles je me suis livré pour essayer de me rendre compte de cette abondance d'un insecte aussi nuisible qu'inutile n'ont pas abouti. J'ai retrouvé cet animalcule à Antigua, à Tepam, de même que j'avais eu affaire sérieusement à lui à Guatemala, au théâtre, en tramway, partout. Je pense que c'est endémique !
Puisque nous sommes en train de parler des rongeurs, je me permettrai également de déplorer le développement effroyable de la gent ratière. Le rat est un animal qui, dans les temps reculés, avant la conquête, a dû être considéré comme une divinité, car ou en a laissé se perpétuer la race sans songer à la détruire; il y en a dans tout le pays une abondance telle que, si jamais Guatemala a un siège à supporter, elle pourra en nourrir ses défenseurs avec prodigalité. Je ne vais
pas jusqu*à dire qu'on les élève, mais on ne fait rien pour les exterminer. Ils n'ont encore dévoré que des volailles, des chats, des chiens, mais je crois que, si Ton ne veut pas prendre des mesures radicales à leur égard, il faudrait au moins décréter une bonne ordon* nance de police pour les faire museler. Cette longue digression a été amenée sous ma plume, à la vue de deux rats de forte taille qui se livraient un combat acharné sur mon lit, dans ma chambre, pendant que j'écrivais ces quelques lignes, près de la porte, d'où je pouvais les apercevoir.
En sortant de ce village on a devant les yeux ud rideau de hautes montagnes. ^ Nous allons monter làhaut » , me dit mon cocher, et, en effet, nous commençons l'ascension d'une invraisemblable côte à lacets, aux angles aigus, où les chevaux peuvent à peine tourner; dix-huit kilomètres sans un seul plan horizontal pour faire souffler les chevaux ! Il faut caler les roues pour permettre à ces pauvres bétes de se reposer un instant, et le coup de collier du départ est effrayant.
Le panorama est agréable, mais je continue à préférer la vue des montagnes d'en bas.
Mon cocher excite ses mules avec un chapelet de paroles, de cris et de hurlements qui n'ont rien d'humain, et qui vont du sifflement aigu au roulement du tambour, exécuté sur le cuir de la oapote.
Je préfère la descente, où, en fait de bruit, il siffle très légèrement; je suis sourd à la montée, et il me faut toute la^'descehte pour revenir à mon étatnormaL